Mai 68... Quelles avancées sociales ? Qu’en reste-t-il ?...

mardi 5 novembre 2019.
 

1) Mai Juin 1968 en France : la plus importante grève générale de l’histoire de France et même de l’histoire de l’humanité.

Quel a été le nombre de grévistes engagés dans le mouvement ?

7 millions d’après l’INSEE, 8 millions d’après Alain Delale et Gilles Lagache (La France de 68, éditions Seuil), 9 millions d’après Rolande Trempé et la CGT. Les autres grands mouvements sociaux de notre pays arrivent loin derrière avec 3 millions de grévistes en 1936, 2,5 millions en 1847, 850000 en 1953.

Autre statistique intéressante : le ministère du Travail a comptabilisé 150 000 000 de jours de grève sur l’année française 1968. Les autres grandes années grévistes dans le monde sont plus faibles : 37 millions de jours de grève durant la grande année italienne de 1969 et 14 millions en Grande Bretagne (1974)

Quelle proportion de salariés est entrée en grève ?

Le nombre d’ouvriers, employés et techniciens français avoisinait les 15 millions de personnes. Il s’agit probablement de la seule grève générale longue ayant concerné plus de la moitié des salariés dans un grand pays capitaliste.

Quelles catégories socio-professionnelles ont été touchées ?

Toutes, y compris les paysans en lutte sur le prix du lait, y compris de nombreux petits commerçants et artisans, y compris une grande masse de pratiquants catholiques, protestants, juifs...

Notons par exemple la lutte dans le secteur de la télévision : « Du 17 mai au 23 juin 1968, la grève des quelque douze mille personnels de l’ORTF, à Paris comme en province, a imposé un service minimum de l’audiovisuel, sous contrôle syndical. Durant ces semaines d’agitation revendicative, les différentes catégories professionnelles, techniciens, cadres, réalisateurs ou producteurs, ont tenté de promouvoir ensemble un projet pluraliste et autonome. (Mai 68 à l’ORTF, Jean-Pierre Filiu) »

Ceci dit, ce sont les secteurs ouvriers des grandes usines qui ont lancé la grève générale et en ont constitué le coeur jusqu’à la fin (particulièrement la métallurgie).

Quelle a été la durée de la lutte ?

"Plus de 4 millions de grévistes ont tenu trois semaines, plus de 2 millions ont tenu un mois. (Mai si ! Alain Krivine et Daniel Bensaïd)"

Une durée aussi longue et aussi continue constitue un indice important de la puissance du mouvement.

L’importance du mouvement d’occupation des locaux

De très nombreux locaux ont été occupés par les grévistes en mai juin 1968 : entreprises, administrations, facultés, lycées, théâtres par les comédiens, Ligue nationale de football professionnel par des footballeurs...

Au-delà des chiffres

Ce dont les chiffres ne peuvent rendre compte :

- c’est l’ébullition extraordinaire d’un peuple en grève générale avec des discussions locales permanentes, des milliers de réunions chaque soir..

- ce sont les nombreuses vies qui basculent de différentes façons

Plusieurs témoignages ont bien rendu compte du mode de vie différent qui naît durant une crise révolutionnaire :

« Tout le monde utilisait le mouvement et la grève pour changer la vie. J’y ai vu naître, en particulier, le féminisme avant la lettre. (Leslie Kaplan) »

2) Quelles ont été les avancées en terme de règlement du travail après mai 68 ? (entretien avec Gérard Filoche)

Gérard Filoche : Incontestablement, c’est la question des salaires qui a été au cœur du démarrage et de l’extension du mouvement, mais l’oppression dans l’entreprise, l’exploitation assez féroce, cadenassée, qui régnaient ont poussé l’ensemble du salariat vers cette grève. La réduction du temps de travail (revenir vraiment aux 40 h) est l’autre motif face des heures supplémentaires à tire-larigot, et donnant un salaire insuffisant pour vivre décemment.

On y a gagné aussi des droits syndicaux, et des droits “invisibles” (plus de respect, de la dignité, de « petits chefs » muselés). Par contre l’abrogation des néfastes ordonnances de De Gaulle et Pompidou qui mettaient à mal, déjà, la Sécurité sociale (et qui avaient fait l’objet de grandes manifestations les 17 mai 1966 et 1967) n’a pas été obtenue. Et sans doute, le rapport de force était tel que, peut-être, à Grenelle, des revendications plus importantes auraient pu être arrachées. Mais déjà, 33 % d’augmentation de salaire, et même 55 % pour les ouvriers agricoles, ce n’est pas mal ! Si on gagnait la même chose aujourd’hui, cela porterait le Smic actuel à 1750 euros...

Qu’en reste t-il 40 ans plus tard ?

GF : La force propulsive de mai 68 n’est pas épuisée. La preuve c’est que Sarkozy veut encore « liquider mai 68 ». Il faut être un bien petit homme pour vouloir liquider une si grande page d’histoire. Mais 40 ans après, cela l’obsède encore. Il est vrai que la succession de mouvements de la jeunesse et du salariat inspirés de 1968 depuis quarante ans font toujours peur au patronat : 1973 (loi Debré) 1986 (Malik Houssekine) 1994 ( CIP) Novembre Décembre 1995 (plan Juppé), 2003 (retraites) 2006 (CPE)... Nous sommes capables de grands mouvements d’ensemble pour défendre, conquérir des droits sociaux : 71 % des français croient que Sarkozy ne tiendra pas 5 ans, 78 % estiment que mai 68 fut un grand mouvement social, positif, 61 % croient qu’il y aura d’autres mai 68. Moi aussi, et je milite pour !

Que faisiez-vous en mai 68 ?

GF : J’avais 22 ans, et j’habitais route de Neufchâtel à Rouen, je travaillais depuis l’âge de 17 ans, je vivais de petits boulots, pion, facteur, livreur, manutentionnaire, prof de philo, conducteur de diesel en second, j’étais à la fois étudiant à Mont Saint-Aignan et fils d’ouvrier SNCF (mon père, sédentaire était menuisier au dépôt de Rouen - Orléans), et d’une aide soignante (ma mère travaillait à la clinique Jeanne d’Arc). C’est vous dire si j’étais au croisement des luttes sociales, à la fois à la CGT et à l’UNEF. Je fus membre du comité de grève des étudiants de Rouen et animateur, je crois, très actif de tout ce qui s’est passé, meetings, manifs, rencontres étudiants et salariés. J’exprimais en moi mai 68 avant qu’il ne surgisse et depuis quarante ans je continue...

Dan Lemonnier

3) Les acquis de mai 68 pour les salariés

http://clesdusocial.com/les-acquis-...

Cinquante ans après, peut-on encore parler des acquis sociaux de mai 68 pour les salariés ? Jusqu’à la fin des années 80, les conditions de vie progressent avec la réduction du temps de travail, le dialogue dans l’entreprise, l’amélioration de la protection sociale. Quels acquis de mai 68 subsistent aujourd’hui pour les salariés malgré le développement massif du chômage depuis 1990, la montée du travail précaire et la crise de 2008 ?

Quels sont les acquis du constat de Grenelle appelé à tort les accords de Grenelle puisqu’aucun syndicat n’acceptera de les signer [1] ? Les organisations suivantes : gouvernement, organisations syndicales et patronales participèrent à la négociation au ministère du Travail dans la salle qui porte désormais le nom des accords de Grenelle.

Des acquis immédiats

Le SMIG augmente de 35 %, et de +56 % pour les salariés agricoles. Les salaires augmentent de 10 % en moyenne. La section syndicale d’entreprise et l’exercice du droit syndical dans l’entreprise sont reconnus par la loi. Le passage par étapes de 48 heures aux 40 heures de travail hebdomadaire est acté. Les conventions collectives sont révisées. La part des primes dans la rémunération diminue au profit de celle du salaire. L’accès au remboursement des soins (ticket modérateur des visites et consultations) par la Sécurité sociale passe de 35 à 25 %.

Un nouveau dialogue social dans l’entreprise

La reconnaissance du droit syndical dans l’entreprise va changer le rapport de force syndicats-employeurs et amplifier les avancées pour les salariés. De nombreuses mesures protectrices sont créées :

La garantie de la liberté collective de constitution de syndicats ou de sections syndicales dans l’entreprise à partir des organisations syndicales représentatives à l’échelon national. La protection des délégués syndicaux sera assurée dans des conditions analogues à celle des délégués du personnel et des membres du comité d’entreprise.

Les prérogatives de l’organisation syndicale dans l’entreprise et des délégués syndicaux : ses missions sont celles du syndicat dans l’organisation sociale, notamment la discussion et la conclusion d’avenants d’entreprise (addition proposée par les syndicats et le droit de déterminer par accord les règles concernant la structure et le montant des salaires, primes et gratifications).

Des moyens d’expression pour l’organisation syndicale avec des délégués syndicaux et des nouvelles heures de délégation. Collecte des cotisations à l’intérieur de l’entreprise pendant le temps de travail, liberté de diffusion de la presse syndicale et des tracts syndicaux à l’entrée des lieux de travail, libre affichage des communications syndicales, mise à disposition des organisations syndicales d’un local approprié. Un crédit est attribué aux délégués syndicaux, aux sections syndicales d’entreprise.

Le droit de réunir tous les membres du personnel de l’entreprise à des assemblées générales du personnel, ce droit doit s’exercer pendant les heures de travail, une fois par mois. Bénéfice du congé éducation payé pour les délégués syndicaux. Interdiction, en cas d’exercice du droit de grève, de tout abattement sur un élément quelconque de rémunération : prime, gratification ou autre avantage au-delà du prorata du temps d’absence.

Révision des conventions collectives : Que dit le texte ?

1- Les représentants des employeurs se sont engagés à réunir dès la fin de la présente négociation les commissions paritaires pour :

La mise à jour des conventions collectives en fonction des résultats de la présente négociation ;

La révision des barèmes de salaire minima afin de les rapprocher des salaires réels ;

La réduction de la part des primes dans les rémunérations par leur intégration dans les salaires ;

L’étude de la suppression des discriminations d’âge et de sexe ;

La révision des classifications professionnelles et leur simplification.

2- Les organisations de salariés et d’employeurs se réuniront à bref délai pour déterminer les structures des branches et des secteurs en vue d’assurer l’application de l’accord-cadre sur la durée du travail.

3- Le Gouvernement s’engage à réunir aussitôt après la fin de la présente négociation la Commission supérieure des Conventions collectives en vue d’examiner les conditions d’application de l’ordonnance du 27 septembre 1967 concernant le champ d’extension géographique des conventions collectives et de procéder à une étude approfondie du champ d’application des conventions collectives.

Formation et emploi

Avant octobre, CNPF et organisations syndicales se réuniront en vue de rechercher un accord en matière de sécurité de l’emploi et portant notamment sur :

Les mesures de nature à assurer les reclassements nécessaires en particulier en cas de fusion et de concentration d’entreprises.

L’institution de commissions paritaires de l’emploi par branches professionnelles et les missions qu’il convient de donner à ces commissions devant fonctionner en principe au niveau national et le cas échéant aux niveaux territoriaux.

Ils ont convenu également d’étudier les moyens permettant d’assurer, avec le concours de l’État, la formation et le perfectionnement professionnels. En ce qui concerne les cadres, il a été convenu que la recherche d’un accord particulier sera menée par le CNPF et les organisations syndicales.

Par ailleurs, le Premier ministre s’engage à développer les crédits affectés aux services de l’emploi, à mettre en place de manière prioritaire les moyens d’un développement d’une formation adaptée des jeunes.

Malgré l’accord CGT-CFDT, il y avait une divergence latente et parfois explicite dans la hiérarchisation des revendications, la nature et le contenu même de celles-ci. En mai 1968, la CGT était le premier syndicat, elle revendiquait l’augmentation du pouvoir d’achat des salariés, la CFDT était évidemment sensibilisée sur le pouvoir d’achat, mais aussi sur deux autres revendications plus particulières : le droit syndical dans l’entreprise et les conditions de travail posées, non pas essentiellement sous l’angle de la compensation financière, mais pour elles-mêmes.

Les négociations par branches et entreprises continueront d’amplifier les acquis de Grenelle avec, en 1970, l’accord sur la formation professionnelle et, en 1982, la promulgation des lois Auroux : protection des libertés individuelles et collectives dans l’entreprise, encadrement des pouvoirs disciplinaires du chef d’entreprise, obligation annuelle de négociation collective sur les salaires, la durée et l’organisation du travail et la création du comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT).

4) Comment mai 68 a changé notre vie ?

https://www.caminteresse.fr/histoir...

En quelques semaines, la France a changé de siècle. Les jeunes, les femmes, les ouvriers ont réclamé plus de pouvoir, plus de parole, plus de liberté. Nombre de leurs rêves sont devenus notre quotidien.

Le 20 mars 1968, à l’Opéra, devant une succursale d’American Express, une centaine d’étudiants de Nanterre manifestent contre la guerre du Vietnam. Des jeunes lancent des pavés dans la vitrine. Un étudiant est arrêté. En signe de solidarité, un petit groupe, rassemblé autour de l’étudiant libertaire Daniel Cohn-Bendit dit « Dany le rouge », se mobilise dans un amphithéâtre de la fac de Nanterre pour demander sa libération. Le 22 mars, ils décident d’occuper la tour administrative de l’université. Pendant tout le mois d’avril, les jeunes de Nanterre entretiennent l’agitation. « Soyez réalistes, demandez l’impossible ! », « Professeurs, vous êtes vieux ! », « Faites l’amour et recommencez ! », peut-on lire sur les murs. Ces « enragés » se disent, pêle-mêle, situationnistes, anarchistes, trotskistes, prochinois, communistes dissidents, socialistes unifiés… Ils exigent d’être traités comme des adultes, réclament la liberté d’expression politique sur le campus, veulent pouvoir aller et venir librement dans les chambres des filles.

« On leur offre des maîtres, et maintenant ils veulent des maîtresses », fulmine de Gaulle. Le 2 mai, le doyen de la fac décide de fermer l’université et d’envoyer les agitateurs devant le conseil de discipline. Il croit ainsi arrêter la contagion. En réalité, la révolution de mai 68 est en route et plus rien ne pourra l’arrêter. Huit semaines de révolte étudiante, de barricades, d’échauffourées entre la population et la police qui vont faire trembler la France ! Huit semaines d’occupation d’usines et de grève générale qui vont paralyser le pays. Huit semaines de « chienlit » pour les uns, de pur bonheur pour les autres. Huit semaines qui vont faire voler en éclats le socle des valeurs traditionnelles et transformer à jamais la société. Mai-68 accouche d’un nouveau monde.

En 1968, plus d’un Français sur quatre a moins de 16 ans

Dans les années 60, la France, enfin en paix, connaît une expansion économique et une modernisation industrielle sans précédent. Elle entre dans la société de consommation et accède à de nouveaux produits : réfrigérateur, machine à laver, voiture, télévision. Ce sont les Trente Glorieuses. On vit mieux, le pouvoir d’achat augmente. Chacun partage cette foi dans le progrès, la modernité. La vieille France a d’ailleurs pris un vrai coup de jeune. Le 22 juin 1963, des dizaines de milliers de gamins convergent vers la place de la Nation pour un concert unique organisé par Salut les copains. Vêtus de jeans ou de minijupes, ils viennent en masse acclamer leurs idoles du moment, Johnny et Sylvie. On n’a encore jamais vu ça ! En 68, plus d’un Français sur quatre a moins de 16 ans : ce sont les « 12 millions de beaux bébés » qu’avait réclamés de Gaulle à la Libération. Les facs voient leurs effectifs exploser : de 240 000 en 1961, le nombre d’étudiants passe à 550 000 en 1968. « Nous sommes en présence d’un phénomène biologique autant que social », dit le philosophe Raymond Aron. Une nouvelle classe d’âge est née : l’adolescence. Elle revendique haut et fort sa place dans la société. Alors que l’économie est dynamique, l’univers culturel et social paraît figé. L’école, l’entreprise, l’université, la famille sont des casernes où l’on n’a qu’un droit : obéir. La majorité est à 21 ans. La pilule n’est pas en vente en pharmacie, les femmes n’ont pas le droit de travailler en pantalon et ne peuvent ouvrir un compte en banque sans l’autorisation de leur mari, l’avortement est illégal. Dans le monde du travail, ce n’est pas mieux. La durée légale est de 45 h par semaine. Certains ouvriers en font même 48 !« En 68, les salaires des travailleurs français sont les plus bas de la CEE, les semaines les plus longues, et les impôts les plus élevés », se souvient un ouvrier.

« On a pris la parole en 68 comme on a pris la Bastille en 1789 » !

Et puis il y a la censure. De Gaulle l’a renforcée. Télévision, radio, cinéma et littérature sont bâillonnés. Pendant Mai 68, 2 000 graffitis sont recensés à la Sorbonne. « L’imagination au pouvoir », « Plus je fais la révolution, plus j’ai envie de faire l’amour », « Je ne sais pas quoi dire mais j’ai envie de le dire »… « On a pris la parole en 68 comme on a pris la Bastille en 1789 », formule le philosophe Michel de Certeau. Dans les usines, les facs, les hôpitaux, les administrations, des centaines de milliers de réunions s’improvisent pour réinventer l’avenir. Dans ce monde où priment la production, l’argent et le pouvoir, il faut enclencher une « émancipation réelle des plaisirs », une « jouissance sans entrave », l’épanouissement individuel, disent les situationnistes, groupe fondé par l’intellectuel Guy Debord qui influence le mouvement. Il s’agit de reprendre la main sur sa vie, son avenir, sa sexualité, son couple. Ne plus accepter que l’Etat s’immisce dans la vie privée. Emportée par cet élan de liberté, la société se décloisonne. « Je rencontrais des ouvriers pour la première fois. Je n’en avais jamais vu. Sans blague, même dans le métro […]. Je n’avais jamais vu une usine […] », raconte Claire, enseignante, dans Libération le 19 mai 1978. Deux mondes se rejoignent.

D’un côté, les étudiants qui investissent la rue et se battent avec la police à coups de slogans et de pavés. De l’autre, des milliers d’ouvriers qui occupent les usines et se mettent en grève dès le 13 mai. Bientôt rejoints, le 23, par 9 millions de grévistes. Marins-pêcheurs, bateliers, éboueurs, comédiens, architectes, médecins, personnel civil de la Défense nationale, vendeuses des grands magasins, employés des transports, fonctionnaires, chauffeurs de taxi… Toute la France s’est donné rendez-vous et paralyse le pays. « Ce qui se passe ici est très beau. Depuis une semaine, nous avons le sentiment d’être nous-mêmes et de nous connaître. Nous osons parler », témoigne un gréviste de la Snecma. C’est le plus grand mouvement social de l’après Seconde Guerre mondiale en Europe. Il aboutira à la signature des accords de Grenelle le 27 mai, la plus importante avancée sociale depuis 1936. Face à un pouvoir autoritaire, les citoyens n’accepteront plus jamais d’être gouvernés comme avant, du haut vers le bas, sans être consultés.

La pilule débarque en 1969 et le droit à l’avortement est voté en 1975

La vieille école républicaine vit ses dernières heures. Marre de la blouse grise et des punitions humiliantes. Il est interdit d’interdire ! La nouvelle mission du maître n’est plus de « bourrer le crâne » de l’écolier, mais de l’aider à construire son propre savoir. La mixité se généralise dans les établissements scolaires, et les profs se lancent dans l’expérimentation pédagogique tous azimuts : retrait de l’enseignant et liberté totale de l’élève dans les pédagogies libertaires, apprentissage par le jeu chez Claparède, matériel à hauteur d’enfant chez Montessori, prise de décision collective dans les pédagogies coopératives… Ces nouvelles méthodes influencent à divers degrés la plupart des réformes dans l’enseignement primaire après 1968. La « révolution rose » est en marche. Les femmes, s’inspirant du Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir, s’engouffrent dans la brèche. Alors que le droit à la contraception est obtenu dès 1967, les féministes réclament l’égalité homme-femme, la parité, le droit au travail et à l’égalité salariale, la fin du système de domination masculine… Les militantes du Mouvement de libération de la femme (MLF), créé en 68, prennent la tête de la revendication. « Nous étions des filles de la République. Nous avions reçu la même éducation que les garçons et sur les bancs de la fac, nous nous sentions leurs égales. Or, une fois mariées ou enceintes, plus rien. La loi faisait de nous des mineures », témoigne Antoinette Fouque, psychanalyste, politologue et personnalité phare du MLF. Résultat : la pilule est généralisée en 1969 et le droit à l’avortement voté en 1975, grâce à la loi Veil. « En quarante ans, plus a été fait pour les femmes qu’en deux mille ans d’histoire », rappelle Antoinette Fouque.

Et cette révolution rose en entraîne une autre : celle du couple, de l’institution du mariage et de la famille ! On réclame la liberté de choisir, la liberté de divorcer, la liberté de parler de sexualité. « Aujourd’hui, 50 % des mariages se terminent par un divorce dans les grandes villes européennes, commente Luc Ferry. Malgré les apparences, c’est un formidable progrès. Que les gens soient pacsés, mariés ou non, ça m’est égal, mais c’est cette union fondée sur l’affinité élective et sur le sentiment qui va l’emporter définitivement sur le mariage bourgeois de raison. Ça, c’est le bel héritage de Mai 68. » La France passe d’un coup du XIXe au XXe siècle. Moeurs, mentalités, droits des minorités, modes de vie, mariage, famille, éducation, travail, après Mai 68, tout va changer. Le couple d’aujourd’hui est devenu multiforme : homo, hétéro, mixte, concubin ou marié. Hommes et femmes se pacsent et se dépacsent, divorcent 1, 2, 3 fois, font des enfants hors mariage, parlent de leurs désirs sexuels. Les jeunes font et défont la mode, la musique, l’éducation. Les femmes « libérées » parlent de leur sexualité, font des enfants de plus en plus tard ou toute seule, occupent des postes à responsabilités, et veulent parfois devenir présidente de la République. Quant à la liberté d’expression, elle est partout. On critique les profs, la police, les politiques… Le bouleversement est irrémédiable. Nicolas Sarkozy annonçait récemment vouloir liquider l’héritage de 68, mais il en est lui-même le plus pur produit. Sans la révolution de mai, pourrions-nous avoir un président chantre de la famille recomposée, qui porte le jean et les Ray-Ban, écoute Johnny, divorce 2 fois, se marie 3, veut se battre en direct avec un marin-pêcheur et affirme en conférence de presse : « Avec Carla, c’est du sérieux ! » ?

Par Manuela France


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