CAPITALISME Le logiciel BCDI de l’Education Nationale refuse l’emploi de ce mot

dimanche 1er septembre 2019.
 

Depuis l’éclatement de la crise financière, Nicolas Sarkozy n’hésite pas à dénoncer les « dérives du capitalisme financier », en appelle à « refonder le capitalisme », « s’élève contre un capitalisme sauvage non encadré ».

En prononçant ces anathèmes contre le CAPITALISME lors de son discours de Toulon le 25 septembre 2008, le président de la république restait dans son champ politique préféré : la communication.

Il est cependant intéressant d’entendre tous les puissants de ce monde employer ce mot de capitalisme pour caractériser le système économique actuel. CAPITALISME… Un mode de production fondé sur la recherche de profits pour accumuler indéfiniment du CAPITAL. Le mot CAPITALISME désigne donc un type de société à l’étape actuelle de l’histoire humaine, une forme de relations économiques ; il contient sa principale caractéristique : le CAPITAL et l’origine de ses multiples crises : encore le CAPITAL. C’est simple et cohérent.

Qui refuse d’utiliser ce mot de CAPITALISME ? L’Education Nationale. Les Centres de Documentation et d’Information des lycées et collèges utilisent le logiciel institutionnel BCDI (réalisé et commercialisé par le CRDP de Poitiers). Ce logiciel de recherche documentaire est bâti sur un thésaurus (ensemble de mots clefs). Or, le thésaurus de BCDI ne veut pas entendre parler du capitalisme.

Supposons un élève ou un professeur qui clique en page d’accueil sur « Recherche par thesaurus ». Il tape CAPITALISME dans la fenêtre de recherche VISITER. Ce mot est remplacé aussitôt, magiquement, par ECONOMIE DE MARCHE avec un synonyme indiqué (voir aussi LIBRE ECHANGE).

Ce refus d’utiliser le mot CAPITALISME est évidemment ridicule du point de vue pédagogique. Ce pinaillage bysantin complexifie un sujet assez simple ; il rend l’enseignement étranger à la langue ; il contribue à la sélection sociale.

Ce remplacement du mot CAPITALISME par Economie de marché éclaire l’orientation politique de certains initiateurs du logiciel BCDI ou les pressions exercées sur eux. Les ultra-libéraux ont mené campagne depuis vingt ans contre l’utilisation du mot capitalisme :

• Pour eux, il est péjoratif, connoté par les dénonciations émanant du mouvement socialiste

• Ce mot sous-entend l’existence de capitalistes, donc une classe sociale profiteuse ; par contre ECONOMIE DE MARCHE laisse penser que nous sommes tous égaux devant un Dieu impartial : le marché.

Ce remplacement du mot CAPITALISME par Economie de marché présente un autre défaut grave pour tout enseignant : c’est faux.

Capitalisme définit clairement une forme d’organisation économique (propriété privée des moyens de production, profit engendrant une accumulation du capital, salariat) et un mode principal d’organisation politico-sociale. Les deux ne peuvent être séparés, dans l’histoire de leur apparition comme dans leur complémentarité actuelle (dans le système capitaliste, sans les Etats, le marché et la Bourse seuls, exploseraient rapidement). La monnaie comme les salaires par exemple, ne relèvent pas du seul marché.

Pour les libéraux, la structure actuelle de l’économie est naturelle, fruit des échanges privés naturels entre individus. Ainsi Pascal Salin écrit « Lorsque des hommes trouvent avantageux d’échanger entre eux, ils créent les moyens pratiques de l’échange. La Bourse est l’un d’eux… La Bourse est en réalité une création spontanée, comme l’est tout marché ». C’est évidemment faux, le marché du grain pour approvisionner Rome comme le commerce extérieur de la Chine antique n’avaient rien d’un échange entre individus mais tout d’une décision politique. La Bourse et sa règlementation complexe sont liées à la nature du pouvoir politique et dépendantes de celui-ci, de la Hollande du 15ème siècle à Wall Street aujourd’hui.

En présentant l’économie de marché (synonyme de capitalisme) comme naturelle dans les relations humaines, comme ayant toujours été, les ultra-libéraux s’enferrent dans des contradictions insurmontables. En effet, s’il y a toujours eu un marché dans les différentes civilisations qui se sont succédées depuis au moins l’Antiquité, ce marché jouait un rôle secondaire dans l’organisation sociale et politique, même dans l’économie. Mieux, le marché n’est pas né de la dynamique naturelle des sociétés anciennes (Empire romain, Chine, Inde, Féodalité…) mais aux marges de ces sociétés par le biais du commerce à grande distance. Michel Henochsberg ajoute une précision intéressante : « Contre une croyance courante, ce ne sont pas les marchands qui bâtissent les marchés , c’est le Prince ».

L’économie de marché capitaliste utilise le « marché » de façon particulière mais l’histoire du monde a connu une grande variété d’autres types de marché qui n’étaient pas capitalistes. Comme l’écrit Karl Polanyi, « Bien que jouant un rôle secondaire dans la vie économique, l’institution marché a été tout à fait courante depuis la fin de l’âge de pierre » (La Grande transformation, Gallimard, 1983, p.71).

Un précapitalisme s’est développé du 16ème au 18ème siècle avant la Révolution industrielle du 19ème qui marque les débuts réels du CAPITALISME comme mode de production fondé sur la propriété privée des moyens de production, profit et accumulation du capital, salariat.

Les ultralibéraux oublient l’histoire pour mieux présenter « le capitalisme », « le libre échange », l’économie de marché » comme synonymes, consubstantiels à la « nature humaine » et comme un horizon indépassable. C’est leur droit d’essayer de tromper la crédulité publique. Par contre, voir l’Education Nationale leur emboîter le pas me chagrine profondément.

Jacques Serieys


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