22 février 1939 Décès d’Antonio Machado

dimanche 11 novembre 2018.
 

A) Faire vivre Machado aujourd’hui

"Le 22 février 1939, à 15h, à quelques kilomètres de son Espagne, Antonio Machado le Sévillan, l’ami de Lorca, Alberti, Leon Felipe, arrêtait de marcher, tout en continuant à cheminer."

Le 22 février 1939, à 15 heures, s’éteint à Collioure, exilé, un géant de la langue de Cervantes, un orfèvre délicat des mots, un « poète du peuple », Antonio Machado. Il prit parti pour une République espagnole de tous les espoirs, qui ne donna pas tous les fruits attendus, mais fut cependant insupportable aux classes dominantes. A ceux dont certains, encore aujourd’hui, fusilleraient Lorca s’il le fallait.

Avant de quitter Barcelone, le vieil homme traqué met son plus beau costume et engage, épuisé, une longue et insupportable marche jusqu’à la frontière française. De tous les désespoirs. Ce vieillard n’a que 64 ans, à peine... Antonio Machado... Le poète éclaireur, accompagné de sa mère Ana Ruiz et de son frère José, se traîne au milieu de la terrible cohue de dizaines de milliers de « braves gens qui marchent », de combattants antifascistes battant retraite, de mères désespérées, d’enfants aux yeux absents, de centaines de camions, de canons, de moutons ; un amas de matériel militaire, de rages contenues face à tant et tant de trahisons assumées, d’abandons froidement calculés...

La « Retirada », l’un des plus grands exils de l’histoire de l’Europe occidentale ; des routes saturées, obstruées, bombardées par l’aviation allemande, pilonnées par l’artillerie franquiste. Et Antonio Machado qui marche, « corps après corps », « vers après vers ». L’auteur de « La saeta », ce chant religieux de Semaine Sainte, devenu païen par l’écriture du poète et la voix juste, nécessaire, de Joan Manuel Serrat. Le chemin de croix de la tradition andalouse, soudain ensanglanté. « La saeta » machadienne, le poème infini au Christ des Gitans, celui qu’il faut libérer de ses clous, « ce Jésus de l’agonie » marche ; battu mais non vaincu.

Il y a quelques mois, le volcanique poète français Serge Pey, tressa à Machado, de Toulouse à Collioure, des couronnes murales et vers-balles. Il renouvela l’appel à tous ceux qui peuvent « prêter une échelle pour monter à la croix » et décrucifier, libérer les peuples des clous du fascisme, de la traîtrise, de l’ignorance, des Etats d’urgence, de toutes les « austérités », de la barbarie, de la complicité active des Judas... Faire vivre Machado aujourd’hui. Déchaîner les mots. Briser les chaînes et les maux. Le plus beau des chants d’amour et d’hommage au poète.

Le 22 février 1939, à 15h, à quelques kilomètres de son Espagne, Antonio Machado le Sévillan, l’ami de Lorca, Alberti, Leon Felipe, arrêtait de marcher, tout en continuant à cheminer. Il nous a prévenus avant de mourir, dans une modeste chambre d’hôtel (trois jours avant sa mère). Vous qui marchez, sachez qu’« il n’existe pas de chemin (...) le chemin se fait en marchant ». Le chemin, cet impossible possible, s’invente, se crée, en marchant ensemble vers un but, vers l’étoile.

Jean Ortiz

B) Antonio Machado, poète qui prêta sa plume au combat pour la liberté

Si on vous dit poète andalou et années 30, tout de suite, vous pensez à Lorca. Sauf qu’à la même époque, il y en avait un autre, et des plus brillants lui aussi, dont le seul nom évoque la vieille Castille, Soria et les cyprès torturés : Antonio Machado.

Né en 1875 à Séville, des études littéraires humanistes lui apprennent la philosophie et la liberté. Il vient vivre à Paris au début du 20ème siècle et va y côtoyer Wilde et Jiménez. De retour en Espagne, il obtient un poste de professeur de français à Soria. C’est là qu’il rencontre Leonor, qu’il épouse l’année suivante. Bonheur trop court hélas, la jeune femme meurt en 1912 après une fulgurante maladie. De poste en poste, de Castille en Andalousie, Machado célèbre dans son œuvre sa muse et ce pays qu’il aime au delà de tout.

La guerre civile éclate en 1936 et le trouve à Madrid. D’emblée, il se range auprès des républicains et part pour Valence d’où il collabore à des journaux progressistes, comme la Hora de España, dans laquelle il témoigne de son engagement démocratique. C’est là qu’il participe au Congrès des Intellectuels, rassemblés pour défendre la culture contre le fascisme. Un matin d’août 1936, Lorca est assassiné par les rebelles nationalistes.

Machado lui consacre un de ses plus beaux poèmes, « Le crime a eu lieu à Grenade » où il met en scène le poète marchant au milieu des fusils, au rythme d’un leitmotiv, « dans Grenade, sa Grenade ». L’avancée des troupes franquistes le pousse, avec sa mère, à s’installer à Barcelone en 1938. Et à la fuir dès le début de 1939.

Allez à Collioure, allez glisser un mot d’amitié dans la boite placée juste à côté de sa tombe. Allez saluer celui qui, en 1931, avait levé le drapeau républicain à l’Hôtel de Ville de Ségovie au son de la Marseillaise, celui qui avait prêté sa plume au combat pour la liberté, le poète amoureux de la France au point de s’y réfugier le 22 janvier 1939. Et d’y mourir, à peine un mois plus tard, exilé, épuisé, malade. Comme tant d’autres, qui croyaient à l’hospitalité du pays ami. Et reprenez ces quelques vers d’Aragon :

Machado dort à Collioure. Trois pas suffirent hors d’Espagne

Que le ciel pour lui se fit lourd. Il s’assit dans cette campagne

Et ferma les yeux pour toujours.

Brigitte Blang


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