2 mars 1938 à Moscou : Procès de Boukharine après sa "Lettre à la génération future"

mardi 5 décembre 2017.
 

En février 1937, Boukharine, dirigeant historique du Parti bolchévik, est arrêté et accusé par Staline et ses sbires. Craignant pour la vie de son fils ( deux ans) et de sa femme il reconnait plusieurs chefs d’inculpation. Cependant, devant des accusations comme ses prétendus liens à l’impérialisme ou sa prétendue volonté de liquider la révolution d’octobre, il écrit la lettre magnifique ci-dessous qui va signer sa mort mais sauver sa mémoire, s’attaquant à "une organisation dégénérée de bureaucrates sans idéaux, moralement déchus mais grassement rémunérés, avides de médailles et de gloire" :

1) Lettre à la génération future des dirigeants du parti (Nikolaï Ivanovitch Boukharine 1937)

Je quitte la vie. Je ne baisse pas la tête devant la hache prolétarienne, qui doit être aussi impitoyable que vertueuse. Je suis accablé par l’impuissance ressentie face à la machine infernale qui, avec des méthodes moyenâgeuses, déploie une force titanesque, produit des mensonges à la chaîne selon un plan soigneusement concerté et dont l’audace rivalise avec l’assurance.

Dzerjinski n’est plus, les grandes traditions de la Tchéka, lorsque l’idéal révolutionnaire inspirait toutes ses actions et justifiait la cruauté des coups qu’elle portait aux ennemis, afin de protéger l’Etat des assauts de la contre-révolution, ont peu à peu sombré dans l’oubli. A cette époque, les organes de la Tchéka méritaient toute notre confiance, notre respect, et nul n’aurait songé à contester leur autorité. Aujourd’hui, les organes du NKVD, dans leur majorité, constituent une organisation dégénérée de bureaucrates sans idéaux, moralement déchus mais grassement rémunérés ; avides de médailles et de gloire, ils se parent de l’autorité passée de la Tchéka à seule fin d’alimenter la méfiance maladive de Staline (j’ai peur d’en dire plus) ; ils inventent des histoires sordides ne se rendant pas compte qu’ils creusent leur propre tombe, car l’Histoire ne tolère pas les témoins d’aussi ténébreuses affaires.

Ces organes aux pouvoirs "extraordinaires" ont les moyens de réduire à néant n’importe quel membre du CC ou du Parti, d’en faire un traître, un saboteur ou un espion. Si Staline se mettait à avoir des doutes concernant sa propre personne, ces soupçons seraient immédiatement confirmés.

Des nuées orageuses se sont accumulées au-dessus du Parti. A moi seul, qui ne suis en rien coupable, je vais entraîner dans ma perte des milliers d’innocents. Car il faut bien créer une organisation, "une organisation boukharinienne" qui n’a jamais existé ni aujourd’hui (cela fait sept ans que je n’ai plus l’ombre d’un désaccord avec le Parti), ni dans le passé, au temps de l’opposition de droite. J’ignorais tout des dispositions secrètes de Rioutine et Ouglanov. J’ai simplement exposé publiquement mes positions, conjointement à Rykov et Tomsky.

Je suis membre du Parti depuis l’âge de dix-huit ans, et le combat pour les intérêts de la classe ouvrière, pour la victoire du socialisme, est l’unique but de ma vie. Récemment, le journal qui porte le nom sacré de Pravda a publié un mensonge ignoble, en affirmant que, moi, Nikolaï Ivanovitch, je souhaiterais détruire les conquêtes d’Octobre et restaurer le capitalisme. C’est d’une impudence inouïe. Le seul mensonge qui soit comparable en effronterie et en irresponsabilité, serait d’affirmer que Nikolaï Romanov a consacré sa vie à la lutte contre le capitalisme et la monarchie, au combat pour la victoire de la révolution prolétarienne.

Je me suis plus d’une fois trompé sur les voies de la construction du socialisme, je demande seulement que la postérité ne me juge pas plus sévèrement que Vladimir Ilitch ne l’a fait. Les premiers, nous nous sommes engagés vers un but unique, empruntant un chemin que personne n’avait encore pris. C’était une autre époque, avec d’autres pratiques. Dans la Pravda, une colonne était réservée à la discussion, tout le monde y participait, les uns comme les autres nous nous efforcions de trouver des voies nouvelles, nous nous disputions, pour nous réconcilier ensuite et avancer ensemble.

Je m’adresse à vous, génération future des dirigeants du Parti, sur qui repose la mission historique de dénouer l’incroyable écheveau de crimes, qui dans cette époque terrible croît de jour en jour, s’enflamme comme de l’étoupe et étouffe le Parti.

Je m’adresse à tous les membres du Parti.

Dans ces jours, qui sont peut-être les derniers de mon existence, je garde la conviction que la vérité historique lavera mon nom de toute la boue dont il a été souillé.

Jamais je n’ai été un traître. J’aurais donné, sans hésiter, ma vie pour sauver celle de Lénine. J’aimais Kirov, je n’ai pas comploté contre Staline.

Je demande à la génération future des dirigeants du Parti, hommes jeunes et intègres, de lire ma lettre devant le plénum du Parti, de réhabiliter ma mémoire et de me réintégrer dans le Parti.

Sachez camarades que sur le drapeau que vous portez, en marche triomphale vers le communisme, il y a aussi une goutte de mon sang !

2) Petite biographie de Boukharine

Né le 9 octobre 1888, Nicolaï Boukharine participe en tant que lycéen (16 ans) à la révolution russe de 1905. Etudiant brillant, il organise une grève en 1906 et adhère au Parti Ouvrier Social Démocrate de Russie. Il gagne rapidement un statut de théoricien parmi la fraction bolchévique. Deux fois arrêté, le voilà contraint à l’exil.

Très autonome dans sa réflexion, il polémique publiquement sur plusieurs points avec Lénine (nature de l’Etat, question nationale...). Tout en étant un bolchévik influent, il édite la revue Novy Mir (Nouveau Monde) avec Trotsky et Alexandra Kollontaï.

Au début de la Première guerre mondiale il publie deux ouvrages qui l’imposent parmi les penseurs du socialisme international : L’Économie politique du rentier ; L’Economie mondiale et l’impérialisme.

Revenu en Russie en avril 1917, il devient l’un des principaux responsables bolcheviques de Moscou puis est élu au Comité central à 29 ans. Chargé de l’édition de La Pravda, il dirige les "communistes de gauche" au sein du Parti bolchévik, prônant après la révolution d’octobre, la guerre à outrance. Ainsi, il s’oppose à la signature du traité de Brest-Litovsk comptant sur la guerre mondiale en cours pour développer un processus révolutionnaire en Europe et particulièrement en Allemagne dont les troupes menacent l’URSS à ce moment-là.

En 1919, il publie avec Préobrajenski l’ABC du communisme puis s’oppose à Lénine sur le "capitalisme d’Etat". En mai 1920 il écrit puis fait paraître L’Économique de la période de transition, dans lequel il justifie le communisme de guerre comme moyen durable de parvenir au socialisme.

A partir de 1921, Boukharine change de position et soutient la NEP, poussant à prendre en compte prioritairement les conditions de vie de la population. Il remplace Lénine malade au Bureau politique du Parti en 1922. A partir de 1923, il radicalise sa position, théorisant le socialisme dans un seul pays et un passage progressif de la NEP au socialisme. En 1926, il préside l’Internationale Socialiste.

Boukharine est alors considéré par Trotsky et l’opposition de gauche comme le leader de la droite du parti et Staline comme celui du centre. Cette évaluation mériterait d’être réévaluée.

Ceci dit, Boukharine fait alliance avec ce "centre" pour le XVe Congrès de décembre 1927 où leurs adversaires sont écrasés politiquement. Il s’aperçoit alors qu’il a aidé Staline à s’imposer à la tête du parti mais que celui-ci représente un grand danger pour l’héritage de la révolution d’octobre. Il essaie alors avec Rykov et Tomsky de limiter le rôle politique de Staline. En fait, c’est ce dernier qui l’emporte, chassant ses adversaires du Politburo.

Boukharine va continuer à affirmer des désaccords avec Staline en particulier sur l’industrialisation immédiate et la collectivisation de l’agriculture. Cependant, il est de plus en plus isolé et avale de nombreuses couleuvres. Jusqu’à son arrestation, sa lettre puis sa mort.


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