Janvier 1922 Le ministère de la Guerre réhabilite les lieutenants Herduin et Millant fusillés en 1916 sur ordre de généraux criminels

vendredi 19 mai 2017.
 

11 juin 1916 Les lieutenants Herduin et Millant sont fusillés sur ordre de généraux criminels

Janvier 1922 Le ministère de la Guerre réhabilite les lieutenants Herduin et Millant fusillés en 1916 sur ordre de généraux criminels

Depuis le 21 février 1916, Erich von Falkenhayn (chef d’état-major général de l’armée allemande) lance des troupes nombreuses soutenues par une artillerie puissante vers le camp (mal) fortifié de Verdun. Son but consiste à saigner l’armée française sous un déluge d’obus sur ce point du front.

Durant trois mois, le saillant de Verdun devient une boucherie de combattants français et allemands écrasés sous les obus.

Début juin, Falkenhayn décide de lancer une nouvelle offensive au même endroit. Il dispose à ce moment-là de 2200 pièces d’artillerie (contre 1800 pour les Français). Sur un front de six kilomètres, il masse ses soldats à quatre contre un avec un soutien en artillerie considérable. Le Fort de Vaux, au Sud-Est de Douaumont est pris par ses fantassins qui avancent vers Verdun par le secteur Fleury Souville. Profitant de cet avantage initial, le 8 juin, l’artillerie allemande pilonne les lignes adverses autour de Fleury sous Douaumont puis l’infanterie submerge les fantassins du 347ème régiment d’infanterie (52ème division). Beaucoup de soldats de cette unité sont tués, d’autres sont faits prisonniers. Le colonel de LAMIRAULT (chef du 347è) est atteint par un éclat d’obus et meurt. Le commandant DEVERRE (chef du 5ème bataillon du 347è) est fait prisonnier.

Sur 800 hommes, ne survivent que quelques rescapés dont deux compagnies (particulièrement de la 17ème compagnie du 5 ème bataillon de ce 347ème RI sous les ordres du sous-lieutenant Herduin) se battent encore pour défendre la Ferme de Thiaumont. Ayant déjà perdu plus de la moitié de leur effectif, les sous-lieutenants Henri Herduin et Pierre Millant (commandants des 2 compagnies) ont un comportement héroïque qui sera plus tard vanté par les présents. L’artillerie française écrase leur position croyant qu’elle a été prise par l’ennemi ; la moitié des derniers survivants perdent la vie dans ces conditions. A la nuit tombante, les deux officiers constatent leur isolement, l’absence de ravitaillement et de communication avec leurs supérieurs, l’épuisement de leurs munitions. Plutôt que de se rendre aux Allemands qui les encerclent, ils décident de percer les lignes ennemies pour se replier. Ainsi, dans la nuit du 8 au 9 juin, ils parviennent à rejoindre le front français du 293ème RI avec une quarantaine d’hommes souvent blessés et huit mitrailleuses ; ils demandent des ordres. Le seul qui leur soit donné consiste en une remarque de dépit : reprendre le secteur que leur régiment vient de perdre. De là, ils conduisent leurs hommes à la caserne Anthouard de Verdun où ils se présentent au major.

Herduin écrit aussitôt à son épouse née Fernande Nivoix qui habite Bagnolet « Notre division est fauchée, le régiment anéanti, je viens de vivre cinq jours terribles, voyant la mort à chaque minute, je te dirai cela plus tard. J’ai pu sortir de la mêlée avec 25 hommes de ma compagnie sans une égratignure, je suis maintenant en arrière. Si tu me voyais couvert de boue, tu ne me reconnaîtrais pas. Quatre jours sans boire, ni manger et dans la boue, les obus, quel miracle que je sois encore là ». Le ledemain il lui envoie une nouvelle lettre « Nous nous remettons de nos émotions. Je pense avoir une permission bientôt. Je suis abasourdi de tout ce que j’ai vu. Il faut encore quelques jours pour s’en remettre ».

Le 11 juin, ils remontent au front dans le bois de Fleury tenu par ce qui reste du 347ème, à présent sous les ordres du capitaine Delaruelle. Leurs amis poilus ne sont point surpris de les revoir car Gustave Henri Valentin HERDUIN a la réputation d’un homme décidé et courageux. Militaire de carrière depuis 1907 (sergent au 1er régiment d’infanterie coloniale à Cherbourg), il a ensuite été affecté à Sedan. Hospitalisé à Sedan pour une jambe cassée lors de la déclaration de guerre, il réussit de lui-même à quitter la ville pour ne pas être pris, à rejoindre Reims où il participe à la défense de la ville "au cours de laquelle il se distingue par sa bravoure". En octobre 1914, il est distingué par la Médaille militaire et promu sous-lieutenant.

Pourtant, la joie ne règne pas parmi ces rescapés du 347ème ; en effet, le capitaine Delaruelle a reçu un ordre écrit du colonel Bernard, commandant la 103ème brigade (dont fait partie le 347ème RI) "Fusillez immédiatement les lieutenants Herduin et Millant coupables d’abandon de poste". Ils sont accusés d’avoir "quitté le champ de bataille sans ordre, abandonnant la lutte". Les officiers présents soutiennent leurs amis ; Émile LECARDEZ accompagné du lieutenant de SAINT-ROMAN portent au général Boyer commandant la 52ème division, une lettre dans laquelle Herduin explique les circonstances de leur décrochage ; un pli du capitaine Delaruelle soutient la requête. Ils reviennent rapidement avec le courrier non ouvert, une inscription au dos "Pas d’observation. Exécution immédiate."

Herduin obtient de rencontrer quelques minutes l’abbé Heintz (futur évêque de Metz) et écrit un dernier courrier à sa femme :

" Ma petite femme adorée,

Nous avons, comme je te l’ai dit, subi un grave échec : tout mon bataillon a été pris par les Boches, sauf moi et quelques hommes, et, maintenant, on me reproche d’en être sorti ; j’ai eu tort de ne pas me laisser prendre également. Maintenant, le colonel Bernard nous traite de lâches, les deux officiers qui restent, comme si, à trente ou quarante hommes, nous pouvions tenir comme huits cents.

Enfin, je subis le sort, je n’ai aucune honte, mes camarades, qui me connaissent, savent que je n’étais pas un lâche. Mais avant de mourir, ma bonne Fernande, je pense à toi et à mon Luc. Réclame ma pension, tu y as droit.

J’ai ma conscience tranquille, je veux mourir en commandant le peloton d’exécution devant mes hommes qui pleurent.

Je t’embrasse pour la dernière fois comme un fou.

Crie, après ma mort, contre la justice militaire. Les chefs cherchent toujours des responsables. Ils en trouvent pour se dégager.

Mon trésor adoré, je t’embrasse encore d’un gros baiser, en songeant à tout notre bonheur passé. J’embrasse mon fils aimé qui n’aura pas à rougir de son père qui avait fait tout son devoir.

De Saint- Roman m’assiste, dans mes derniers moments. J’ai vu l’abbé Heintz avant de mourir. Je vous embrasse tous. Toi encore, ainsi que mon Lulu.

Dire que c’est la dernière fois que je t’écris. Oh ! mon bel ange, sois courageuse, pense à moi, et je te donne mon dernier et éternel baiser. Ma main est ferme et je meurs la conscience tranquille.

Adieu, je t’aime.

Je serai enterré au bois de Fleury au nord de Verdun. De Saint- Roman pourra te donner tous les renseignements. "

Le moment de l’exécution est venu contre un talus de chemin de fer. Herduin fait le tour de ses camarades pour les embrasser une dernière fois. Millant reste silencieux, à part. Le peloton d’exécution se met en place, six soldats pour faire feu sur chaque condamné. Les officiers présents sont effondrés. "Le médecin-major MENU, atterré, refuse d’assister à l’exécution pour marquer sa réprobation et se retire dans un abri pour ne rien voir, ni entendre" (JMO du 347è). Le capitaine Gude refuse de commander le feu. L’adjudant Amiable demande à se retirer. Herduin réconforte Gude "Mon vieux, ne t’en fais pas ! C’est moi qui commanderai le feu. A aucun de vous, je ne veux infliger ce supplice."

Le capitaine DELARUELLE s’approche d’HERDUIN et l’implore de s’adresser aux soldats désemparés, accablés, au bord de la révolte : « D’un instant à l’autre nous allons être rejetés dans la bataille. Aucune foi n’anime plus nos soldats. Ils sont désemparés. C’est une troupe amorphe. Avant de mourir, parlez-leur. Dites-leur de tenir jusqu’au bout. Je vous le demande pour la France. » HERDUIN accepte et se tourne vers les soldats qui vont le fusiller : « Mes enfants, Nous ne sommes pas des lâches. Il paraît que nous n’avons pas assez tenu. Il faut tenir jusqu’au bout pour la France. Je meurs en brave et en Français. Et maintenant Visez bien ! Joue ! Feu ! «  (’après le JMO du 347è RI)

Il est 17 heures 43 en ce 11 juin 1916. L’adjudant Amiable est obligé de donner le coup de grâce aux deux lieutenants "se cachant le visage avec son bras gauche".

Le général Nivelle (commandant la 2ème armée), le général Pétain (groupe d’armées Centre) et le général Joffre (commandant en chef) couvrent cet acte tout à fait illégal.

La mère d’Herduin reçoit l’avis de décès avec la mention "Mort pour la France" . Elle n’avait pas quitté Reims malgré les bombardements et élevait Luc, le fils d’Henri et Fernande. Le 19 septembre, comble d’ignominie, l’armée fait enlever l’inscription "Mort pour la France", de même sur les registres militaires et sur l’état-civil à Reims.

Chanson de Craonne

La guerre finie, Fernande se lance dans un combat inégal pour obtenir de l’armée française la réhabilitation de son mari et de son camarade également fusillé. Elle est aidée de l’avocat Alphonse BOMBIN et bénéficie du soutien de la section rémoise de la Ligue des droits de l’homme. Dans Le Progrès civique du 16 octobre 1920, elle "demande que le colonel Bernard soit poursuivi devant un conseil de guerre, en mon nom personnel et celui de mon fils, au nom de mon mari lâchement assassiné, au nom de la Justice".

Deux députés socialistes interpellent le gouvernement à la Chambre. Le 21 juin 1921, le journal L’Humanité publie en première page une lettre ouverte du député BERTHON : " J’accuse le colonel Bernard et le général Boyer d’être des assassins. Lettre ouverte à M. Barthou, ministre de la guerre ". Fernande, elle, attaque en diffamation le journal La Presse qui a prêté à son mari l’affirmation « Mes amis, j’ai abandonné mon poste. Je le reconnais. Je suis coupable ». Lors du procès, le capitaine Lutz témoigne de l’existence d’un dossier au ministère de la Guerre contenant des rapports sur ce drame dont celui du général Lebrun (commandant du groupe de divisions dont faisait partie la 52ème) qui donne les raisons pour laquelle il blâme l’exécution.

Le ministre de la Guerre reconnaît, dans une lettre à Fernande que "le lieutenant Herduin a été exécuté sans jugement, quarante huit heures après son repli de Douaumont sur Verdun le 11 juin 1916... [...] Votre mari, très bien noté et décoré au cours même de la guerre de la médaille militaire, était un officier courageux dont vous pouvez, votre fils et vous, porter le nom avec honneur. La loi ne permet pas la révision de son affaire, mais le gouvernement a décidé, sur ma proposition, de vous allouer, à titre de réparation civile, une somme de 100 000 francs. " Cependant, la plupart des pièces du dossier disparaissent à ce moment-là du ministère et ne réapparaîtront pas.

Le 12 décembre 1921, le conseil municipal de Reims décide la création de la rue du Lieutenant Herduin. Le registre de délibération conserve la trace du rapport présenté à cette occasion par Gustave LAURENT, président de cette commission de dénomination des rues.

"[...] L’opinion publique a été en effet fortement émue, depuis plusieurs mois, par cette lamentable affaire d’un modeste officier français que chacun représentait comme un bon et brave soldat, et que des chefs criminels, dont l’unique but était, après un sanglant échec, de dégager leur responsabilité, firent exécuter froidement, à l’arrière des lignes […]

Une grave faute de tactique avait été commise ; d’autres plus puissants et plus élevés en grade étaient la cause de cet échec, mais il fallait des victimes expiatoires ; on sacrifia les plus petits, ces deux modestes officiers qui avaient fait tout leur devoir, mais qui avaient eu le tort de ne pas se laisser prendre.

Sans jugement, sans enquête, sans interrogatoire des deux malheureux, l’ordre de les fusiller fut donné sans qu’ils aient été invités à fournir la moindre explication […]

Ils furent exécutés sans avoir été inculpés !

Cette cruelle mise à mort de deux hommes, à l’arrière, sans jugement, peut être qualifiée d’assassinat […].

Tous les témoins qui ont connu Herduin, tous les rescapés de Verdun, qui l’ont vu au feu, tous ont témoigné du courage et de l’attitude irréprochable de cet officier français et rémois, victime d’un crime de la barbarie militaire.

Nous proposons aux représentants de la ville natale du Lieutenant Herduin, de s’associer à ces protestations en donnant son nom à la rue Gerbert [...] faisant double emploi avec le boulevard du même nom".

Trois requêtes du même type de la part de la municipalité de Reims vont être refusées par l’Etat français.

En janvier 1922, le ministre des pensions, André MAGINOT demande au Procureur de la République du tribunal de 1ère instance de la Seine « de provoquer un jugement rectifiant l’acte de décès du sous-lieutenant Millant et déclarant cet officier " Mort pour la France " le 11 juin 1916 à Fleury ». De même, la mention « Mort pour la France » est effectivement réinscrite en marge de l’acte de décès de Henri HERDUIN.

En 1926, la Cour d’Appel de Colmar est chargée d’un procès posthume pour dire si l’exécution était justifiée. Elle rend pour verdict que les deux lieutenants étaient innocents des faits reprochés. Une cinquantaine d’autres militaires ont ainsi été fusillés par erreur puis réhabilités entre 1915 et 1935.


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