Contes et nouvelles de La Fontaine

mercredi 6 septembre 2017.
 

La Fontaine se voit caractérisé d’auteur classique dans les manuels scolaires actuels. Or, il suffit de lire ses contes pour douter d’une telle affirmation.

1) La Fontaine, un "honnête homme" typique du classicisme ?

L’honnête homme du classicisme "veille dans ses paroles... à ne jamais manquer au bon ton" (Castex et Surer).

Tel n’est pas le souci de La Fontaine.

7a) D’une part, il choisit des sujets parfois contradictoires avec la bienséance fondamentale de l’honnête homme du 17ème.

Ainsi, dans La chose impossible, un démon est confronté au défi formidable consistant à défriser le « Verger de Cypris", le "labyrinthe des fées", c’est à dire la toison du pubis féminin.

Lisez aussi Le Rossignol, quand un père découvre sa fille au matin, dormant près de Richard. Le souci de l’auteur ne relève ni de la bienséance bigote, ni de la dignité, ni de la gravité, ni de la solennité caractéristiques de l’honnête homme.

" A cause de la grande chaleur nos deux amants

Dormaient sans draps ni couvertures,

En état de pure nature...

Catherine avait dans sa main

Ce qui servit au premier homme

A conserver le genre humain.

Ce que vous ne sauriez prononcer sans scrupule".

7b) L’idéologie dominante du règne de Louis XIV et du classicisme officiel fonctionne autour des valeurs féodales : honneur, gloire, discipline, hommage aux rois... auxquelles peut s’ajouter l’autonomie bourgeoise et aristocratique vis à vis de l’Eglise. La Fontaine, lui, met en scène les sentiments humains réels, en particulier l’amour et ses tourments concrets.

" Tous ces biens que j’ai dits n’ont plus pour moi de charmes ;

Vous ne m’avez laissé que l’usage des larmes...

Adieu plaisirs, honneurs, louange bien-aimée,

Que me sert le vain bruit d’un peu de renommée ?

J’y renonce à présent ; ces biens ne m’étaient doux

Qu’autant qu’ils me pouvaient rendre digne de vous."

(Elégies)

7c) Le rapport critique de La Fontaine aux institutions de domination n’a rien à voir avec la courtisanerie "classique". ce thème se retrouve également dans une Fable comme Les animaux malades de la peste par exemple qui comprennent :

* une critique idéologique pertinente du catholicisme ("Je crois que le Ciel a permis Pour nos péchés cette infortune ; Que le plus coupable de nous Se sacrifie aux traits du céleste courroux ; Peut-être il obtiendra la guérison commune. L’histoire nous apprend qu’en de tels accidents On fait de pareils dévouements")

* une critique tout aussi pertinente de la justice :

"Selon que vous serez puissant ou misérable,

Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir".

7d) La Fontaine, écrivain caractéristique du mouvement littéraire appelé "classicisme" ? J’ai pris le temps de lire et relire plusieurs manuels scolaires et histoires littéraires des années 1880 à 1980. A aucun moment, La Fontaine n’est emprisonné dans le classicisme comme cela se fait aujourd’hui.

7e) Enfin, lorsque La Fontaine utilise ce "bon ton" de l’honnête homme, naturel dans le rythme, dans le vocabulaire et dans le sujet choisi, c’est souvent pour mieux cacher la réflexion profonde qu’il introduit.

23) La Fontaine est un épicurien, un héritier du courant libertin de la première moitié du 17e plus qu’un classique

La Fontaine est partiellement héritier du libertinage philosophique de la première moitié du 17e, même si la répression (Vanini est brûlé à Toulouse en 1619) a conduit ce courant à choisir le secret et la feinte. Il en prolonge la pensée par ses liens avec Gassendi (porteur d’une conception matérialiste de la personne humaine, annonciatrice du 18e), par l’importance de la Nature dans son oeuvre, par son fond épicurien.

Il présente des aspects du libertinage mondain de la 2ème moitié du 17e

* par ses écrits (contes en particulier),

* par de nombreuses maximes égrainées dans son oeuvre "La tromperie est permise en amour" (Thaïs dans L’Eunuque)

* par sa présence dans le groupe du salon de Ninon de Lenclos avec une préférence pour des personnalités plus profondes, plus caractéristiques des libertins philosophes comme un Saint Evremond et Fontenelle.

Un auteur comme Taine, conservateur, apprécié plus tard par Maurras et l’Action française a défini La Fontaine comme un " épicurien, impropre aux devoirs de la société et de la famille, prompt au plaisir, inattentif aux conséquences ; il n’est jamais égoïste ni dur. Au contraire, il n’y a point d’homme plus doux, plus maniable, plus incapable de rancune ; sa moquerie n’est jamais de la méchanceté ; il ne veut que s’amuser, il ne veut point nuire ; parfois même, au plus beau de son conte, la pitié le prend pour les pauvres dupes. Jamais il n’a fait de mal à personne ; il ne semble pas qu’il en ait dit de personne, sinon en général et en vers. Du moins il n’en disait jamais des femmes."

Le milieu fréquentant le salon de Madame de La Sablière (chez qui loge La Fontaine) me paraît beaucoup plus proche du libertinage épicurien (courant progressiste du XVIIè, en partie précurseur des Lumières), que de la Contre-réforme catholique ou du calvinisme rigoriste.

Par bien des aspects, les proches de La Fontaine sont éloignés du classicisme, fruit de la gloire militaire et artistique du Roi Soleil. Citons Ninon de Lenclos, auteure de la célèbre sentence : "Beaucoup plus de génie est nécessaire pour faire l’amour que pour commander aux armées". Citons aussi par exemple, Isaac de Bensérade, auteur d’une comédie évoquant l’homosexualité sur un ton plus proche du 21ème que du XVIIe classique. Citons enfin Gassendi, scientifique rationaliste et pragmatiste.

Les contes de La Fontaine préfigurent plus les libelles antireligieux du XVIIIe qu’ils ne caractérisent le corpus du classicisme.

Prenons L’abbesse malade ; ce conte se moque des religieuses, leur conseille "compagnie d’homme" pour remède, s’attaque au manque d’esprit critique, s’attaque aussi à l’honneur, valeur centrale du classicisme (" Point d’honneur est une autre maladie").

Fin 1674, La Fontaine fait connaître ses Nouveaux contes "publiés sans achevé d’imprimer, privilège ni permission".

Son premier texte "Comment l’esprit vient aux filles" donne le ton enjoué et grivois de l’ensemble, contant comment le Père Bonaventure introduit le Saint Esprit :

"Elle le suit ; ils vont en cellule

Mon révérend la jette sur le lit

Veut la baiser ; la pauvrette recule..."

Dans Féronde ou le Purgatoire, la grivoiserie du sujet couvre en fait une attaque directe contre le clergé. L’abbé pressure un paysan ("dîmes et cens, revenus et ménage"), trousse sa femme (fille de l’abbé précédent) et ne veut plus la partager :

" Monsieur l’abbé trouvait cela bien dur

Comme prélat qu’il était, partant homme

Fuyant la peine, aimant le plaisir pur

Ainsi que fait tout bon suppôt de Rome."

La grivoiserie antireligieuse est parfois pimentée également de piques contre la noblesse :

"Je t’ai déjà dit que j’étais gentilhomme

Né pour chômer et pour ne rien savoir"

Ce type de remarque sur la noblesse marque également une rupture avec le classicisme du 17ème.

Ces Nouveaux contes sont condamnés pour libertinage et retardent l’entrée de La Fontaine à l’Académie française.

L’histoire de l’épicurisme met toujours en avant pour le XVIIe, Gassendi, Saint Evremond, Bernier et La Fontaine. Concernant ce dernier, je me limiterai ici à sa profession de foi épicurienne des amours de Psyché et de Cupidon :

"Ô douce Volupté...

Par toi tout se meut ici-bas.

C’est pour toi, c’est pour tes appâts,

Que nous courons après la peine :

Il n’est soldat, ni capitaine,

Ni ministre d’État, ni prince, ni sujet,

Qui ne t’ait pour unique objet...

Volupté, Volupté, qui fut jadis maîtresse

Du plus bel esprit de la Grèce

Ne me dédaigne pas, viens-t’en loger chez moi ;

Tu n’y seras pas sans emploi."

Sous l’hédonisme de La Fontaine, il faut, je crois, voir plus loin qu’une forme de "souverain bien". L’ensemble de son oeuvre paraît indiquer une morale d’ensemble "Vivre est plus important que se préparer pour une autre vie".

Avant de mourir, il se convertit au catholicisme tout en affirmant ne pas comprendre comment un Dieu bon peut condamner à des peines éternelles.


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