Du 8 au 22 Mai 1945, les massacres d’Algériens à Sétif, Guelma... rendent inéluctable la Guerre d’Algérie (6 articles)

jeudi 7 décembre 2017.
 

- 14 avril 2015 Adoption du vœu en faveur de la reconnaissance des massacres du 8 mai 1945 à Sétif en Algérie
- 3) Le massacre de Sétif... notre histoire commune (Brigitte Blang)
- 4) Retour sur les évènements
- 6) Sétif, Guelma, l’autre 8 mai 1945

1) 14 avril 2015 Adoption du vœu en faveur de la reconnaissance des massacres du 8 mai 1945 à Sétif en Algérie

Danielle Simonnet - Conseillère de Paris et Secrétaire Nationale du Parti de Gauche

J’ai défendu un vœu en faveur de la reconnaissance des massacres, crimes d’Etat du 8 mai 1945 à Sétif, Guelma et Kherrata en Algérie. Après amendement de l’exécutif, ce vœu a été adopté à l’unanimité. La bataille avec les associations et les historiens se poursuit pour que ce vœu se réalise.

Voici le texte adopté :

Conseil de Paris

Séance des 13, 14 et 15 avril 2015

Sur proposition de Danielle Simonnet,

Pour la reconnaissance des massacres du 8 mai 1945

Vœu adopté à l’unanimité du Conseil de Paris après amendement de l’exécutif.

Considérant que le 8 mai 1945, alors que le peuple français fêtait l’armistice, la paix retrouvée et la victoire sur le nazisme, commençaient en Algérie, à Sétif mais aussi à Guelma et Kherrata, des répressions sanglantes de manifestations nationalistes, indépendantistes et anti-colonialistes,

Considérant que ce 8 mai 1945, dans la rue principale de Sétif en Algérie, de nombreux Algériens s’étaient tout d’abord rassemblés pacifiquement pour fêter l’armistice mais aussi exiger la libération du dirigeant nationaliste Messali Hadj, et défendre « l’Algérie libre » pour laquelle ils avaient conçu un nouveau drapeau, symbole de leur lutte pour le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et pour l’indépendance,

Considérant que pendant plusieurs semaines, l’armée française et de nombreuses milices coloniales, composées de civils d’origine européenne, ont alors fait régner la terreur pour rétablir l’ordre colonial et défendre l’Algérie française,

Considérant que si le nombre des victimes algériennes, officiellement toutes françaises à l’époque mais qui ne l’étaient pas en fait et en droit, est difficile à établir, car encore sujet à débat soixante-dix ans plus tard, le gouvernement algérien avance le nombre de 45 000 morts et les travaux de la très grande majorité des historiens français attestent d’un bilan de dizaines de milliers de victimes arrêtées, torturées et exécutées sommairement,

Considérant que depuis soixante-dix ans, ces crimes de guerre commis par l’État et ceux qui le servaient, ne sont toujours pas reconnus officiellement, et font partie intégrante de l’histoire de France,

Considérant qu’une telle situation est inacceptable, car elle ajoute à ces massacres l’outrage aux victimes, à leurs descendants et à leurs proches,

Considérant que cette page de l’histoire est à fois française et algérienne et que la reconnaître contribuerait à consolider la fraternité entre le peuple Algérien et Français,

Considérant que reconnaître ce massacre commis par l’Etat français permettra à tous nos concitoyens, et notamment ceux issus de l’immigration algérienne, de se construire toujours plus fraternellement dans un avenir commun, celui de la communauté légale républicaine, où toutes les mémoires sont respectées,

Considérant qu’il ne serait être question d’oublier une partie des victimes de ces journées sanglantes et qu’il est important de rendre aussi hommage aux 102 victimes (selon les historiens) issues de la population dite « européennes », ayant perdus la vie au cours des émeutes provoquées par les massacres,

Considérant que le 27 février 2005 pour que, lors d’une visite à Sétif, M. Hubert Colin de Verdière, ambassadeur de France à Alger, a qualifié les « massacres du 8 mai 1945 » de « tragédie inexcusable » et que son successeur M. Bernard Bajolet a déclaré à Guelma en avril 2008 devant des étudiants algériens que « le temps de la dénégation des massacres perpétrés par la colonisation en Algérie est terminé »,

Considérant que M. François Hollande, lors de sa campagne électorale avait promis que l’Etat Français procéderait à la reconnaissance des crimes coloniaux,

Considérant que cette reconnaissance relève du devoir de mémoire, tout comme celle des massacres du 17 octobre 1961, qu’elle justifie la création d’un lieu du souvenir à la mémoire de celles et ceux qui furent assassinés, l’ouverture de toutes les archives relatives à ces terribles événements, et la reconnaissance par la République des crimes commis alors,

Sur proposition de Danielle Simonnet, le Conseil de Paris émet le voeu que la maire de Paris :

Amendé par l’exécutif :

Sollicite le Secrétaire d’Etat aux Anciens Combattants et à la mémoire et le Président de la République pour la reconnaissance par l’Etat des massacres du 8 mai 1945 à Sétif, Guelma et Kherrata, et sur l’ouverture de toutes les archives relatives à ces terribles événements, Organise aux alentours du 8 mai 2016 une soirée de conférences avec des historiens dans l’esprit du colloque « le 8 mai 1945 à Sétif et Guelma : histoire, qualification et déni » qui s’est tenu le 6 mai 2009 à l’Auditorium de l’Hôtel de Ville.

2) La reconnaissance des massacres du 8 mai 1945

Par Danielle Simonnet, conseillère de Paris 
et secrétaire nationale du Parti de gauche (PG). Une page de l’histoire à la fois française et algérienne

Le 8 mai 1945, le peuple français fêtait l’armistice, la paix retrouvée et la victoire sur le nazisme. Ce même 8 mai 1945, commençaient en Algérie, à Sétif mais aussi à Guelma et Kherrata, des répressions sanglantes de manifestations nationalistes, indépendantistes et anticolonialistes. Dans la rue principale de Sétif, en Algérie, de nombreux Algériens s’étaient rassemblés pacifiquement pour fêter l’armistice mais aussi exiger la libération du dirigeant nationaliste Messali Hadj, et défendre «  l’Algérie libre  », pour le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et pour l’indépendance. Pendant plusieurs semaines, l’armée française et de nombreuses milices coloniales, composées de civils d’origine européenne, ont alors fait régner la terreur pour rétablir l’ordre colonial et défendre l’Algérie française. Si le nombre des victimes algériennes est difficile à établir, car encore sujet à débat, le gouvernement algérien avance le nombre de 45 000 morts et la très grande majorité des historiens français attestent d’un bilan de dizaines de milliers de victimes arrêtées, torturées et exécutées. Il y aurait eu également 102 victimes issues de la population dite «  européenne  », ayant perdu la vie au cours des émeutes provoquées par les massacres.

Depuis soixante-dix ans, ces crimes de guerre commis par l’État, et ceux qui le servaient, ne sont toujours pas reconnus officiellement. Une telle situation est inacceptable. Cette page de l’histoire est à la fois française et algérienne, la reconnaître contribuerait à consolider la fraternité entre les peuples algérien et français. Reconnaître ce massacre commis par l’État français permettra à tous nos concitoyens, notamment ceux issus de l’immigration algérienne, de se construire toujours plus fraternellement dans l’avenir commun de la communauté légale républicaine, où toutes les mémoires doivent être respectées.

Alors que le FN mène une bataille culturelle réactionnaire, en nostalgie de l’Algérie française et des criminels de l’OAS, en débaptisant comme à Béziers la «  rue du 19-Mars-1962  », date du cessez-le-feu de la guerre d’Algérie, ce devoir de mémoire doit être pris très au sérieux. Il a fallu attendre 2005 pour qu’un ambassadeur de France à Alger qualifie les «  massacres du 8 mai 1945  » de «  tragédie inexcusable  », puis son successeur déclara à Guelma en 2008 que «  le temps de la dénégation des massacres perpétrés par la colonisation en Algérie est terminé  ». Il faut enfin que le président de la République, François Hollande, s’exprime, lui qui avait promis lors de sa campagne électorale que l’État français procéderait à la reconnaissance des crimes coloniaux.

Je soumettrai au Conseil de Paris d’avril un vœu pour demander à l’État français de reconnaître officiellement les massacres du 8 mai 1945 et de décréter l’ouverture de toutes les archives relatives à ces terribles événements. Paris pourrait aussi instaurer un lieu du souvenir à la mémoire de celles et ceux qui furent assassinés, comme elle le fit pour les massacres du 17 octobre 1961.

3) Le massacre de Sétif... notre histoire commune (Brigitte Blang)

8 mai, on célèbre la victoire des armées de la liberté sur la bête immonde du nazisme. On va, un peu partout, rappeler comme ce jour-là fut important pour nos « civilisations », et il faut le dire, on est plutôt d’accord sur le principe. Sauf que souventes fois, on oublie de souligner que le 8 mai 45, plus loin, là-bas, de l’autre côté de la Grande Bleue, il se passait d’autres événements, qui allaient eux aussi changer largement la vie de pas mal de monde.

La révolte de Sétif marqua le début de ce qui allait, 9 ans plus tard, devenir la « Toussaint rouge », le 1er novembre 54. La guerre qui vient de s’achever a aiguisé les nationalismes, en Afrique du Nord comme ailleurs. La situation des « musulmans » algériens, citoyens de seconde classe devient pour certains insupportable.

Dès le printemps, le bruit court chez les pieds-noirs de l’imminence d’un soulèvement des populations musulmanes, soulèvement exacerbé par une pénurie alimentaire plus qu’aigüe. Des manifestations se déclenchent le 1er mai dans toute l’Algérie, manifestations pacifiques mais on y voit pour la première fois le drapeau algérien. À Alger, à Oran, pourtant, on relèvera des morts. À Sétif, une manifestation de 10000 personnes, censée fêter la victoire des Alliés, prend vite une autre tournure : l’hymne nationaliste « Min Djibalina » et des pancartes « À bas le colonialisme » prennent le devant de la scène. Le dérapage est rapide. Un commissaire veut arracher le drapeau, on le jette au sol. Un jeune homme portant ce drapeau est abattu. Les policiers tirent, la panique gagne. Les manifestants s’en prennent aux Français. Il y aura 28 morts à Sétif. La rumeur se répand, les émeutes aussi. Des fermes sont attaquées, les fermiers assassinés. À Guelma, le sous-préfet fait tirer sur la foule des manifestants. Des violences contre les Européens sont commises. 102 d’entre eux seront tués. La répression sera d’une incroyable violence. Toutes les forces armées y participent, marine, aviation, Légion étrangère, et même des milices. On canonne, on bombarde, on rase des villages, on incendie des mechtas, on tire sur la population, on mène la chasse. La folie va durer deux mois. Les cadavres sont brûlés dans des fours à chaux, disparaissent dans les puits, les rivières. 4500 arrestations, 22 exécutions capitales, 64 condamnations aux travaux forcés sont prononcées. Le 22 mai, le soulèvement prend fin. Officiellement. Mais c’est pourtant là que tout commence… Qui organise les cérémonies de soumission qui vont se succéder ? Va savoir… De soumission ? D’humiliation, plutôt. Et qui n’empêchent pas les exécutions sommaires, après que les hommes se sont prosternés devant les symboles de la République française…

Il faut bien parler de bilan, pourtant, même si le mot a ceci de terrible qu’il réduit à des chiffres ce qui sera le levain de la Révolution algérienne, de sa guerre de libération. Le général français Tubert rédigera un rapport après les massacres, il parlera de 15 000 tués dans les populations musulmanes. Mais la mémoire algérienne, elle, retiendra longtemps le chiffre de 45000. « La raison d’Etat, la commodité d’une répression aveugle et massive permettant de châtier quelques coupables parmi les milliers d’innocents massacrés, l’immunité administrative de « fait » couvrant par exemple, le sous-préfet de Guelma, fit délibérément et sans excuse arrêter et fusiller, sans autre forme de procès, des musulmans de la ville dont les familles réclament encore en vain une enquête, un jugement ou même une simple explication. » Les frustrations finissent toujours par semer la révolte. Les émeutes de Sétif ne sont pas arrivées par hasard. Et l’inéluctable montée de violence qui suivra, non plus. Aucun changement, aucune réforme, le système colonial s’enferre, et les forces nationalistes vont s’unifier… Et la guerre d’Algérie va germer.

Si, comme moi, vous avez une passion pour ce pays, et même si ce n’est pas le cas, lisez ce qui suit. Vous verrez, des écrivains, des vrais, des « patentés » qui racontent, qui expliquent, qui revendiquent la vérité « oculaire ». À commencer par Kateb Yacine, qui était lycéen à Sétif : « C’est en 1945 que mon humanitarisme fut confronté pour la première fois au plus atroce des spectacles. J’avais vingt ans. Le choc que je ressentis devant l’impitoyable boucherie qui provoqua la mort de plusieurs milliers de musulmans, je ne l’ai jamais oublié. Là se cimente mon nationalisme. » Sans oublier Camus, évidemment, pouvait-on l’espérer ailleurs ? Dans « Combat » ce mois de mai 45, il demande qu’on applique aux Algériens les « principes démocratiques que nous réclamons pour nous-mêmes ». Il affirme qu’il y a crise — et non de simples incidents — que « le peuple arabe existe », qu’il « n’est pas inférieur sinon par les conditions où il se trouve ». Et il proclame que « l’Algérie est à conquérir une seconde fois ».

Alors, quand vous verrez à la télé notre président parader, pensez à Sétif… C’est loin, Sétif. C’est près, Sétif. C’est un peu de notre histoire commune, de notre histoire d’êtres humains qui s’est écrite là-bas, de l’autre côté de la « mare ».

brigitte blang

4) Retour sur les évènements

Le 8 mai 1945 À Sétif, la manifestation autorisée commence à envahir les rues dès 8 heures, estimée à plus de 10 000 personnes, chantant l’hymne nationaliste Min Djibalina (De nos montagnes), défile avec des drapeaux des pays alliés vainqueurs et des pancartes « Libérez Messali », « Nous voulons être vos égaux » ou « À bas le colonialisme ». Vers 8h45 surgissent des pancartes « Vive l’Algérie libre et indépendante » et en tête de la manifestation Aïssa Cheraga, chef d’une patrouille de scouts musulmans, arbore le « drapeau algérien ». Tout dérape alors : devant le café de France, le commissaire Olivieri tente de s’emparer du drapeau, mais est jeté à terre. Des Européens en marge de la manifestation assistant à la scène se précipitent dans la foule. Un jeune homme, Bouzid Saâl, s’empare du « drapeau algérien » mais est abattu par un policier. Immédiatement, des tirs provenant de policiers provoquent la panique. Les manifestants en colère s’en prennent aux Français et font en quelques heures 28 morts chez les Européens, dont le maire qui a cherché à s’interposer, et 48 blessés. L’armée fait défiler les tirailleurs algériens, mais, alors que l’émeute se calme à Sétif, dans le même temps, des émeutes éclatent dans la région montagneuse de petite Kabylie, dans les petits villages entre Bougie et Djidjelli.

Le mouvement s’étend très rapidement, et, le soir même à Guelma, une manifestation s’ébranle. Le sous-préfet Achiary, un ancien résistant, fait tirer sur les manifestants. On relève un mort et six blessés parmi les manifestants, 5 blessés dans le service d’ordre. Le cortège se disperse. Le sous-préfet dispose de trois compagnies de tirailleurs en formation, tous musulmans. Il consigne la troupe et fait mettre les armes sous clés. Un bataillon d’infanterie de Sidi-Bel-Abbès, convoyée par des avions prêtés par les Américains, arrive le 9 dans la journée pour évacuer des petits villages d’« européens » qui sont encerclés par les émeutiers.

Le témoignage de M.Lavie, minotier à Héliopolis, est instructif sur l’état de panique des européens : « Dès la fin du méchoui du 8 mai, je décide de transformer le moulin neuf pour abriter la population d’Héliopolis, et tous les colons des environs que j’ai pu joindre. Au cours de l’après-midi, je fais construite un réseau de barbelés, long de 300 mètres, électrifié sous 3 000 volts et alimenté par le groupe électrogène de la minoterie. Meurtrières percées dans les murs d’entrée, portes obstruées par des herses renversées sur six mètres de profondeur et défendues par des feux croisés. La population protégée a vécu dans ces conditions pendant un mois jusqu’à ce que l’ordre soit rétabli. ».

Se produiront des violences contre les Européens dans le Constantinois, surtout dans les fermes isolées. Le nombre total d’Européens tués aurait été de 102. Parmi les victimes, on trouve des modérés du « troisième camp », tels le maire de Sétif, ou Albert Denier, le secrétaire du Parti communiste.

Le chef du gouvernement français provisoire, le général de Gaulle, ordonne l’intervention de l’armée sous le commandement du général Duval dans une répression violente contre la population indigène. La marine y participe grâce à son artillerie, ainsi que l’aviation. Le général Duval rassemble toutes les troupes disponibles, soit deux mille hommes. Ces troupes viennent de la Légion étrangère, des tabors marocains qui se trouvaient à Oran en passe d’être démobilisés et qui protestent contre cette augmentation de service imprévue, une compagnie de réserve de tirailleurs sénégalais d’Oran, des spahis de Tunis, et les tirailleurs algériens en garnison à Sétif Kherrata et à Guelma.

La répression, menée par l’armée et la milice de Guelma, est d’une incroyable violence : exécutions sommaires, massacres de civils, bombardements de mechtas. Deux croiseurs, le Triomphant et le Duguay-Trouin, tirent plus de 800 coups de canon depuis la rade de Bougie sur la région de Sétif. L’aviation bombarde et rase plus ou moins complètement plusieurs agglomérations kabyles. Une cinquantaine de « mechtas » sont incendiées. Les automitrailleuses font leur apparition dans les villages et elles tirent à distance sur les populations. Les blindés sont relayés par les militaires arrivés en convois sur les lieux. À l’image d’une milice de 200 personnes qui se forme à Guelma sous l’impulsion du sous-préfet André Achiary qui distribue toutes les armes disponibles, soit les 60 fusils de guerre qui équipaient les tirailleurs et se livre à une véritable chasse aux émeutiers. Pendant deux mois, l’Est de l’Algérie connaît un déchaînement de folie meurtrière. De nombreux corps ne peuvent être enterrés ; ils sont jetés dans les puits, dans les gorges de Kherrata en Kabylie. Des miliciens utilisent les four à chaux pour faire disparaître des cadavres. Saci Benhamla, qui habitait à quelques centaines de mètres du four à chaux d’Héliopolis, décrit l’insupportable odeur de chair brûlée et l’incessant va-et-vient des camions venant décharger les cadavres, qui brûlaient ensuite en dégageant une fumée bleuâtre.

De nombreux musulmans, dirigeants politiques et militants, du Parti du peuple algérien (PPA), des Amis du manifeste de la liberté (AML) (dont le fondateur Ferhat Abbas) et de l’association des oulémas furent arrêtés. Lorsqu’une faction ou un douar demandait l’aman (« le pardon »), l’armée réclamait les coupables. Le 28 février 1946, le rapporteur de la loi d’amnistie (qui fut votée) déclarait en séance : « Quatre mille cinq cent arrestations furent ainsi effectuées, quatre vingt dix neuf condamnations à mort dont vingt deux ont été exécutées, soixante quatre condamnations aux travaux forcés à temps et il y aurait encore deux mille cinq cents indigènes à juger ».

La répression prend fin officiellement le 22 mai. L’armée organise des cérémonies de soumission où tous les hommes doivent se prosterner devant le drapeau français et répéter en chœur : « Nous sommes des chiens et Ferhat Abbas est un chien ». Des officiers exigent la soumission publique des derniers insurgés sur la plage des Falaises, non loin de Kherrata. Certains, après ces cérémonies, sont embarqués et assassinés. Pendant de longs mois, les Algériens musulmans qui, dans les campagnes, se déplaçaient le long des routes continuèrent à fuir pour se mettre à l’abri, au bruit de chaque voiture. L’historien algérien Boucif Mekhaled, raconte : « [À Kef-El-Boumba], j’ai vu des Français faire descendre d’un camion cinq personnes les mains ligotées, les mettre sur la route, les arroser d’essence avant de les brûler vivants ".

Le 19 mai, à la demande du ministre de l’Intérieur Tixier, de Gaulle nomme le général de gendarmerie Tubert, résistant, membre depuis 1943 du Comité central provisoire de la Ligue des droits de l’homme (où siègent également René Cassin, Pierre Cot, Félix Gouin et Henri Laugier), membre de l’Assemblée consultative provisoire, dans le but d’enquêter sur les évènements.

Peu d’européens protestent contre ces massacres. Par exception l’un d’eux, le professeur Henri Aboulker, médecin juif et résistant (l’un des organisateurs du putsch du 8 novembre 1942, qui a permis le succès de l’opération Torch à Alger), s’élève contre ces massacres. Il publie plusieurs articles dans le quotidien Alger Républicain, réclamant certes la sanction sévère des meurtriers provocateurs qui avaient assassiné 102 Français, mais à l’issue d’une procédure légale régulière. Et surtout, il dénonce sans réserve les massacres massifs et aveugles de milliers d’Algériens innocents. Il réclame aussi la libération immédiate de Fehrat Abbas, dont tout le monde savait qu’il avait toujours cantonné son action dans le cadre de la légalité. Henri Aboulker estimait que la défense des innocents devait primer toute considération politique.

Le communiqué du Gouvernement Général le 10 mai illustre la manière dont les autorités de l’époque ont perçu ces événements :

« Des éléments troubles, d’inspiration hitlérienne, se sont livrés à Sétif à une agression armée contre la population qui fêtait la capitulation de l’Allemagne nazie. La police, aidée de l’armée, maintient l’ordre et les autorités prennent toutes décisions utiles pour assurer la sécurité et réprimer les tentatives de désordre. »

Dans ses Mémoires de guerre, Charles de Gaulle chef du gouvernement à l’époque des faits, écrit en tout et pour tout :

« En Algérie, un commencement d’insurrection survenu dans le Constantinois et synchronisé avec les émeutes syriennes du mois de mai a été étouffé par le gouverneur général Chataigneau. »

Houari Boumediene, le futur président algérien a écrit :

« Ce jour-là, j’ai vieilli prématurément. L’adolescent que j’étais est devenu un homme. Ce jour-là, le monde a basculé. Même les ancêtres ont bougé sous terre. Et les enfants ont compris qu’il faudrait se battre les armes à la main pour devenir des hommes libres. Personne ne peut oublier ce jour-là. »

Kateb Yacine, écrivain algérien, alors lycéen à Sétif, écrit :

« C’est en 1945 que mon humanitarisme fut confronté pour la première fois au plus atroce des spectacles. J’avais vingt ans. Le choc que je ressentis devant l’impitoyable boucherie qui provoqua la mort de plusieurs milliers de musulmans, je ne l’ai jamais oublié. Là se cimente mon nationalisme. »

Il fut aussi un témoin oculaire des événements de Sétif, il écrit :

« Je témoigne que la manifestation du 8 mai était pacifique. En organisant une manifestation qui se voulait pacifique, on a été pris par surprise. Les dirigeants n’avaient pas prévu de réactions. Cela s’est terminé par des dizaines de milliers de victimes. À Guelma, ma mère a perdu la mémoire (...) On voyait des cadavres partout, dans toutes les rues. La répression était aveugle ; c’était un grand massacre. »

Albert Camus dans le journal Combat des 13 au 23 mai demande qu’on applique aux Algériens (il dit : « Le peuple arabe ») les « principes démocratiques que nous réclamons pour nous-mêmes ». Il affirme qu’il y a crise - et non de simples incidents - que « le peuple arabe existe », qu’il « n’est pas inférieur sinon par les conditions où il se trouve ». Plus encore, il proclame que « l’Algérie est à conquérir une seconde fois ».

Le nombre de victimes « européennes » est à peu près admis et s’élève officiellement à 102 morts et 110 blessés (Rapport officiel de la commission Tubert de 1945). Un certain nombre de musulmans, non dénombrés, ont également été victimes des émeutiers.

Du côté musulman, les chiffres du nombre de victimes sont actuellement source de nombreuses polémiques, notamment en Algérie où la version officielle retient le nombre de 45 000 morts qui correspond à l’estimation de l’armée américaine alors présente en Algérie.

Une enquête demandée par le gouverneur général Yves Chataigneau comparant le nombre de cartes d’alimentation avant et après les événements conclut à moins de 1000 victimes. Le gouverneur général de l’Algérie fixa par la suite le nombre des musulmans tués à 1 165 et 14 soldats, 4 500 arrestations, 89 condamnations à mort dont 22 exécutées, chiffres qui seront pris pour officiels. Le général Duval déclarait pour la commission Tubert de 1945 que « Les troupes ont pu tuer 500 à 600 indigènes », mais les militaires évoquaient déjà à l’époque le chiffre de 6 000 à 8 000 victimes. Habib affirme que le ministre des Affaires étrangères, Georges Bidault, aurait parlé de 20 000 tués, sans préciser sa source.

Par la suite, André Prenant, géographe spécialiste de la démographie algérienne, se rendant sur les lieux en 1948, fixe le nombre de victimes à 20 000. Certains historiens ont par la suite parlé de 2000 (Charles-Robert Âgeron) et 6 000 morts(Robert Avron) . Le professeur Henri Aboulker (père de José Aboulker, cité précédemment), avait à l’époque estimé le bilan proche de 30 000 morts.

Le consul général américain à Alger de l’époque a établi le nombre de victimes indigènes par la répression de l’armée à 45000. Ce chiffre sera repris par les milieux nationalistes puis par le gouvernement algérien qui, commémorant ces massacres chaque année, parle des « 45 000 morts des massacres de Sétif ». Récemment, Bélaïd Abdessalam, ancien premier ministre algérien, déclarait dans El-Khabar Hebdo que le chiffre de 45 000 a été choisi à des fins de propagande. Le Président Bouteflika affirme que les massacres ont fait quoi qu’il en soit plusieus dizaines de milliers de morts sans qu’on puisse en préciser le nombre exacte, "même si notre histoire officielle retient le nombre de 45 000 morts". Les chercheurs Rachid Messli et Abbas Aroua, du Centre de recherche historique et de documentation sur l’Algérie, déclaraient le 9 avril 2005 que « la plupart des historiens s’entendent sur le fait que 45 000 est un chiffre exagéré. Il serait plus réaliste de penser que le bilan humain se situe entre 8 000 et 10 000 morts »[réf. nécessaire].

Le général français Tubert qui a rédigé un rapport après les massacres, parle de 15 000 tués dans les populations musulmanes. (Source : Courrière Yves, Les fils de la Toussaint, Fayard, Paris, 1968. Histoire de l’Algérie coloniale, Benjamin Stora, La découverte 1830-1954 p.91)

Selon l’historienne Annie Rey-Goldzeiguer, « la seule affirmation possible, c’est que le chiffre dépasse le centuple des pertes européennes et que reste, dans les mémoires de tous, le souvenir d’un massacre qui a marqué cette génération », et l’historien Mohammed Harbi d’ajouter : « En attendant des recherches impartiales , convenons avec Annie Rey-Goldzeiguer que, pour les 102 morts européens, il y eut des milliers de morts algériens ».

5) 8 Mai 1945, de l’autre côté de la mer

Le 8 mai 1945, alors que la France fête la victoire sur le nazisme, débute à Sétif et dans tout le Nord-Constantinois l’un des plus effroyables épisodes de la répression coloniale.

« L e s a u t o m i - trailleuses, les automitrailleuses, les automitrailleuses, y en a qui tombent et d’autres qui courent parmi les arbres. » Chez Kateb Yacine, témoin, très jeune, de cette fureur répressive qu’il se remémore ici dans son roman Nedjma, les sanglants événements de Sétif forment comme une scène primitive. Cet autre 8 mai 1945 scelle un point de non-retour, où l’Algérie française n’est déjà plus, quand l’Algérie algérienne est encore en gestation. Prologue au douloureux accouchement d’une nation.

8 mai 1945. Dans la France libérée, on fête la victoire sur la barbarie nazie. Une victoire à laquelle ont contribué 144 000 tirailleurs algériens. Prenant au mot les promesses de la France libre, des Algériens s’étaient massivement engagés. Parmi eux, des futurs fondateurs du FLN, comme Ahmed Ben Bella, Mohamed Boudiaf ou encore Krim Belkacem. Plusieurs milliers de soldats algériens périrent dans les combats en France, en Allemagne ou en Italie. Le sang versé ne hâte pourtant pas l’émancipation des Algériens, toujours soumis au système d’inégalité sociale et juridique codifié par le Code de l’indigénat.

Les nationalistes algériens, lassés des promesses non tenues, manifestent le 1er mai 1945. À Alger comme à Oran, la police tire sur les cortèges. Bilan : trois morts et plusieurs blessés. Le PPA du leader nationaliste Messali Hadj, condamné à seize ans de prison par le régime de Vichy, puis libéré avant d’être arrêté de nouveau, préconise alors l’organisation, le 8 mai, de manifestations pacifiques avec pour mot d’ordre « l’indépendance ».

DEVANT LA RÉPRESSION, LA MANIFESTATION PACIFIQUE DEVIENT ÉMEUTE

Tôt, ce mardi-là, à Sétif, plusieurs milliers d’Algériens se rassemblent à l’entrée de la ville, bravant l’interdiction du sous-préfet Butterlin. Le cortège, au fil du parcours, n’en finit plus de grossir. Dans ce Constantinois où s’affirme le nationalisme, des pancartes sont brandies : « Algérie libre », « Libérez Messali », « Indépendance ». La foule entonne Min Djibalina, l’hymne nationaliste, le drapeau algérien, interdit, est exhibé. Butterlin ordonne la dispersion. Des coups de feu partent. Le jeune scout porteur du drapeau, Bouzid Saäl, est tué. Des policiers font feu sur les manifestants, au fusil-mitrailleur. Des manifestants tombent. Sous l’effet de la répression, la manifestation pacifique se mue en émeute. Des Européens sont assassinés, ce qui décuple la répression à laquelle finissent par prendre part dese civils armés. Ailleurs, le même scénario répressif se répète. À Guelma, dans la soirée, c’est le sinistre sous-préfet Achiary, informé des événements de Sétif, qui donne ordre de faire feu sur les manifestants. La nouvelle se propage, mettant le feu aux poudres. La révolte gagne Biskra, Bône, Kherrata et Constantine. Des fermes coloniales et des bâtiments officiels sont attaqués. En réponse, arrestations et exécutions sommaires d’Algériens se multiplient. Gendarmes, Légion étrangère, troupes coloniales, milices : un déchaînement de violence inouï s’abat sur les populations algériennes. Les suspects et leurs familles sont arrêtés et fusillés. Des légionnaires se livrent à des massacres et des viols dans les villages. Au total, des dizaines de milliers d’Algériens sont massacrés.

ROSA MOUSSAOUI

6) Sétif, Guelma, l’autre 8 mai 1945

Le 8 mai 1945, les premiers tirailleurs algériens qui débarquent du croiseur Gloire font une entrée triomphale à Alger. La presse coloniale fait sa une sur la défaite du nazisme. Le jour même, débutent les manifestations organisées par le PPA à travers les principales villes algériennes. Brandissant des drapeaux alliés, y compris celui de la France mais aussi l’emblème algérien, scandant des mots d’ordre revendiquant l’indépendance de l’Algérie, portant des gerbes de fleurs devant être déposées devant les monuments aux morts, plusieurs centaines de milliers d’Algériens répondent à l’appel du PPA.

À Sétif et Guelma, cependant, l’événement prend une tournure dramatique. Le matin du 8 mai, avant que ne débute la marche, les manifestants sont invités par les organisateurs à déposer cannes, bâtons et couteaux devant la mosquée de Sétif. Le cortège, précédé par des scouts, devait se rendre au monument aux morts de la ville pour déposer une gerbe de fleurs en hommage aux soldats algériens tombés face au nazisme. Mais c’était sans compter avec le préfet de Constantine, Lestrade-Carbonnel, qui a ordonné aux forces de police : « Faites tirer sur tous ceux qui arborent le drapeau algérien. » Le commissaire de police Lucien Olivier ne se fait pas prier : il fait tirer sur les manifestants. Les colons, organisés en milices, participent à la répression.

De pacifiques, les manifestations deviennent violentes. Elles échappent au contrôle des nationalistes, tournent à l’émeute et embrasent tout l’Est algérien. Devant l’ampleur des cortèges de Sétif, mais aussi Kherrata et Guelma, l’administration coloniale fait intervenir l’armée. Légionnaires, tirailleurs sénégalais et même des prisonniers allemands et italiens sont engagés pour réprimer la révolte : manifestants fusillés sommairement par centaines, femmes violées... L’aviation mitraille et bombarde les villages de montagne. Le croiseur Duguay-Troin qui se trouvait dans la baie de Bougie bombarde les douars de la montagne kabyle. À Périgotville, près de Guelma, on fusille tous ceux qui savent lire et écrire. À Chevreuil, Petite Kabylie, c’est par groupes de vingt que des Algériens sont passés par des armes. Des prisonniers fusillés sont jetés dans les gorges de Kherrata. Parmi eux, Rabah Hanouz, membre de la Ligue des droits de l’homme, et ses trois enfants. À son frère Lounis, juste démobilisé à son retour de France, qui faisait partie du Comité pour l’amnistie des prisonniers, le ministre de l’Intérieur, André Le Troquet, lui demande d’oublier et de tourner la page. Les dizaines de milliers de manifestants qui ont été arrêtés seront libérés suite à une campagne du PCA qui avait pourtant condamné auparavant ce soulèvement populaire.

Officiellement cette répression a fait 1 500 morts algériens et 110 européens. Mais selon le général Duval qui a organisé cette répression, il y a eu 7 500 morts. Quant au général Tubert, membre de la commission d’enquête chargée de faire la lumière sur ces événements, il avance le chiffre de 15 000. Mais selon les nationalistes algériens, elle a fait 45 000 morts. Au-delà de cette querelle des chiffres, le fait est que les manifestations du 8 mai 1945 ont été durement réprimées et que les auteurs de ce massacre relevant du crime de guerre n’ont jamais été inquiétés. Pis, le général Duval, qui a poussé le cynisme jusqu’à lire une prière à la mosquée de Constantine, déclare alors : « Je vous ai donné la paix pour dix ans. » Moins de dix ans après, le 1er novembre 1954, débutait la guerre d’Algérie !

Hassane Zerrouky, L’Humanité


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