Créationnisme, christianisme et mépris de la réalité historique : La dispersion des hommes après le Déluge...

dimanche 24 décembre 2017.
 

L’avantage d’un bourg rural, c’est que de son logement, l’on peut écouter les concerts, voir passer les défilés, regarder les concours de pétanque, admirer une loutre ou un héron, surveiller ses plantations du jardin. C’est ainsi que dimanche dernier, je découvre un vaste vide-grenier en ouvrant la fenêtre de ma chambre. J’aime parcourir ces stands hétéroclites ; je n’y cherche ni la perle rare ni la perle philosophale, mais tel ou tel bouquin caractéristique des idées d’une époque.

Ce dimanche, dès le premier stand, j’ouvre un vieux manuel scolaire d’histoire. Premier chapitre : "Coup d’oeil sur la dispersion des hommes après le Déluge" ; ça commence bien. Je paie un euro puis m’installe à l’ombre pour commencer la lecture.

Quel régal que ce manuel clérical typique d’une absence totale de respect des élèves, d’une absence totale de souci de la vérité historique.

Voici ce chapitre du manuel scolaire Histoire ancienne par M.E. Lefranc sixième édition, paru aux Editions "Librairie classique de Périsse Frères" en 1838. J’ajouterai ensuite quelques critiques.

A) Texte du premier chapitre du manuel

HISTOIRE ANCIENNE

Coup d’oeil sur la dispersion des hommes après le déluge

L’Asie est le berceau du genre humain et de la civilisation ; c’est là que fut placé le paradis terrestre, que l’arche de Noé s’arrêta sur l’Ararat après le déluge et que les descendants de ce patriarche, formant trois nombreuses familles issues de ses trois fils, Sem, Cham et Japheth, se séparèrent après l’inutile construction de la tour de Babel, pour se partager la terre et fonder les premiers empires.

La postérité de Sem peupla l’Asie centrale depuis le mont Taurus jusqu’au Grand Océan, au delà de la Chine. De ses cinq fils, Elam fut le père des Elamites, première dénomination des Perses ; Assur, des Assyriens ; Arphaxad, des Arméniens et des Hébreux par son petit-fils Héber ; Lud, des Lydiens ; enfin Aram, des Araméens, nom primitif des Syriens, qui s’étendirent aussi dans la Mésopotamie, appelée par l’Ecriture Aram-Naharaïm ou Syrie des rivières.

La postérité de Cham se rendit en Afrique, qu’elle peupla toute entière, par le Sud-Ouest de l’Asie, laissant sur son passage quelques colonies qui jouèrent dans la suite un très grand rôle. Des quatre fils de Cham, Chus fut la souche des Arabes occidentaux et des Ethiopiens, tandis que Nemrod, l’un de ses enfants, devint la tige des Babyloniens ; Misraïm donna naissance aux Egyptiens, dont le pays connu des Hébreux sous le nom de Terre de Misraïm ou de Cham, et des anciens habitants, sous celui de Chemia, porte encore en arabe le nom de Missir ou Massr (c’est de Misraïm que sont issus aussi les Philistins) ; Pluth occupa, par ses descendants, les contrées les plus reculées de l’Afrique, et peut-être aussi la Maurétanie, qui conserve ce nom dans l’un de ses pays et de ses fleuves ; enfin Chanaan fut père de onze fils, chefs d’autant de tribus dissiminées dans la Phénicie, la Palestine et l’Arabie Pétrée...

Des sept enfants de Japheth, Gomer fut père des Gomariens ou Chomariens (Galates, Gallois ou Celtes des Grecs), d’où sortirent Acmon et son fils Uranus, devenu le ciel dans la mythologie grecque ; Magog, père des Scythes, au-delà de l’isthme du Caucase et de la Mer Caspienne ; Madaï, des Mèdes, au-delà de l’Euphrate et du Tigre ; Javan ou Ion, des Ioniens ou Grecs au-delà de l’Asie mineure ; Thubal, des Ibériens, à l’Est du Pont-Euxin ; Mosoch, des Mosches et sans doute des Moscovites, les uns en deçà, les autres au-delà de cette mer ; enfin, Thyras, des Thraces, au-delà du détroit qui communique de la mer intérieure à la mer Noire.

Telles sont les origines probables des grandes races humaines...

B) CRITIQUE DE CETTE PLAISANTERIE

1) Le contexte de cette "histoire ancienne" : la Bible

La "leçon d’histoire" ci-dessus est caractéristique d’un univers mental où Dieu est source de toutes choses, où la Vérité a été Révélée par Lui dans l’Ecriture (la Bible), où la science n’est pas habilitée à contredire cette Révélation et cette Tradition : Dieu est le Créateur de l’univers, de ses éléments naturels(air, eau, minéraux...), des humains et espèces vivantes créées dès le départ avec leurs caractéristiques propres non évolutives. Chaque "race humaine" même est créée par un envoyé de Dieu

Pourtant, en 1838, la révolution introduite dans la compréhension de l’univers par Copernic, Galilée, Spinoza, Newton... a porté ses fruits au niveau public. Le mouvement progressiste des années 1773-1802 ( Révolution française, mouvement des Lumières...) a fortement ébranlé le monopole idéologique de l’Eglise. Cuvier, Blainville et Lamarck ont dégagé une méthode de recherche paléontogique. Darwin a déjà construit les bases de sa théorie de l’évolution ; il rassemble des éléments pour son Origine des espèces. En 1838, l’Eglise est confrontée à l’esprit critique de scientifiques, de philosophes, d’historiens...

Aussi, l’auteur commence son récit en sous-entendant, comme connue, l’épopée de la Création divine relatée par la Genèse dans la Bible :

"Au commencement, Dieu créa les cieux et le terre... Dieu fit les deux grands luminaires, le plus grand luminaire pour présider au jour, et le plus petit luminaire pour présider à la nuit... Dieu créa aussi tout oiseau ailé selon son espèce... Dieu dit : Que la terre produise des animaux vivants, selon leur espèce, du bétail, des reptiles et des animaux terrestres, selon leur espèce. Et cela fut ainsi... L’Eternel Dieu forma l’homme de la poussière de la terre, il souffla dans ses narines un souffle de vie et l’homme devint un être vivant. Puis l’Eternel Dieu planta un jardin en Eden, du côté de l’Orient, et il y mit l’homme qu’il avait formé."

La "leçon" d’histoire ancienne recopie la Bible à partir de cette création du Paradis terrestre. Elle occulte ensuite toute l’histoire humaine racontée dans la Bible jusqu’au moment où l’Eternel Dieu extermine tous les hommes et toutes les bêtes sous le Déluge sauf Noé, sa famille et un couple par espèce animale.

2) Critique du premier paragraphe : le berceau du genre humain

L’Asie est le berceau du genre humain et de la civilisation ; c’est là que fut placé le paradis terrestre

Le récit de la Création dans la Bible a pour source, d’après des spécialistes, la civilisation mésopotamienne des 3ème et 2ème millénaires avant notre ère. Ces hommes voyaient en Dieu "leur" Dieu protecteur ; il est donc logique qu’ils aient inventé un Eternel Dieu créant l’homme et la femme puis le Paradis terrestre chez eux, près du Tigre et de l’Euphrate.

C’est également dans ce Proche-Orient que l’arche de Noé s’arrêta sur l’Ararat après le déluge. Le mont Ararat s’élève au Nord de la Mésopotamie ; il représente le plus haut sommet du Proche-orient (Turquie, Irak, Syrie, Liban, Israël) ; il est encore logique pour eux d’imaginer que ce mont seul n’ait pas été noyé par le Déluge et que l’Arche salvatrice y ait accosté.

C’est également :

* en Mésopotamie, d’après cette leçon d’histoire ancienne, que vivent les premiers hommes,

* de Mésopotamie qu’ils partent à la découverte et à la conquête de toute la planète.

On peut reprocher à l’auteur de situer le Paradis terrestre originel en Mésopotamie dans un livre d’histoire, en se fondant sur la seule Bible. Mais on ne peut lui reprocher de placer le berceau du genre humain dans le Proche-orient asiatique ; Darwin ne prédira l’origine africaine de l’homme qu’en 1871 (en constatant que les espèces proches de nous vivent sur ce continent). Les preuves de ce berceau datent seulement des vingt dernières années avec la découverte de fossiles datant probablement de 5,5 à 7 millions d’années, période pendant laquelle la lignée humaine se sépare des chimpanzés.

3) Tour de Babel, multiplication des langues et des peuples

Les descendants de ce patriarche (Noé), formant trois nombreuses familles issues de ses trois fils Sem, Cham et Japheth se séparèrent après l’inutile construction de la tour de Babel, pour se partager la terre et fonder les premiers empires

Il est étonnant de lire un livre d’histoire commencer l’épopée humaine par la fondation de "premiers empires" comme si c’était là le seul mode d’organisation humaine depuis la Préhistoire.

Il est étonnant de voir un livre d’histoire de 1838 reprendre le mythe de la Tour de Babel comme une vérité prouvée.

D’après la Bible, les descendants de Noé parlent une même langue. Ils veulent construire une grande tour pour atteindre le ciel. Afin de les en empêcher, Dieu multiplie les langues pour qu’ils ne se comprennent plus, se disputent, ne puissent plus travailler ensemble.

Cette fiction représente évidemment une tentative d’explication de la diversité des langues sous forme de mythe. Elle illustre aussi un enseignement moral fondamental de la Bible : l’homme ne doit pas chercher à égaler les dieux par la connaissance ; il doit rester à sa place dans la hiérarchie de l’univers avec pour objectif essentiel de respecter la volonté de Dieu et de son Eglise.

Ce mythe de la Tour de Babel fait partie des emprunts de la Bible à la civilisation mésopotamienne antique. Les linguistes ont déchiffré un texte sumérien relatant l’histoire des habitants de Babylone qui voulaient construire une tour de la terre jusqu’au ciel pour y côtoyer les dieux. Ceux-ci n’appréciaient pas cette possible compagnie ; aussi, ils se rendirent chez Mardouk et dirent : "Ô Mardouk, tu es le plus grand d’entre nous, regarde, combien les gens s’enorgueillissent ! Nous ne voulons pas les voir dans le ciel, leur place est sur terre, qu’ils y restent ! Aide-nous, Mardouk !" A la suite de cette entrevue, Mardouk jeta un sort sur le lac de Babylone où les hommes buvaient et se lavaient. Quiconque touchait cette eau parlait avec des mots incompréhensibles que les autres comprenaient pas ! Impossible de poser une pierre, d’apporter de la terre, d’édifier les murs ! Le chantier s’arrêta... Ainsi naquirent des langues étranges et incompréhensibles parlées par de nouveaux peuples qui se répandirent à la surface de la terre.

4) Critique du deuxième paragraphe : l’expansion humaine en Asie

Quiconque connaît un peu la Bible peut constater que ce M.E. Lefranc, auteur du livre d’histoire ancienne, déforme la Bible en différenciant :

- dès l’origine le peuplement de chaque continent par un fils de Noé : l’Asie par Sem, l’Afrique par Cham, l’Europe par Japheth.

- dès l’origine la formation de peuples et de nations précises par les petits-fils de Noé.

Les cinq fils de Sem seraient ainsi à l’origine des cinq grandes nations d’Asie :

* Elam fut le père des Elamites, première dénomination des Perses ;

* Assur, des Assyriens ;

* Arphaxad, des Arméniens et des Hébreux par son petit-fils Héber ;

* Lud, des Lydiens ;

* enfin Aram, des Araméens, nom primitif des Syriens, qui s’étendirent aussi dans la Mésopotamie, appelée par l’Ecriture Aram-Naharaïm ou Syrie des rivières.

Ces cinq civilisations relèvent encore du berceau mésopotamien : les Elamites au Sud-Est dans l’actuel Fars iranien ; Assur, ville sur le cours moyen du Tigre ; les Arméniens au Nord ; les Lydiens, les Araméens et les Hébreux à l’Ouest. Que deviennent dans ce contexte les Chinois, les Mongols, les Hindoux, les Japonais... ?

5) Critique du troisième paragraphe : l’expansion humaine en Afrique

La déformation de la Bible est encore plus nette ici. L’auteur écrit : "La postérité de Cham se rendit en Afrique, qu’elle peupla toute entière".

Premièrement, la différenciation d’un continent Afrique date seulement du 15ème siècle. Ce nom provient d’une tribu berbère de l’actuelle Algérie conquise par les Romains : les Awrigha.

Dans ces conditions, il est logique de ne pas trouver le mot Afrique dans la Bible.

Surtout, Cham porte un nom prestigieux (Soleil en sumérien), ses fils et petit-fils sont donnés dans la Bible comme étant à l’origine de peuples prestigieux de Mésopotamie et du littoral méditerranéen (Cananéens, Philistins, Phéniciens)

Pourquoi donc ce livre catholique d’histoire ancienne déforme-t-il la Bible pour faire de Cham, seulement l’ancêtre des Africains ? En raison du mythe biblique de la malédiction de Cham et Canaan : Noé ivre s’était dénudé sous sa tente ; Cham, père de Canaan le vit ainsi. "Lorsque Noé se réveilla de son vin, il apprit ce que lui avait fait son fils cadet. Et il dit : Maudit soit Canaan ! Qu’il soit l’esclave des esclaves de ses frères... Que Dieu étende les possessions de Japhet... et que Canaan soit leur esclave".

En partant de cette citation de la Bible, l’auteur comme une tradition catholique fait de Japhet l’ancêtre des Européens, de Cham l’ancêtre des Africains : Et voilà le Livre Saint, la Vérité Révélée, justifiant l’esclavage et la Traite des Noirs puis la colonisation au service des Européens.


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