Le soulèvement cosaque de Stenka Razine

mardi 26 juin 2018.
 

A) Les cosaques

Ils apparaissent sous ce nom en Russie et Ukraine entre 1443 et 1490. Aventuriers mercenaires, ils s’installent en masse dans les grandes plaines du Sud entre le Dniestr et l’Oural, louant leurs services à certains Etats voisins, pillant les autres et accueillant de nombreux fugitifs qui constituent peu à peu un peuple cosaque inférieur et remuant.

Au 17ème siècle, ils forment des communautés libres assez structurées comme les Cosaques du Don, Cosaques du Iaïk, Zaporogues, Cosaques du Kouban et du Terek, Cosaques de la Volga, Cosaques de Sibérie. Chacun de ces groupements cosaques compte un certain nombre de fortins (125 pour les Cosaques du Don), eux-mêmes centre d’un Krug.

Chaque krug tient des assemblées générales qui élisent des chefs (ataman, capitaines, secrétaire...) révocables à tout instant, et décident de questions importantes. Chaque krug rend également sa propre justice. Les cosaques vivent de la pêche, de la chasse, d’élevage, d’apiculture, de commerce, chaque krug répartissant égalitairement les terrains d’élevage, de chasse et pêche.

Les tsars de Russie accordent aux Cosaques une exemption d’impôts et le maintien de leur organisation politico-militaro-économique. En échange ceux-ci combattent comme force militaire auxiliaire d’élite, particulièrement de cavalerie face aux peuples de la steppe (Nogays, Tatars...) mais aussi face aux Ottomans. Dès la première moitié du 17ème les territoires cosaques sont secoués par des soulèvements puissants, comme celui de Bolotnikov côté russe (1605 à 1613) et celui de Bohdan Khmelnytsky côté polonais.

B) Stepan Razine dit Stenka

Il naît vers 1630 parmi les Cosaques du Don et participe jeune aux guerres incessantes et sanglantes contre la Suède, la Pologne et l’Empire ottoman. A 22 ans, il jouit déjà d’une réputation importante comme guerrier et chef militaire. Durant les années 1662-1663, il commande l’ensemble des troupes cosaques face au Khanat de Crimée allié de l’Empire Ottoman.

Les années 1660 sont marquées en Russie par la situation très difficile des milieux populaires :

- pressurés d’impôts par le Tsar qui a besoin de grosses rentrées financières pour poursuivre ses guerres à répétition

- pressurés de taxes par la noblesse et l’élite administrative des provinces au train de vie luxueux

- sans cesse traités pire que des chiens par leurs supérieurs hiérarchiques

- utilisés perpétuellement comme chair à canons ...

Stepan Razine paraît avoir été sensible à cette misère économique et sociale. En 1665, le prince Dolgoroukov (gouverneur de la province) ordonne l’exécution d’Ivan Razine, son frère cadet. Dès lors, Stepan Timofeïevitch Razine (Степан Тимофеевич Разин) commence à appeler à la révolte.

En 1666, il rassemble autour de lui plusieurs centaines de paysans pauvres, de soldats en rupture, de vagabonds livrés à eux-mêmes par les ravages des guerres. En 1667, il est également élu chef d’une groupe de cosaques ; au printemps, il dispose de 6 à 800 Cosaques bien armés, entraînés plus 1 200 à 1 400 hommes supplémentaires. Le 15 mai 1667, il lance ses troupes au long de la Volga capturant des richesses appartenant à la grande noblesse ainsi qu’au haut clergé orthodoxe. Le contexte économique et social de misère explique la transformation de ce raid cosaque en un soulèvement que rejoignent des milliers de mécontents, d’indigents, de jeunes fuyant la conscription.

En 1668 1669, le tsar envoie une armée commandée par le voïvode Yakov Bezobrazov pour écraser ces insurgés. Les bandes de Razine remportent la victoire et se retournent alors face à l’empire perse autour de la Mer Caspienne. L’armée perse se fait également battre. Dans toutes les provinces russes, le peuple chante les victoires de Stenka ; les tensions sociales s’exacerbent d’autant.

C) La grande insurrection de 1670 1671

Au printemps 1670, Razine lance un véritable soulèvement populaire sur des mots d’ordre révolutionnaires pour l’époque, se déclarant « l’ennemi de tous les fonctionnaires, de l’administration, des gouverneurs, des diacres, des hauts personnages de l’Église ». Qu’il soit porteur d’un appel au renversement de l’ordre établi, c’est à dire à l’époque une pyramide féodale excessivement brutale, ne fait aucun doute. A la tête de cinquante galères, il prend un à un les grands ports et villes fortifiés de la Volga, libérant au passage des milliers de prisonniers. Bénéficiant du soutien des populations locales il poursuit son avancée.

Le 12 juin, à la tête d’une armée de 7000 hommes, il se lance à l’assaut d’Astrakhan, où il instaure une République des Cosaques. Il y organise le peuple en sections dirigées par les officiers élus en assemblées générales. Ses émissaires, de Nijni-Novgorod jusqu’à Moscou, sonnent l’heure de la révolte populaire, réclamant la fin des boyards, de l’oppression de l’Église, des injustices fiscales, et l’instauration d’une parfaite égalité, affranchie des hiérarchies. Dans un élan sans précédent, les paysans russes, jusqu’à l’Est de l’Ukraine, se soulèvent, assiégeant les châteaux et les monastères. Plusieurs grands peuples opprimés apportent au soulèvement des forces importantes, particulièrement parmi les Tchouvaches, Mordves, Maris et Tatars.

Les forces de Stenka Razine remontent la Volga comme si elles marchaient vers Moscou ; elles s’emparent de Saratov et Samara mais échouent devant Simbirsk. Elles affrontent à présent les meilleures unités militaires du tsar, plus disciplinées et mieux armées. Les 1er et 4 octobre 1670, les 20000 insurgés tiennent face à l’armée régulière mais perdent leurs meilleurs guerriers et Stenka la plupart de ses proches. Lui-même gravement blessé, il se replie sur la ville de Kagalnitsky.

Ce demi-échec laisse place à des défections et trahisons parmi les atamans (chefs) Cosaques, soucieux de conserver le statut spécial accordé jusque-là par le tsar. Ces défections se comprennent aussi dans un contexte où le tsar mobilise le maximum de forces, où le patriarche de Moscou excommunie Razine et le dénonce comme l’ennemi à abattre.

Dès le début du printemps 1671, une armée du tsar marche sur ville de Kagalnitsky sous les ordres de l’attaman cosaque Cornelius Yakovlev. L’assaut est tellement redoutable que les derniers fidèles de Razine peuvent seulement à ses côtés, combattre jour et nuit pour retarder la fin. Après deux jours d’affrontement sans merci, Razine est capturé. Quelques petits groupes échappés de la ville au dernier moment sont également arrêtés dans les semaines suivantes.

Torturé dans les pires conditions, découpé en tranches par le bourreau bras droit jusqu’au coude puis jambe gauche jusqu’au genou, Razine réussit encore à forcer l’admiration, défiant l’autorité sur l’échafaud en ce 6 juin 1671 sur la grande place publique de Moscou qui deviendra la Place rouge.

D) La légende de Stenka Razine

Le soulèvement avait libéré de telles attentes sociales qu’il continua malgré le supplice de son initiateur et dirigeant, malgré les répressions sanglantes. L’armée du tsar dut reprendre ville "libérée" après ville "libérée", province après province, écraser bande de mutins après bande de mutins. La dernière place forte à tomber, fut Astrakhan, capitale de Razine, qui fut prise le 27 novembre 1671.

Vint alors le temps de la légende, un Razine renaissant à chaque nouvelle émeute populaire. Plusieurs chants, ballades et récits se forgèrent et circulèrent

Les bolcheviks en feront le héros d’une guerre des paysans « Un vigoureux acte de lutte du peuple pour sa libération, une importante étape de la formation de ses traditions révolutionnaires ».

Plusieurs écrivains s’emparèrent du personnage. Notons Alexandre Dumas

Dans son Voyage en Russie, il écrit « Stenka Razine se présente aux populations comme un envoyé de Dieu, chargé de donner en son nom la justice que leur refusent les grands de la terre. Il est le protecteur des faibles, le libérateur des esclaves, l’ennemi des oppresseurs ; tout ce qui est riche est rançonné, tout ce qui est grand seigneur est proscrit. L’argent de la noblesse est répandu parmi les pauvres »

Il reprend par ailleurs le thème de son lien d’amour dans La colline de la jeune fille

Amoureux de la fille d’un noble, le bandit se déguise en marchand de bijoux et se présente au château du père de celle qu’il aime, il n’ose poursuivre son chemin, de peur, dit-il, d’être volé par Stenka Razine, il réclame l’hospitalité. Le noble, sans défiance, la lui accorde ; la jeune fille, curieuse, demande à voir les bijoux. C’était après la prise d’Astrakhan, après le pillage de la Perse ; le bandit possédait les merveilles des Mille et une Nuits. Le seigneur qui donnait l’hospitalité à Stenka Razine, tout riche qu’il était, ne l’eût point été assez pour acheter la dixième partie des trésors du bandit. Stenka Razine les donna pour rien, ou plutôt il les vendit à sa fille au prix qu’il voulait les lui vendre.

Huit jours s’écoulèrent ainsi ; au bout de huit jours, Stenka Razine annonça son départ à la jeune fille ; celle-ci, tout à son amour, offrit de partir avec lui. Alors, Stenka Razine lui avoua tout, lui dit qui il était, et à quel danger elle s’exposait en suivant un bandit capricieux, fantasque, dépendant plus encore de ses compagnons que ses compagnons ne dépendaient de lui. A tout ce que put dire Stenka Razine, elle répondit : « Je t’aime ». Les deux amants partirent ensemble.

De la chanson interprétée par Charles Aznavour, retenons les deux derniers couplets :

Aujourd’hui pleure misère

Demain fera volte-face

Et tout changera

Lentement le long des îles

Souffle le vent, roulent les flots

Glissent les barques agiles

De Razine et ses matelots

Jacques Serieys, 16 avril 2008

Pour d’autres, une simple révolte cosaque, ce qui semble être au vu des actions et des raids effectivement plus proche de la réalité et loin de la légende communiste. Reste qu’il était et fut longtemps un symbole de révolte pour les opprimés dans la Russie ancienne et moderne.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Cosaques

http://www.universalis.fr/encyclope...

http://tribulationsmoscou.blogspot....

https://books.google.fr/books?id=Fs...

page 42


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