Mariage, liberté, égalité, fraternité Vivent les mariés de l’an 2... ! Par Alexis Corbière

samedi 29 octobre 2016.
 

Ce matin, j’ai célébré 8 mariages.

Je ne cacherai pas que c’est là un des grands plaisirs de la fonction d’élu. Du moins, pour ma part, c’est ce que j’ai toujours ressenti, et le jour où je n’occuperai plus une telle fonction, c’est je crois, ce qui me manquera le plus.

Célébrer un mariage est toujours quelque chose d’intense, qui ne me laisse jamais indemne. J’ai calculé sommairement que, depuis 2001, date de ma première élection, j’ai dû le faire près de 400 fois à la Mairie du 12e. De plus, si je considère qu’il y a en moyenne vingt personnes présentes lors de chaque cérémonie (c’est une estimation basse en vérité), j’ai dû à cette occasion m’exprimer devant 8000 personnes au moins. C’est considérable. Voilà qui fait réfléchir. Je ne connais rien de comparable, où l’on prend la parole devant autant de nos concitoyens. Alors, je crois que c’est donc une occasion à ne pas manquer pour s’exprimer avec clarté et défendre quelques idées fortes.

C’est d’ailleurs ce que demandent pratiquement toujours, plus ou moins consciement les futurs mariés. J’insiste, la cérémonie républicaine ne doit pas être "expédiée" en quelques phrases creuses suivies d’une lecture hâtive des articles du code civil. C’est hélas parfois le cas dans plusieurs mairies, et je constate avec un certain agacement, que bien des personnes font le choix d’une cérémonie religieuse afin d’être sûres que ce qu’elles considèrent comme un moment important de leur vie intime ne soit pas "saboté" par un élu indélicat et peu bavard qui se résoudrait à cette répartition des rôles entre l’Eglise et la mairie.

Et bien non, moi je ne vois pas les choses ainsi.

La République doit savoir offrir aux citoyens, s’ils le désirent évidemment, des moments de recueillement civique lors des étapes importantes de leur existence. C’est loin d’être le cas, chacun le sait bien. Rien n’est proposé par les états-civils lorsque les jeunes parents viennent annoncer une naissance, et lors des décès la République est souvent discrète. Il reste donc le mariage. Alors soyons franc, moi j’en profite.

A cette occasion, lorsque me revient l’honneur d’en célébrer, je rappelle l’histoire du mariage civil, laïque et républicain. il est né le 20 septembre 1792 en même temps que l’Etat civil. C’était l’an II de la République. Jusque là, le clergé catholique détenait le monopole de l’enregistrement de ces actes sous le contrôle du pouvoir royal. En conséquence, les membres des religions minoritaires comme les protestants (environ 600 000) et les juifs (environ 50 000) n’étaient pas pleinement reconnus.

Avec la Révolution française, c’est la rupture. Au coeur des heures les plus difficiles de notre histoire, l’assemblée législative qui avait déclaré "la patrie en danger" depuis le 11 juillet 1792, adopte deux décrets à la veille de sa dissolution, le 20 septembre, quelques heures avant la grande bataille de Valmy. Le premier décret "laïcise" l’état civil, le deuxième autorise le divorce pour sept motifs dont la démence, les sévices, etc. mais aussi le consentement mutuel et même l’incompatibilité d’humeur. On imagine aisément que les révolutionnaires avaient à accomplir des tâches bien plus vitales pour la survie de leur entreprise. Mais, ils ont tenu à proclamer ces décrets. C’est dire l’importance qu’ils ont vus dans leurs actes. C’est une révolution dans la révolution, l’irruption du culturel dans la politique. Jean Jaurès dira de ce contrat civil qu’il "change la base même de la vie". Pour l’historien Alphonse Aulard, c’est "la première étape de la séparation de l’Eglise et de l’Etat". Quelques années plus tard, la loi du 28 pluviose an VIII charge le Maire et son adjoint des fonctions d’officier d’Etat civil.

Après ce rappel historique permettant de faire le lien entre la cérémonie qui nous rassemble et la grande Révolution, entre la petite histoire et la grande, je rappelle que les articles du Code civil qui vont être portés à leur connaissance (les articles 212, 213, 214, 215 et 371) sont l’expression du tryptique républicain "Liberté, Egalité, Fraternité".

En effet, dans la République, c’est en totale Liberté que les futurs mariés ont fait le choix de cette union, sans aucune contrainte. Sous l’ancien régime, le mariage était plus souvent l’union de deux familles que de deux individus libres. Désormais, ce n’est plus le cas.

L’Egalité est encore une valeur fondamentale. L’homme et la femme que j’ai devant moi sont en totale égalité de droits et de devoirs. Il faut attendre la loi du 4 juin 1970 pour substituer le titre de "chef de famille" qui revenait à l’homme, au profit de celle "d’autorité parentale" qui revient aux deux. C’est la loi du 11 juillet 1975 qui accepte que : "La résidence de la famille est au lieu qu’ils choisissent d’un commun accord". Ou encore, avant la loi du 13 juillet 1965, l’épouse devait demander l’autorisation à son mari pour se faire ouvrir un compte en banque à son nom ! Belle illustration, que la République est un idéal à atteindre et que celle dans laquelle nous vivons est un processus inachevé où de droits nouveaux sont toujours à conquérir, et des droits obtenus peuvent disparaître. A nous citoyens, de faire en sorte que cette évolution aille dans le sens que nous souhaitons, et non au profit d’une poignée de privilégiés.

Enfin, la Fraternité ! Cette valeur essentielle de la République, allant de pair avec la solidarité est le ciment indispensable pour "faire société". A deux, peut être peut-on faire vivre plus fort encore ces principes ? C’est du moins une proposition. Notre société ne souffre pas d’un trop plein de fraternité. C’est l’inverse. Engageons-nous ! Il n’y a pas de république sans républicain. Sans citoyens actifs, impliqués, motivés qui font vivre les valeurs de la République...

Enfin, je termine sur la laïcité. C’est notre bien commun. Défendons là. Car, si certains hommes croient en dieu ; d’autres en plusieurs ; d’autres encore sont athées ou agnostiques, mais tous nous avons à vivre ensemble. La Laïcité n’est donc pas une option spirituelle particulière, mais constitue une condition de possibilité fondamentale de la vie publique. En conclusion, j’invite généralement chacun des présents à être un ambassadeur de la laïcité.

Une fois ce discours terminé, après avoir pris mon temps, je porte connaissance aux mariés des articles du Code civil. Les personnels de la Mairie qui m’accompagnent me reprochent, toujours amicalement, de ne pas respecter les horaires (normalement 20 mn par mariage). Ils l’acceptent toutefois. D’autant que, depuis quelques années j’ai pris la décision, et depuis tous les élus du 12e font de même, de ne plus leur demander de faire une quête. Je considère que nous sommes un service public, et qu’il serait anormal aux familles présentes de mettre "la main à la poche" (un peu comme à l’église).

Voilà, depuis 2001, jamais personne n’est venu me reprocher d’utiliser cette cérémonie pour en faire une sorte de tribune afin de défendre ma conception de la République.

Tout à l’inverse, je suis généralement chaleureusement remercié de mes propos, et j’ai constaté que c’est souvent davantage par les femmes présentes que les hommes. C’est là la conséquence de mon insistance à défendre l’Egalité entre les deux époux. Enfin, l’accord général des assistances est la preuve parce que les valeurs que je défends sont partagées par la trés grande majorité des habitants de ce pays. Cela me convint définitivement que, en France, notre identité nationale c’est la République !

Il m’arrive également, quelques jours après, de recevoir par la poste, une lettre des mariés qui me remercient de mon discours et m’affirment en garder un souvenir vivace.

Je les garde toutes. Ces courriers sont pour moi, le plus beau des hommages qui m’ait été fait.


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