27, 28 et 29 juillet 1830 : les "3 glorieuses" d’une révolution réussie puis confisquée

lundi 19 juin 2017.
 

Le contexte : La grande révolution de 1789-1794 a laissé un souvenir positif dans la mémoire d’une grande partie du peuple. Mais les armées des rois et empereurs ont imposé sur le trône de France depuis 1815 Louis XVIII puis Charles X, frères du roi guillotiné en 1793. La Sainte-Alliance européenne des châteaux, des sacristies et des casernes fonctionne à plein pour noyer dans le sang toute évolution démocratique, toute mobilisation populaire, toute aspiration nationale (Espagne, Italie, Pologne...). En France, c’est l’époque où des nobliaux comme Louis de Bonald croient pouvoir reconstruire la société d’avant 1789.

La révolution industrielle transforme la société. Les conditions de vie du milieu ouvrier sont particulièrement difficiles : "Il faut les voir arriver chaque matin en ville et en partir chaque soir. Il y a parmi eux une multitude de femmes pâles, maigres, marchant pieds nus au milieu de la boue... et un nombre plus considérable de jeunes enfants non moins sales, non moins hâves, couverts de haillons tout gras de l’huile des métiers... cachant sous leur veste, ou comme ils le peuvent, le morceau de pain qui doit les nourrir jusqu’à l’heure de leur rentrée à la maison. Ainsi, à la fatigue d’une journée démesurément longue puisqu’elle est au moins de quinze heures, vient se joindre pour ces malheureux..." (article du Journal du Temps)

C’est alors qu’éclate l’incroyable révolution de juillet 1830 qui va faire souffler sur la France et l’Europe un parfum républicain de liberté et d’égalité, annonciateur de 1848.

Les Ordonnances royales ont mis le feu aux poudres. La droite légitimiste a perdu les élections. Le roi réagit en promulguant des "Ordonnances nécessaires à la sécurité de l’Etat" :

* toute publication (journal, brochure...) doit passer par la censure et obtenir un accord officiel de droit à paraître

* la Chambre des députés est dissoute

* la loi électorale est modifiée pour avantager les grands propriétaires terriens...

26 juillet 1830 :

Des étudiants républicains jouent un rôle majeur dans la mobilisation populaire en formation. Ils lisent et commentent les Ordonnances sur les places publiques. Ils sont assez bien organisés dans le cadre de l’Association de Janvier ( dite aussi Association des patriotes) créée depuis 6 mois en relation avec le Comité d’Action Républicain. Des rassemblements commencent à se former au Palais Royal, Place du Carroussel, Place Vendôme.

Au soir, de nombreux étudiants animateurs de l’Association (dont Fabre, Marrast et Morhéry) se réunissent dans un appartement bondé. Ils prennent la décision de déclencher une insurrection. Dans la nuit, des jeunes gens de l’association (environ 10000 membres) cassent les installations assurant le lien entre Paris et province ( télégraphe Chappe) et détruisent le plus grand nombre possible de becs de gaz (éclairage des rues). De premiers heurts éclatent ici et là avec des forces de l’ordre.

27 juillet 1830 devant des sièges de journaux

Au matin, paraissent sans autorisation quatre journaux qui ont bravé les ordonnances. 44 journalistes y sont signataires d’un appel " Le régime légal... est interrompu, celui de la force est commencé. dans la situation où nous sommes placés, l’obéissance cesse d’être un devoir... Aujourd’hui donc, des ministres ont violé la légalité. Nous sommes dispensés d’obéir. Nous essaierons de publier nos feuilles sans demander l’autorisation".

Le préfet de police ordonne la saisie des presses et le parquet lance des mandats d’arrêt. Police et gendarmerie sont envoyées aussitôt dans les imprimeries. Alexandre Dumas, témoin, a décrit l’attitude du journaliste Baude face à la police devant les locaux du Temps : " Cheveux noirs, épais et flottants comme une crinière ; ses yeux bruns, enfoncés sous de sombres sourcils, semblaient, dans certains moments lancer des éclairs ; il avait cette voix rude et tonnante qui fait, dans les révolutions, l’effet de la foudre dans les orages".

Commissaire "Je viens en vertu des ordonnances"

Baude " Briser nos presses ? Eh bien moi, en vertu du Code, antérieur et supérieur à vos ordonnances, je vous somme de les respecter !" Il déploie le Code et lit l’article EFFRACTION.

Commissaire " Monsieur, il faut bien que je fasse mon devoir". Et se tournant vers un homme qui l’accompagnait "Qu’on aille me chercher un serrurier".

Un serrurier peu convaincu arrive. Des centaines de personnes sont à présent massées autour d’eux, applaudissant Baude qui lit des lignes du Code au serrurier attentif. Celui-ci, finalement, décide de se récuser au grand dam du commissaire qui ordonne d’aller chercher un autre serrurier. Informé en chemin, ce nouveau spécialiste en crochets va "perdre" son matériel au milieu de la foule. Des renforts de police arrivent devant les imprimeries. Les ouvriers typographes craignant pour leur emploi assument des affrontements violents ; l’un d’eux est grièvement blessé ; ses collègues de travail le ramènent chez lui en criant partout "Aux Armes" ; ils vont former un noyau combattant de l’insurrection.

27 juillet : les étudiants républicains dans la rue

Les leaders étudiants se sont répartis Paris.

Dès le matin, Danton dispose d’environ 5 000 à 6 000 hommes dans le faubourg Saint-Marcel où ils s’équipent dans les armureries.

Morhéry s’occupe sur la rive gauche de propager l’insurrection dans le faubourg Saint-Germain, de désarmer les postes qui s’y trouvent, de construire des barricades.

Sampoil, sur la rive droite, s’engage avec la colonne insurrectionnelle qui se dirige sur les Petits-Pères et la place de la Bourse.

Sur l’ordre de Fabre, Sabbatier, sonne le premier tocsin de l’insurrection à onze heures dans l’église des Petits-Pères, à deux pas des masses de la garde royale.

Danton fait construire la première barricade à l’entrée de la rue Montmartre. Il combat au marché des Innocents, à la place du Châtelet. Le soir, il prend part à une attaque qui rompt la ligne établie par l’armée, de la Seine aux boulevards. Il permet ainsi aux insurgés du faubourg Saint-Antoine de tourner la position de l’Hôtel-de-Ville, ce qui va avoir une grande influence sur le sort du combat.

Le premier rassemblement vraiment insurrectionnel est formé le 27 au soir au faubourg Saint-Marcel, par Vimal et d’autres lieutenants de l’Association.

Il y a là :

* évidemment les étudiants de l’Association de janvier,

* les républicains de la trempe de Raspail, Blanqui, Trélat...,

* des bonapartistes de gauche souvent membres de la Charbonnerie

* beaucoup de victimes de la crise économique comme l’a analysé Ernest Labrousse.

Les étudiants et ouvriers de l’association de Janvier dirigée par Morhéry ont dressé les premières barricades. En début de soirée, le rassemblement du faubourg Saint-Marcel dirigé par Vimal et d’autres lieutenants de l’Association présente déjà l’aspect d’une insurrection de masse. L’armée tire. Des hommes tombent au milieu des rues.

Nuit du 27 au 28 juillet

Les émeutiers tués sont exposés sur des brancards et promenés toute la nuit par les rues.

C’est à ce moment-là que réapparaissent deux armes idéologiques bien supérieures aux fusils des soldats et gendarmes automates : d’une part le drapeau bleu, blanc, rouge, d’autre part la devise Liberté Egalité Fraternité.

Peu à peu, rue par rue, le Paris des taudis, des chambres de bonnes et des anciens de 93 prend vie commune, discute, commence à arracher les pavés.

Minute après minute, des barricades poussent comme des champignons sur tout le centre et l’Est de la capitale.

28 et 29 juillet

Alexandre Dumas participe à la première attaque sur l’Hôtel de Ville avec une centaine d’autres insurgés, drapeau bleu, blanc, rouge en tête. Pour cela, il leur faut franchir le Pont d’Arcole mais un canon tire sur eux à mitraille. Malgré leur grand courage, lorsqu’ils ne sont plus que vingt, chargés à la baïonnette par 400 à 500 soldats, ils s’enfuient par les petites rues.

En fin de matinée, une nouvelle offensive sur ce bâtiment symbolique réussit. Mais il sera perdu et repris plusieurs fois dans la journée avant de rester aux mains de républicains.

Vers trois heures du matin " Sur tous les ponts de Paris, l’on se battait ou l’on s’était battu. Les boulevards étaient en feu depuis la Madeleine jusqu’à la Bastille ; la moitié de leurs arbres avaient été abattus et avaient servi à élever plus de quarante barricades. La mairie des Petits Pères avait été emportée par les patriotes".

Alexandre Dumas, auteur de la description ci-dessus, rejoint tôt dans la matinée, un nouveau groupe d’une centaine. "La plupart étaient des gens du peuple, les autres des commis de magasin (salariés du commerce), des étudiants et des gamins.. en général c’étaient les gamins qui marchaient en tête, toujours prêt à tout". Dans la journée, c’est un enfant de douze ans qui montera en pleine mitraille sur le toit du Louvre encore tenu par les Suisses pour y planter le drapeau bleu, blanc, rouge.

Quatre colonnes d’insurgés convergent vers le Louvre par le Palais Royal, le Quai de l’Ecole, le Pont des Arts et le Pont Royal. Dumas participe à la troisième qui va être complètement décimée. Par contre la seconde réussit suite à une fausse manoeuvre du régiment de suisses.

Que s’est-il passé ? Les 5ème et 53ème régiments de ligne, qui tenaient la Place Vendôme sont passés du côté de la révolution (grâce au général Gérard) . Le maréchal Marmont, commandant des troupes royales, a appelé un des deux bataillons défendant le Louvre en renfort mais ce mouvement, en plein combat, s’est transformé en déroute.

La Révolution de juillet est terminée. Le drapeau bleu, blanc, rouge flotte même sur Notre Dame de Paris. Plusieurs drapeaux sont également apparus sur les barricades et colonnes d’assaut.

Le roi Charles X quitte la France.

30 juillet et jours suivants :la récupération de la révolution

La grande bourgeoisie comble rapidement le vide politique créé par la victoire de la révolution et le départ du précédent roi. Son rôle économique dans la société capitaliste en formation, son argent, ses journaux, ses relations dans les allées du pouvoir, son expérience du politique, son homogénéité sur l’essentiel ... représentent des atouts considérables par rapport aux révolutionnaires de juillet, encore surpris de leur triomphe. Craignant les républicains révolutionnaires plus que les rois, elle fait appel à Louis-Philippe, un souverain constitutionnel.

La révolution de 1830 a définitivement exclu la noblesse et la hiérarchie catholique aussi moyennageuses et réactionnaires l’une que l’autre de la direction de l’Etat. Voici venu le temps des banquiers, des industriels et de leurs prête-noms.

Deux ans plus tard, Alexandre Dumas termine son témoignage sur les "barricades de juillet" par une attaque en règle contre ceux qui n’ont rien fait pour ces barricades mais en retirent tout le profit :

" Prudents acteurs cachés dans les coulisses pendant que le peuple jouait le drame sanglant des trois derniers jours.

" La Révolution de 1830 était faite. Non point par les Casimir Périer, les Benjamin Constant, les Sébastiani, les Guizot, les Mauguin, les Choiseul, les Odilon Barrot et les trois Dupin... Ceux-là se tenaient chez eux, soigneusement gardés, hermétiquement enfermés... Le Louvre et les Tuileries pris, on discutait encore dans leurs salons, les termes d’une protestation que quelques-uns trouvaient bien hasardée.

" Ceux qui ont fait la Révolution de 1830... la-plupart d’entre eux sont morts, prisonniers, exilés aujourd’hui ! ... Ceux qui ont fait la révolution de 1830, c’est cette jeunesse ardente du prolétariat héroïque qui allume l’incendie, il est vrai, mais qui l’éteint avec son sang ; ce sont ces hommes du peuple qu’on écarte quand l’oeuvre est achevée, et qui, mourant de faim, se haussent sur leurs pieds nus pour voir, de la rue, les convives parasites du pouvoir, admis à leur détriment, à la curée des charges, au festin des places, au partage des honneurs.

" Ceux qui ont fait la révolution de 1830 sont les mêmes hommes qui, deux ans plus tard, pour la même cause, se firent tuer à Saint-Merry.

" Seulement, cette fois-ci, ils avaient changé de nom, justement parce qu’ils n’avaient pas changé de principes : au lieu de les appeler des héros, on les appelait des rebelles.

" Il n’y a que les renégats de toutes les opinions qui ne sont jamais rebelles à aucun pouvoir".

Gérard de Nerval écrira en 1831, de façon tout aussi belle et tout aussi juste : « Liberté de Juillet ! femme au buste divin et dont le corps finit en queue ».

CONCLUSION

Je ne peux en finir avec cet article sans insister sur les aspects positifs de la révolution victorieuse de juillet 1830 :

* les couleurs bleu blanc rouge, un des symboles de la révolution de 1789-1794, redeviennent celles du drapeau national

* le cens (fortune) pour avoir le droit de voter est nettement abaissé

* l’abolition de la censure et la liberté de la presse

* l’initiative des lois est reconnue également à la Chambre

* le catholicisme n’est plus religion d’Etat

Malheureusement, pour obtenir ces grandes avancées démocratiques plus d’un millier d’ouvriers, d’étudiants, de gamins des faubourgs sont tombés sous la mitraille des soldats et des gendarmes, environ 5000 sont blessés, parfois grièvement.

Jacques Serieys

Raspail, héros de la révolution de 1830, emprisonné le 12 janvier 1832

5 juin 1832 : Les funérailles du général Lamarque. Une insurrection républicaine et révolutionnaire

Complément :

Alfred de Vigny : La canne de jonc (vie et mort du capitaine Renaud)

Mardi 27 juillet : 1ère Glorieuse.

Le Préfet de police MANGIN fait intervenir ses flics contre les imprimeries de presse qu’il a décidé de saboter pour les rendre inutilisables. Certains traînent les pieds, ils obéissent mollement, si bien que, vite réparées, elles impriment par dizaine de milliers des « bilboquets » : tracts, cloués sur les arbres.

Le Roi confie au Maréchal MARMONT, duc de Raguse, le rétablissement de l’ordre à Paris. Ce traitre qui, en 1814, abandonna Paris aux alliés, qui défileront dans Paris occupé. Par la suite le terme « raguser » signifiera « trahir ».

Les anciens grognards de l’Empereur vont mettre en œuvre, dans Paris, leurs connaissances militaires qu’ils ont eux-mêmes subies dans les combats de rues en Espagne.

Les barricades se dressent, les emblèmes royaux sont arrachés et remplacés par des drapeaux tricolores.

Mercredi 28 juillet : la seconde Glorieuse

Les combats font rage sur les nombreuses barricades. MARMONT et ses troupes sont débordés contre 800.000 insurgés armés. La Garde nationale s’est, en partie, rangée du côté des insurgés. La duchesse de Berry s’inquiète de savoir si la troupe a tiré de bon cœur sur les insurgés ? POLIGNAC déclare face aux défections de la Garde nationale, je cite : « la troupe nous quitte……il faut tirer sur la troupe ». Casimir PERIER galvanise les insurgés. A la réunion chez GUIZOT, une tentative de médiation, auprès de MARMONT, échoue en raison de l’attitude intransigeante de POLIGNAC.

Jeudi 29 juillet : la troisième Glorieuse

2 régiments refusent de se battre. Les combats débouchent sur l’avantage aux insurgés. Le Louvre et les Tuileries tombent. MARMONT se replie à Saint-Cloud par les Champs Elysées et le Bois de Boulogne. TALLEYRAND fait noter à son secrétaire : la branche ainée des Bourbons a cessé de régner sur la France. La victoire de l’insurrection est totale.

THIERS, rentré au gouvernement provisoire, lance un appel au Duc d’Orléans, le 30 juillet. Les 3 Glorieuses ont fait au moins 1.000 victimes, 200 militaires et 800 insurgés. THIERS triomphe.

Le Duc d’Orléans accepte la Charte et devient Roi des français, Louis-Philippe 1er .

Le rôle du peuple était fini, celui du Roi commençait. Alfred de VIGNY raconte les combats des 3 Glorieuses dans une célèbre nouvelle : la canne de jonc (ou vie et mort du capitaine Renaud). Tout ce qui compte de politicards s’empresse d’envahir le Palais royal où Louis-Philippe est encadré par LA FAYETTE et LAFITTE. La course aux bonnes places est lancée. THIERS sera récompensé entre les vainqueurs. C’est la course aux récompenses distribuées, au détriment des « épurés », souvent par les résistants de dernière heure, ceux que l’on nomme en politique, les « godillots ».

Une liste des destinataires de la médaille « croix de juillet » est établie, 2.000 médailles sont frappées par l’Hôtel des monnaies. « Médaille de la résistance » de l’époque.

Magistrats, préfets, sous-préfets, responsables d’administration sont révoqués par centaines. Place aux « jeunes loups » (j’anticipe, le RPR n’existait pas !)

LA FAYETTE gère 70.000 demandes à lui tout seul. Des personnalités émergent. HAUSSMANN, blessé, quémandera une sous-préfecture. Casimir PERIER devient président de la Chambre des Députés, MIGUET, ami de THIERS, conseiller d’Etat aux ministère des Affaires étrangères. THIERS écope de la Légion d’Honneur. Il devient également député. Il sera à partir de 1830 et jusqu’à sa mort, un homme politique. Il fera profiter de la situation, le cénacle de ses amis de jeunesse. Hormis CAREL, qui, déçu, prendra la direction du « National » et ne fera pas de cadeau à THIERS.C’est la politique des « petits copains » comme on dit aujourd’hui.


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