Il y a soixante huit ans : la retirada des républicains espagnols

samedi 4 février 2017.
 

1) Le contexte de 1936 à 1939

2) Un résumé de la retirada

3) 1939 2009 La résurgence de la mémoire espagnole (par Luis Lera)

Un témoignage : la tour de Lagestère (Jacques Gonzalez)

4) Commémoration du 70ème anniversaire les 21 et 22 février 2009 à Argelès

5) Les éditions ACRATIE viennent de publier Histoires de guerres, de révolutions et d’exil de Nestor Romero

1) Le contexte

Février 1936 : Le "Frente popular" gagne les élections législatives.

18 juillet 1936 : Tentative de coup d’état par les quatre généraux félons dont Francisco Franco

1936 à 1938 : les républicains réussissent à affronter l’armée fasciste lourdement soutenue par Hitler et Mussolini. Les Etats "démocratiques" choisissent la "non intervention".

Sur la fin de l’année 1938, les fascistes prennent le dessus sur tous les fronts.

En janvier 1939, 100000 réfugiés passent la frontière française par le col d’Arès à Prats de Mollo.

2) Un résumé de la retirada

Voici l’adresse URL du récit de l’arrivée en France sur un site anarchiste http://www.ainfos.ca/fr/ainfos08074.html

"Arrivés dès le 27 janvier 1939 par le col d’Arès, les premiers réfugiés sont stoppés à Prats de Mollo où ils s’installeront comme ils pourront dans la ville. A partir de cette date, le mouvement ne va jamais cesser de s’accélérer. Le 29, des convois partent en direction du camp de triage du Boulou. Le 31 janvier, le ministre de l’intérieur se rend à Prats de Mollo pour assister à cet exode.

Pour accueillir ces réfugiés quatre camps de concentration sont construits à la hâte dans la vallée du Tech. Les abris sont faits de branches et de feuilles... Il est nécessaire d’acheminer en urgence 30 tonnes de nourriture par jour pour faire survivre cette marée humaine. 35000 réfugiés sont, à cette date, toujours internés dans les camps de Prats de Mollo. Le 13 février, la frontière est officiellement fermée, gardée par les soldats de Franco. La vague de froid qui s’abat sur le pays va rendre les conditions d ?internement insoutenables.

Ces camps seront définitivement fermés fin mars, mais cet hiver fut considéré comme un calvaire par ces espagnols fuyant Franco.

Par ailleurs, Cerbère a vu arriver une masse considérable d’espagnols en janvier 39. Franchissant la frontière, ils furent internés de la même manière dans des camps créés de toutes pièces : Argelès-sur-mer et ailleurs. Là, ils durent subir les affres des épidémies. 250 000 réfugiés passeront par le camp d’Argelès durant l’hiver 1939.

Rien qu’au mois de mars 1939, ce n’est pas moins de 77 000 personnes qui furent internées à Argelès. Un autre camp fut ouvert à Saint Cyprien qui accueillit 90 000 personnes. A Saint Laurent de Cerdans, autre lieu de passage, 70 000 réfugiés arrivèrent au village. 5000 purent être logés sur place, en particulier dans une fabrique de sandales transformée en dortoir. Les camps de Rivesaltes (Joffre) et de Leucate accueillirent des dizaines de milliers de réfugiés !

Au total, en quinze jours seulement, c’est plus de 450 000 combattant-e-s contre le franquisme qui arrivent dans le département et qui, pour beaucoup, rejoindront la lutte contre le fascisme international."

3) 1939 2009 La résurgence de la mémoire espagnole (par Luis Lera)

Un témoignage : la tour de Lagestère (Jacques Gonzalez)

Aujourd’hui, 70 ans après, la mémoire a vieilli mais elle ne tremble pas. Les longs silences ont fait mûrir une multitude d’histoires où rien n’est oublié, même si parfois, la forme vient avec élégance hypothéquer le fond.

Cependant, anniversaires, plaques commémoratives… ne suffiront sans doute jamais à cicatriser les plaies de cette terrible guerre qui embrasa l’Espagne pour ensuite entraîner toute l’Europe dans un chaos annoncé. L’implacable dictature qui s’installa pour 40 longues années fut la prime accordée au genéralissimo pour avoir écrasé l’ enthousiasme des travailleurs qui en 1936, de Madrid à Paris étaient bien disposés à changer le cours de l’Histoire. Le putsch militaire de Franco était appuyé par les secteurs économiques et la puissante oligarchie agraire qui voyaient leur suprématie menacée. Si les élections ont précipité l’agression, on peut aussi dire qu’elle était en gestation depuis longtemps.

La seconde Guerre Mondiale commença le 17 juillet 1936

Le franquisme, ce greffon du nazisme, survivra à la bête immonde. Malgré ses liens avérés avec l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste, il sera volontairement épargné. La dictature qui semblait pourtant incompatible avec le nouvel ordre défendu par les vainqueurs représentait cependant une garantie d’un autre ordre ; un bastion contre le communisme. El caudillo put alors en toute quiétude continuer son oeuvre de mort. L’Espagne franquiste intégra le bloc occidental au début des années 50 grâce à une aide financière colossale des Etats Unis (généreux parrains et mécènes de bien d’autres dictatures)

Ce choix politique entérinait en amont, le soutien à Franco dès son « Golpe » contre la République le 17 juillet 1936. Quand la victoire du Frente Popular aux élections législatives instaura les conditions d’une République populaire et sociale

Une famille antifasciste immergée dans la guerre

L’agression fasciste et l’abandon par la non-intervention de la jeune République espagnole soulève dans le monde une grande réprobation et suscite une solidarité sans précédant dans l’Histoire. 40 000 volontaires arrivent des 4 coins des 4 continents, représentés par 52 nationalités qui se portent au secours de la République pour affronter l’armée fasciste de Franco soutenue par les armées d’Hitler, de Mussolini De nombreux espagnols établis en France depuis plusieurs années partent aussi en « abandonnant » famille et travail comme l’irréductible famille aragonaise et asturienne de Jacques Gonzalez, le grand père Casimir, le père Santiago, les oncles Marcel et Jacques (frères jumeaux), Aurelio défendront avec acharnement cette terre d’Espagne où ils sont nés, et qu’ils n’ont jamais oubliée. Santiago, le père de Jacques, jouera un rôle important, faits d’armes et courage en font un commandant de brigade, Chef de la base d’instruction du 18e Corps d’Armée de l’Est à Gérone. C’est là, fin décembre 1938, un mois avant la Retirada que le commandant Gonzalez réceptionne sa femme .Illuminada et ses 3 enfants venant de Paris, remontant l’Histoire à contre courant pour partager l’exil dans les terribles camps français avec les 500 000 réfugiés républicains.

L’Etat major des guérilleros et la Résistance

1942, c’est à Ambax ,près de l’Ile en Dodon, un petit village situé au sud de Toulouse, que la famille Gonzalez se regroupa. Santiago, le père avait gardé des contacts avec des officiels de la République espagnole en exil, comme le général Riquelme ou le lieutenant colonel José del Barrio. C’est dans cette région que commencera la clandestinité pour le commandant Gonzalez. Il va cacher et héberger d’anciens officiers républicains évadés des compagnies de travail et des camps d’internement français. Dès 1942, il organise un noyau de résistance, la métairie de Martres sera un point de chute et un lieu de passage pour des armes, des explosifs, et l’essence. Elle abritera fin juillet début août 1944 l’état major des guérilleros espagnols ; c’est là qu’ils se cacheront et non à l’Isle en Dodon comme l’ont écrit des historiens après la libération de Toulouse. C’est à l’hôtel des Arcades que s’installera l’état major à la libération de Toulouse, et le commandant Santiago Gonzalez aura la charge du Quartier Général 1944, les guérilleros du Gers, de Haute-Garonne, d’Ariège, des Hautes et Basses Pyrénées ; partout en France où ils sont présents, ils se battront contre l’occupant la tête tourné vers l’Espagne. Sur le versant Sud des Pyrénées, les guérilleros contre Franco regardaient, eux, en direction de la France avec un indescriptible espoir : la fin du fascisme et de la tyrannie dans toute l’Europe.

Octobre 1944, l’échec de la Réconciliation et les couacs de la mémoire

La tentative de reconquête par guérilleros partis de France par le Val d’Aran et par l’Aragon/Navarre , échoua , le soulèvement populaire espéré de l’autre coté des Pyrénées n’eut pas lieu .Un millier de guérilleros furent capturés, 400 tués au combat . Plus tard, envoyé à Pau par l’Etat-major, il sera responsable du cantonnement des guérilleros au domaine de Sers , et de la formation pour des opérations de guérillas en Espagne. 1945 ,la libération la France est encore sous le choc de l’Occupation, et l’humiliation de la défaite de 1939. C’est un temps différent qui commence, tout s’accélère, la capacité à oublier prend le dessus, sur les camps de la honte, la collaboration active ou passive…, les ouvriers remettent les bleus, les bourgeois, costume cravate, chacun à sa place la société de classe reprend ses droits .

A Idron le Commandant Gonzalez démobilisé, reprendra la truelle puis la clandestinité .

L ‘hommage aux combattants étrangers c’est déjà le passé, la France libérée ne se retourne pas sur ces combattants de l’ombre qui ont tant donné . Le guérillero est devenu indésirable. Tandis que Franco lui serait tolérable ? Dorénavant le gouvernement français se méfie des militants espagnols qui continuent à soutenir la guérilla intérieure de l’autre coté des Pyrénées . C’est à cette occasion que Julian Grimau dans les années 50 fit quelques haltes à Idron chez son ami Santiago . Lors de sa dernière visite, il déchira en deux une enveloppe , lui en remit une moitié gardant l’autre et lui dit « dès aujourd’hui le parti te demande de te faire oublier et le jour quand nous aurons besoin de toi un émissaire viendra te contacter, porteur de la moitié d’enveloppe qui viendra s’ajuster à la tienne… »

Juan Grimau fut arrêté en 1963 au cours d’une mission en Espagne puis il fut fusillé, malgré une très grande réprobation internationale .Cette mystérieuse enveloppe ne fut jamais reconstituée.

Rendre la mémoire à l’histoire

Je renvoie le lecteur de cet article au livre « La tour de Lagestère » qui en 270 pages prend temps de raconter l’histoire de ce militant ouvrier qui officier supérieur en Espagne puis en France redevint militant ouvrier .

Parfois il me vient un doute : A-t-il existé ? son nom n’est cité par aucun historien, à Pau plusieurs guérilleros se souviennent de lui, son fils jacques a des archives même si les exigences de la clandestinité ont effacé quelques traces trop secrètes.

Ouf ! parfois l’histoire me fait douter de la réalité

Le nazisme fut vaincu, jugé à Nuremberg mais plus rapide fut l’injustice qui permit la fuite pour des milliers de nazis et le salut vers des retraites dorées, sanctuaires pour mercenaires au service des contre révolutions en Amérique latine, en Espagne, aux USA.

L’avertissement émanera des camps de la mort, ce sont les rescapés qui nous le transmettrons dans une véritable leçon de l’Histoire. Primo Lévi écrit ; « Les monstres existent., mais ils sont trop peu nombreux pour être vraiment dangereux ceux qui sont les plus dangereux, ce sont les hommes ordinaires, les fonctionnaires , prêts à croire et à obéir sans discuter comme Eichman, comme Höss, le commandant d’Auschwitz, comme Stangl, le commandant de Treblinka, comme, 20 ans après les militaires français qui tuaient en Algérie, et comme 30 ans après les militaires américains qui tuèrent au Vietnam. Il faut donc nous méfier de ceux qui cherchent à nous convaincre par d’autres voies que la raison..."

Bibliographie :

Primo Lévi, « Si c’est un homme »edition (Juilliard Poket)

"La tour de Lagestère" Jacques Gonzalez Edition ATLANTICA

4) Commémoration ces 21 et 22 février à Argelès

"Je tiens à vous informer de la commémoration des 70 ans de l’exil des républicains espagnols pendant la guerre civile espagnole en 1938 après la prise du pouvoir par Franco et ses partisans et de la mise en place d’une dictature franquiste d’extrème droite et la mort de la République espagnole. La Retirada est donc commémorée ce week end du 21 au 22 février avec marche sur la plage d’Argelès sur mer dans les Pyrénées Orientales pour l’inauguration d’une deuxième stèle rendant hommage à ces milliers d’hommes et de femmes fuyant le fascisme entassés dans des conditions inhumaines par le gouvernement Francais de l’époque pendant le terrible hiver 38.

Venez nombreux avec départ de la marche à 10h30 de la mairie d’Argelès sur mer et à 12h00 inauguration de la stèle. Dimanche 12h00 au cimetière d’Argelès sur mer pour rendre hommage au poète espagnol MACHADO.

Vive la République Espagnole toujours présente dans le coeur des survivants, des enfants et petits enfants de ces Républicains avides de liberté et de solidarité.

Venez commémorer avec nous cette date importante pour tous ceux qui se représentent d’une démocratie populaire et libre."

5) Les éditions ACRATIE viennent de publier Histoires de guerres, de révolutions et d’exil de Nestor Romero.

Soixante-dix ans : le 28 janvier 1939 le gouvernement français consent enfin à ouvrir la frontière pyrénéenne aux vaincus de la guerre et de la révolution.

Román, lui, décide de rester, de poursuivre la lutte dans ce qu’il reste de la République en compagnie, plutôt que sous les ordres, de Cipriano Mera, le célèbre ’’général anarchiste’’ commandant le IV° corps d’armée et vainqueur de la bataille de Guadalajara.

Prisonnier de droit commun libéré par la Révolution fin juillet 1936, Román n’a plus cessé de combattre pour ’’las Ideas’’, les idées dont il s’est instruit au long de ses années de bagne. Le pire l’attend pourtant derrière les montagnes qu’il doit bien se résoudre à franchir.

La tourmente passée il trouve refuge, enfin, dans ce gros bourg, entre coteaux pierreux du Quercy et rives de la Dordogne. Jusqu’à ce matin d’automne, bien des années plus tard, où on le trouve là, recroquevillé sur sa terre de ’’la Plaine’’, une balle dans le coeur...

Pour toute commande écrire à éditions.acratie@orange.fr

Bonne feuille :

« Six hommes vieux lèvent le cercueil sous le regard inquiet des croque-morts qui aident à le hisser sur les épaules, Pedro, Jesus, Luis, José Maria, Victor, Gerónimo, six hommes vieux portant el compañero au long de la ruelle et au travers de la place pour déposer la bière dans le fourgon sombre que l’on a fait s’éloigner au dernier moment pour que la place, précisément, soit traversée par les couleurs de la Confederación. Les fleurs s’amoncellent avant que le cortège ne s’ébranle. Malika prend sa main et Manuela son bras alors que les hommes, devant, forment une escorte compacte cheminant d’un pas lourd. Ils vont ainsi au long de la « côte du cimetière » dans le bruissement des chuchotis. A mi-chemin il se dresse un instant sur la pointe des pieds pour observer la foule des femmes et des hommes qui accompagnent ce cortège comme ils le font de bien d’autres, comme si chaque avis de décès diffusé par la voiture sonorisée qui a remplacé le roulement de tambour du garde-champêtre suscitait en eux l’irrépressible besoin de se pencher au bord de l’abîme pour en éprouver on ne sait quel secret vertige. Il ne peut alors réprimer un sourire à l’idée que cette sage foule défile ingénument sous la bannière noire et rouge de l’Anarchisme ibérique. Puis, le récit de Manuela lui revient en mémoire, Román zigzagant sous les balles au coeur du traquenard, Román hurlant dans la nuit, exhortant ses compagnons, empoignant son revolver, mais il ne parvient pas, curieusement, à retrouver les traits vivants de son visage comme si leur effacement ne laissait subsister dans sa mémoire que le reflet d’un sourire, non plus sardonique, mais compatissant. Les six hommes chargent à nouveau la bière sur leurs épaules et ainsi, à dos de compagnons, Román fait son entrée sur le coteau ensoleillé depuis lequel les cyprès, dressés sur les morts, défient ou veillent, on ne sait, le bourg pelotonné autour du beffroi et des trois coupoles de l’abbatiale, avec, au loin, pour qui observe attentivement, le miroitement de la Dordogne comme un clignement de vie sous les arches du pont de pierre.

Il se laisse un instant aller à la quiétude de ce lieu d’ensevelissement où chacun peut mesurer, dans le silence qui semble monter de la vallée, la respiration des morts qui sourd de la terre face à l’immutabilité de la pierre et de l’eau, où chacun peut mesurer sa propre fugacité mais aussi son enivrante présence et, quand Malika adoucit encore la chaude pression de sa main, il sait qu’elle partage son émoi. Il se dégage alors des deux femmes, s’escamote entre tombes et caveaux pour parvenir au bord de la fosse qui, gueule béante, semble attendre sa proie tandis que le fossoyeur, indifférent, y disparaît soudain puis en surgit et s’en extrait d’un coup de reins alors que les derniers arrivés se pressent. Puis, s’insinuant et s’excusant il parvient enfin à se poster face aux « proches », comme l’on dit en de telles circonstances, de même que l’on dit des circonstances qu’elles sont, en de pareils moments, bien tristes, ou même tragiques, les moments eux-mêmes ne pouvant être que pénibles, tout cela, se laisse-t-il aller à songer, tout cela en une codification de la bienséance qui n’a sans doute d’autre raison que de tenir la mort à distance au moment où elle se manifeste implacablement.

Les compagnons qui ont ployé sous le cercueil sont là, et tous les autres, accourus de Toulouse et de Bordeaux, de Perpignan et de villages reculés d’où ils ne sortent plus que pour de telles circonstances. Le cercueil est posé sur les tréteaux au bord même de la fosse, la surplombant en une sobre représentation de l’inéluctable.

Son regard demeure fixé sur l’espace restreint mais infini qui sépare le cercueil de la terre béante alors qu’il éprouve une fois encore cette impression de déjà vécu, ce retour d’un passé qui n’est pas le sien, qui ne le peut raisonnablement, et qui n’est autre, alors, que celui du père vacillant entre les plis tombants du drapeau de l’impossible révolution, et une fois de plus il est abasourdi par l’évidence de cet instant que le père vécut lui aussi, accompagnant sous ce même soleil un camarade honoré de cette même bannière pour le déposer sur le coteau qui porte ainsi l’empreinte de ses pas dans lesquels il pose ses propres pas. Mais lui, le père, n’a pas reçu un tel hommage, il repose dans une fosse indigne d’où nul, pas même lui, le fils, ne pourra l’extraire pour le déposer là, sur le coteau, face au beffroi vers lequel il lève les yeux et, ce faisant, leurs regards se saisissent et se fondent excluant le monde ou plutôt le réduisant à leurs regards mêlés et les mots de Malika lui reviennent à l’esprit, ces mots qui ne sont désormais jamais loin dans sa mémoire et émergent parfois comme des branches entraînées entre deux eaux et qui soudain émergent, en effet, et révèlent les turbulences occultées par l’écoulement lisse du flot : tu regrettes tellement de ne pas l’avoir vécue, cette guerre, lui dit-elle un jour, et il en était demeuré interdit, cette guerre dont les récits innombrables avaient bercé son enfance comme d’autres sont bercés par le Chat Botté, et dont les héros, Buenaventura Durruti, Francisco Ascaso, Federica Montseny, Cipriano Mera et jusqu’à El Campesino étaient aussi extraordinaires que Buck John ou Opalong Cassidy, cette guerre l’avait englouti, lui, comme si la mort de son père, abolissant le merveilleux, le hissait brutalement à l’âge adulte et le plongeait du même coup dans la dernière de ces ridules concentriques dont l’origine, si lointaine maintenant, n’était autre que cette déferlante lyrique du 20 juillet 1936 sur les Ramblas de Barcelone. Tu regrettes tellement, avait-elle poursuivi, tu racontes cette guerre avec tant de nostalgie et tant d’amertume, comme si tu en voulais au monde entier, à Dieu lui-même, de ne pas être né à temps, tu la racontes comme si tu l’avais vécue, comme si tu étais ton père. »


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