Monuments aux morts et 11 novembre

mardi 12 décembre 2017.
 

Le 11 novembre 1918 marque la fin d’une guerre terrible dont les conséquences ont pesé sur tout le 20ème siècle. Sauvegardons la mémoire d’une tragédie ! Hommage à tous ceux qui sont morts par force !

Le 11 novembre représente aussi un anniversaire civique, funéraire et national symbolisé par les monuments aux morts.

Anniversaire civique car les citoyens honorés furent durant des décennies les seuls Anciens Combattants entourés de scolaires, non de hauts fonctionnaires, élus ou militaires. Ce jour férié émane d’une demande des Associations d’Anciens Combattants qui imposèrent une loi en 1922 (24 octobre).

Rite funéraire. Le jour férié du 11 novembre ainsi que les cérémonies devant les monuments aux morts rappellent les 4 millions de morts et blessés graves, des souvenirs abominables pour les survivants. Les monuments aux morts sont des tombes symboliques où sont enterrés les nôtres : ouvriers, paysans et autres gens du peuple.

Commémoration nationale justifiée en raison justement du choc vécu par l’ensemble de la population. Nos villages et villes sont longtemps restés traumatisés par cette guerre : 70% à 80% des Français portaient le deuil d’un parent ou d’un ami. Que la puissance publique ait cherché à apaiser cette douleur collective par des monuments aux morts et une commémoration annuelle me paraît logique.

Guerre 1914 1918 Plus jamais ça !

Ceci dit, la nature de ces monuments aux morts comme la nature des cérémonies est restée un enjeu politique lié à la compréhension de cette guerre. Pourquoi cette immonde boucherie ? parce que la crise du capitalisme international liée aux expansions contradictoires des nations et de leur sphère d’influence, n’avait pas trouvé en 1914 d’autre issue que la guerre. Gare aux amnésiques !

Causes de la Première Guerre Mondiale : capitalisme, nationalisme et responsabilité des Etats

Ami, lecteur de ce site, ne considère pas les listes de soldats morts pour la France comme une cérémonie militariste en hommage à des soudards. La majorité de ces morts comme la majorité des survivants en étaient venus à haïr la guerre, les fantasmes et la gloriole militaristes.

Déjà vous n’êtes plus qu’un mot d’or sur nos places (poème d’Aragon)

Dans mon bourg d’Entraygues sur Truyère, le fils unique de la grande famille royaliste cléricale locale était revenu anarchiste de la guerre. Je me rappelle d’une partie de manille (jeu de cartes) jouée dans un bistrot durant mon enfance où les quatre protagonistes, tous anciens combattants de 14, parlèrent soudain de leur guerre puis sortirent leurs cartes d’adhérents à une association pacifiste. Beaucoup d’Anciens combattants revinrent de la tuerie en se jurant que ce serait la der des ders. Ils racontaient leur guerre mais il suffisait d’un bon repas ou d’un contexte favorable pour qu’ils entonnent La chanson de Craonne ou La butte rouge. Début novembre 2008, un chirurgien nantais demanda à mon père si la génération de 14 qu’il avait connue, véhiculait plutôt un souvenir guerrier nationaliste de la guerre ou au contraire une critique fortement antimilitariste non nationaliste ; la réponse fusa immédiatement en faveur de la "critique fortement antimilitariste non nationaliste".

Ami, lecteur de ce site, ne considère pas nécessairement le rituel du 11 novembre avec ses drapeaux, ses gendarmes alignés et sa Marseillaise comme un rituel nationaliste. Les « vieux » que j’ai côtoyés dans mon enfance n’auraient pas raté le 11 novembre, en hommage à leurs copains. A l’appel de certains noms, ils ne répondaient pas Mort pour la France, mais Mort par force, (à voix basse dans les années 1950, à haute voix de 1918 à 1939). Lorsque la vogue des Monuments aux morts fut relayée par l’Etat désireux de créer une sorte de religion des Anciens combattants pour aider la population à dépasser le traumatisme de la tuerie, le maire d’Entraygues, un grand oncle par alliance, convoqua une réunion d’Anciens combattants pour choisir l’inscription à porter sur le monument local. L’unanimité se fit sur : « A tous ceux qui sont morts par force ». Des femmes se firent les plus ardentes propagatrices de ce slogan vengeur. Ni la commune, ni les Anciens combattants n’acceptèrent la moindre modification. L’Etat dirigé par la fameuse chambre « bleu horizon » l’interdit et poussa une répression dure ; un autre monument fut construit chapeauté par l’Amicale parisienne. Moi, je sais que le vrai slogan reprendra un jour sa place : « A tous ceux qui sont morts par force ».

La mémoire des justes, même momentanément vaincue, peut franchir les siècles si elle est entretenue.

Cela implique évidemment de marquer son désaccord avec certaines études d’historiens comme celles d’Annette Becker, spécialiste contemporaine des monuments aux morts.

• Voici par exemple ce qu’elle écrit dans son ouvrage sur le sujet paru aux Editions Errance : » Devoir, gloire, enfants morts pour la France, mémoire, sacrifice, patrie. Tels sont les termes qui président à l’élaboration des monuments ». Affirmation surprenante qui oublie des termes comme paix, souffrance, deuil, république, tuerie, fléau de la guerre…

• Dans ce même livre, l’auteur affirme : « 30000 instituteurs ont été mobilisés. La moitié de ces hussards de la République sont morts pour elle… On les taxait de pacifistes, voire d’antimilitaristes. Mais ce courant était extrêmement minoritaire, infime ».

Je ne suis pas d’accord avec Annette Becker en tant que passionné d’histoire et comme témoin ayant suffisamment connu d’Anciens de la Première guerre mondiale. Avant 14, le courant pacifiste et même antimilitariste présentait des faiblesses ; il était plus déclamatoire qu’organisé mais il existait. J’ai fait signer la pétition contre la loi Debré en 1959 en compagnie de Brévié qui avait animé une mutinerie de soldats en 1908 (si mon souvenir est bon) et qui était intarissable sur le sujet. A partir de 1916 et encore plus après 1918, le courant antimilitariste représentait un courant d’opinion massif et non infime. Lors de sa dernière fête de famille, mon grand père maternel se lança dans ses souvenirs de guerre ; mon frère Pierre ayant prévu un magnétophone pour enregistrer les chants, je dispose d’une copie de son témoignage antimilitariste.

Les discours des associations d’Anciens Combattants lors des cérémonies du 11 novembre présentaient évidemment des aspects contradictoires puisque, globalement, chaque courant politique organisait les siennes de 1918 à 1940. Ceci dit, leur tonalité générale me paraît plutôt civique et même républicaine dans le sens d’un appel à la paix, à l’éducation, à l’amitié entre les peuples contre les mythes nationalistes.

L’historien Antoine Prost (Les lieux de mémoire aux Editions Gallimard) a donné des exemples qui relativisent les affirmations péremptoires d’Annette Becker :

• « Le 11 novembre 1923, à Choisy le Roi, le cortège d’Anciens combattants… se heurta à une manifestation organisée au chant de l’Internationale et au cri de A bas la guerre. L’UNC (droite) locale protesta contre ce « malentendu désolant » : « Ces cortèges ont pour but tout au contraire d’écarter la guerre par l’évocation des victimes que l’on va pleurer et glorifier ».

• Pour le 11 novembre 1921, les Mutilés des Hautes Pyrénées placardent une affiche : « Notre fête, celle de l’armistice, est bien le 11 novembre ! Notre dignité nous impose de rendre hommage à nos chers disparus au jour anniversaire où l’infâme tuerie cessa ».

• L’Union fédérale des combattants (d’inspiration radicale-socialiste) émet le vœu suivant en 1922 lors de son congrès : « La fête nationale du 11 novembre ne comportera aucune manifestation militaire ».

Quant à la position du mouvement ouvrier, Prost cite un autre exemple : A Grenoble, le 11 novembre 1932, le maire socialiste demanda aux combattants d’assister à l’inauguration du monument aux morts… sans leurs drapeaux, « emblèmes militaristes et guerriers »…

Je rappellerai pour finir les monuments aux morts de :

• Gentioux (Creuse) : « Maudite soit la guerre »

• Levallois Perret où un ouvrier brise une épée

• Saint Martin d’Estreaux (Loire)

• Gy l’Evêque (Yonne) : »Guerre à la guerre »

Jacques Serieys

Chansons contre la guerre : Le déserteur, Giroflé Girofla, Perlimpinpin, Imagine, Ne joue pas au soldat, Craonne, La grève des mères ...

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