6 juin 1832 La dernière barricade (Les Misérables, roman de la fraternité humaine 3) par Victor Hugo

jeudi 21 septembre 2017.
 

Introduction

Victor Hugo a certainement participé aux barricades lors de l’insurrection républicaine et révolutionnaire du 5 juin 1832.

- > D’une part, il écrit plusieurs fois que le personnage de Marius en 1832 (membre du groupe d’Enjolras qui défend la barricade Saint Denis) constitue son autobiographie pour cette période.

- > D’autre part, il fait de cet épisode, le coeur de son oeuvre principale : Les Misérables. « Ce tableau d’histoire agrandit l’horizon et fait partie essentielle du drame ; il est comme le cœur du sujet » (Lettre de l’auteur le 8 mai 1862 à son éditeur Lacroix)

Plus que le coeur du sujet, l’épisode de la barricade nous ouvre le coeur de Victor Hugo qui a travaillé toute sa vie à la rédaction des Misérables.

Plus encore que le coeur du sujet et de Victor Hugo, dans chaque phrase ci-dessous coule le sang et l’espérance des milieux populaires français des 19ème et 20ème siècles. Des républicains qui voulaient apporter "la fin des oppressions, la fin des tyrannies, la fin du glaive, le travail pour l’homme, l’instruction pour l’enfant, la douceur sociale pour la femme, la liberté, l’égalité, la fraternité, le pain pour tous, l’idée pour tous, l’édénisation du monde, le progrès..." (Hugo, Les Misérables) Malheureusement, ce peuple a trop souvent perdu son sang sous les répressions, a tellement souvent été trahi qu’il nous transmet bien affaibli ses conquêtes sociales et démocratiques, son exemple et son expérience en ce début de 21ème siècle.

Il nous reste ce récit du vieil Hugo sur cette dernière barricade généreuse, épique, magnifique. Oui, le peuple français de 1832 avait gardé le souvenir des sans-culottes de 1793 qui "semblaient des barbares et étaient des sauveurs" ; aussi, des centaines de barricades s’étaient dressées à la fin juillet 1830 pour empêcher le retour de l’absolutisme, pour renouer le fil du progrès humain.

27, 28 et 29 juillet 1830 : les "3 glorieuses" d’une révolution réussie puis confisquée

Malheureusement en 1832, les hyènes "en bas de soie, en plumes blanches, en gants jaunes, en souliers vernis", bien installées dans leurs banques et leur gouvernement non élu, ont engagé l’armée pour exterminer les rossignols de l’avenir. Ainsi moururent Enjolras et ses amis sur la dernière barricade.

Jacques Serieys

De quoi se compose l’émeute ? (Victor Hugo, Les Misérables 1)

- 1) Le faubourg Saint Antoine
- 2) Enjolras et ses lieutenants au café Musain
- 3) Les deux devoirs : veiller et espérer
- 4) L’enterrement du général Lamarque : L’émeute

5) Enjolras ( héritier de Quatre-vingt-treize et chef de la barricade)

« Enjolras était un jeune homme charmant, capable d’être terrible. Il était angéliquement beau. C’était Antinoüs farouche. On eût dit, à voir la réverbération pensive de son regard, qu’il avait déjà, dans quelque existence précédente, traversé l’apocalypse révolutionnaire. Il en avait la tradition comme un témoin. Il savait tous les petits détails de la grande chose. Nature pontificale et guerrière, étrange dans un adolescent. Il était officiant et militant ; au point de vue immédiat, soldat de la démocratie ; au-dessus du mouvement contemporain, prêtre de l’idéal. Il avait la prunelle profonde, la paupière un peu rouge, la lèvre inférieure épaisse et facilement dédaigneuse, le front haut. [...]Il était sévère dans les joies. Devant tout ce qui n’était pas la république, baissait chastement les yeux. C’était l’amoureux de marbre de la Liberté. Sa parole était âprement inspirée et avait un frémissement d’hymne. Il avait des ouvertures d’ailes inattendues. »

« Enjolras avait en lui la plénitude de la révolution ; il était incomplet pourtant, autant que l’absolu peut l’être ; il tenait trop de Saint-Just, et pas assez d’Anacharsis Cloots ; cependant son esprit finit pas subir une certaine aimantation des idées de Combeferre ; depuis quelques temps, il sortait peu à peu de la forme étroite du dogme et se laissait aller aux élargissements du progrès, et il en était venu à accepter , comme évolution définitive et magnifique, la transformation de la grande république française en immense république humaine. Quant aux moyens immédiats, une situation violente étant donnée, il les voulait violents ; en cela, il ne variait pas ; et il était resté de cette école épique et redoutable que résume ce mot : Quatre-vingt-treize. »

« - Citoyens, vous représentez-vous l’avenir ? Les rues des villes inondées de lumières, des branches vertes sur les seuils, les nations sœurs, les hommes justes, les vieillards bénissant les enfants, le passé aimant le présent, les penseurs en pleine liberté, les croyants en pleine égalité, pour religion le ciel. Dieu prêtre direct, la conscience humaine devenue l’autel, plus de haines, la fraternité de l’atelier et de l’école, pour pénalité et pour récompense la notoriété, à tous le travail, pour tous le droit, sur tous la paix, plus de sang versé, plus de guerres, les mères heureuses ! » (Enjolras du haut de la barricade)

6) LA BARRICADE

De quoi était faite cette barricade ? De l’écroulement de trois maisons à six étages, démolies exprès, disaient les uns. Du prodige de toutes les colères, disaient les autres. Elle avait l’aspect lamentable de toutes les constructions de la haine : la ruine. On pouvait dire : « Qui a bâti cela ? ». On pouvait dire aussi : « Qui a détruit cela ? ». C’était l’improvisation du bouillonnement. Tiens ! cette porte ! cette grille ! cet auvent ! ce chambranle ! ce réchaud brisé ! cette marmite fêlée ! Donnez tout ! jetez tout ! poussez, roulez, piochez, démantelez, bouleversez, écroulez tout !

C’était la collaboration du pavé, du moellon, de la poutre, de la barre de fer, du chiffon, du carreau défoncé, de la chaise dépaillée, du trognon de chou, de la loque, de la guenille, et de la malédiction. C’était grand et c’était petit. C’était l’abîme parodié sur place par le tohu-bohu. La masse près de l’atome ; le pan de mur arraché et l’échelle cassée : une fraternisation menaçante de tous les débris : Sisyphe avait jeté là son rocher et Job son tesson. En somme, terrible.

C’était l’acropole des va-nu-pieds. Des charrettes renversées accidentaient le talus : un immense haquet y était étalé en travers, l’essieu vers le ciel, et semblait une balafre sur cette façade tumultueuse ; un omnibus, hissé gaiement à force de bras tout au sommet de l’entassement, comme si les architectes de cette sauvagerie eussent voulu ajouter la gaminerie à l’épouvante, offrait son timon dételé à on ne sait quels chevaux de l’air. [...] Si l’océan faisait des digues, c’est ainsi qu’il les bâtirait.

La furie du flot était empreinte sur cet encombrement difforme. Quel flot ? la foule. On croyait voir du vacarme pétrifié. On croyait entendre bourdonner, au-dessus de cette barricade, comme si elles eussent été là sur leur ruche, les énormes abeilles ténébreuses du progrès violent. Était-ce une broussaille ? était-ce une bacchanale ? était-ce une forteresse ? Il y avait du cloaque dans cette redoute et quelque chose d’olympien dans ce fouillis. On y voyait dans un pêle-mêle plein de désespoir, des chevrons de toit, des morceaux de mansardes avec leur papier peint, des châssis de fenêtre avec toutes leurs vitres plantés dans les décombres, attendant le canon, des cheminées descellées, des armoires, des tables, des bancs, un sens dessus dessous hurlant, et ces mille choses indigentes, rebuts même du mendiant, qui contiennent à la fois de la fureur et du néant. On eût dit que c’était là le haillon d’un peuple, haillon de bois, de fer, de bronze, de pierre, et que le faubourg de Saint-Antoine l’avait poussé là à sa porte d’un colossal coup de balai, faisant de sa misère sa barricade.


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