The Magdalene sisters (de Peter Mullan)

jeudi 19 janvier 2017.
 

Source : http://prs57.over-blog.com/

Hier, j’ai revu pour vous (mais d’abord pour moi, quand même !) une merveille du cinéma anglais, (et reconnaissons que c’est souvent un pléonasme, merveille et ciné anglais, oui ?) de Peter Mullan, The Magdalene sisters. On est en Irlande, dans cette Irlande qu’on oublie souvent, bernés par son sympathique folklore, une Irlande rigoriste, puritaine, engluée de principes religieux et d’hypocrisie mal dissimulée. Les années soixante. Trois filles, la vingtaine, vont se retrouver au fond d’un enfer, comme tous les enfers, pavé de bonnes intentions. Quoique…

Margaret, violée par son cousin pendant un mariage. C’est elle, bien sûr, la coupable. Violée ? Elle l’aura cherché, fatalement. Honte du père, résignation de la mère, un prêtre intervient qui l’embarque.

Bernadette est belle et elle le sait. Elle sait aussi que « ce n’est pas un péché ». Les garçons la regardent, gourmands et maladroits dragueurs de barrières. Elle trouve ça flatteur et amusant. La directrice de l’orphelinat n’est pas du même avis. Et Bernadette disparaît.

Rose vient d’avoir un bébé. Un bébé sans père. Ses parents ne veulent même pas le regarder. Il est pourtant « magnifique, avec son petit bonnet ». On lui prend son petit, on le donne à un centre d’adoption, avant qu’elle ne s’y attache. Malgré ses cris…

On les retrouve dans une de ces « Magdalene’s House, une de ces pensions pour « filles dévoyées », qui ne voulaient pas dire leur nom, mais prison est bien plus juste. Magdalene, comme Marie-Madeleine, fille perdue, elle aussi, mais repentie, donc pardonnable. Ici, elles seront dépouillées de tout, même de leur nom. Il y a déjà une Rose ? pas de problème, on appellera la nouvelle Patricia. On les emballe dans un uniforme, informe, sans formes apparentes, surtout. Il faut travailler, se laver de ses péchés, les siens et éventuellement ceux des autres. Se laver de ses péchés en lavant du linge, encore du linge, toujours du linge, celui des riches, celui des prêtres, frotter, bouillir, rincer, tordre, plier, sans relâche, laver encore, laver toujours. La « maison » est tenue par des religieuses, on s’en doute. La supérieure est à elle seule une encyclopédie du sadisme. Mais ses acolytes ne valent guère plus cher. Qui a pu regarder jusqu’au bout, sans haut-le-cœur, cette scène abominable où les sœurs décernent les prix des plus grosses fesses ou des plus petits seins, ou du pubis le plus poilu, à une rangée de filles nues, exposées à leurs regards torves, et rigolards ? Pendant que chaque repas est accompagné de lectures saintes… Chaque révolte sera punie. Oona tente de s’évader. Elle sera ramenée par un père ignoble de haine. Matée, rouée de coups, humiliée, tondue, rabotée, elle finira par tant se soumettre qu’elle prendra le voile à son tour… Bernadette essaie son charme auprès du garçon qui convoie les paniers de linge. Mais celui-ci recule. Il l’abandonnera, livrée aux ciseaux rageurs de la directrice. Margaret trouve un jour une porte ouverte. Et là, c’est elle qui recule. Que faire de cette liberté entrevue ? Où aller, et avec qui ? Et la porte se referme… laissant en arrière tous les possibles. Pour revenir dans ce monde sans pitié, sans pardon, sans beauté, sans amour. Où revient, récurrente, une image, celles de femmes à genoux, frottant le carrelage d’un couloir, d’un couloir sans issue.

Au milieu de toutes ces filles, une « innocente », Crispina. Elle aussi a eu un enfant, qu’on lui interdit d’approcher. Elle a mis tout son cœur dans une médaille pieuse, que Bernadette lui vole, un jour. Les prisonnières n’ont pas beaucoup plus de pitié que les gardiennes dans cet enfer. Et Crispina voudra mourir de chagrin.

Et les hommes, dans tout ça ? Et bien, ce sont des hommes, pétris de lâcheté, d’hypocrisie, et pas un ne trouve grâce aux yeux de Mullan. Ni les pères, impitoyables, ni les prêtres évidemment. (Mais les mères sont coupables aussi qui ne se révoltent pas pour leurs filles et les laissent embarquer, tristes et soumises, à jamais.) Le constat est implacable. Il faut voir, tout au début du film, une séquence musicale à la limite du supportable : un abbé (celui-là même qui fera enfermer Margaret) joue du tambourin en chantant une sorte de mélopée édifiante et terrifiante. Emporté par le rythme, il tombe quasiment en pâmoison. Ou en jouissance ? Dieu seul le sait ! Le frère de Margaret vient la chercher, un jour de Noël. Elle est devenue si dure, si dure… qu’elle l’accueille par un reproche : « Pourquoi tu as mis si longtemps à me sortir de là ? » « Je grandissais » répond-il. « Eh bien, il fallait grandir plus vite… » Quant à celui qui vient dire la messe, il se laisse bien aller à quelques cochonneries, dans la laverie. Et Crispina, qui sait de quoi elle parle, lancera au ciel son cri de rage et de vengeance, litanie terrible qui oblige soudain à regarder la vérité en face : « Vous n’êtes pas un homme de Dieu. » « You’re not a man of God ! You’re not a man of God ! You’re not a man of God ! » Ultime inhumanité, elle sera cloîtrée dans un hôpital psychiatrique. Et y mourra d’anorexie.

Rose et Bernadette réussiront à s’enfuir. À bâtir une autre vie. Mais sortiront-elles jamais de l’horreur ? Pas sûr… Ce qui est certain, par contre, c’est que ces internats, ces « maisons de redressement » comme on les appelait par chez nous, ont perduré jusqu’en … 1996 ! On croit rêver ? Toutes les Rose, les Bernadette, les Margaret qui sont passées dans ces murs n’ont pas rêvé, elles… et elles attendent toujours que l’État et l’Église d’Irlande acceptent d’exprimer un seul regret…

brigitte blang


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