Le général Joffre, vainqueur de la bataille de la Marne (septembre 1914), un âne ?

jeudi 23 février 2017.
 

Je viens de parcourir L’Histoire critique du XXème siècle, récemment publié. Au milieu de cet ouvrage de grande qualité (Editions du Monde diplomatique), quelle stupéfaction que de découvrir le quatrième texte "Le général Joffre, cet âne qui commandait à des lions".

Je ne défends pas ce chef d’état-major, colonialiste et aussi peu soucieux de la personne humaine que ses collègues. Il porte une responsabilité personnelle dans la saignée d’août 1914 (200 000 hommes).

Cependant, je réagis pour les raisons suivantes :

* Premièrement, ce sont la droite, le patronat, les riches de l’époque qui sont les principaux responsables des énormes pertes humaines françaises d’août septembre 1914 et des défaites au frontière. Ils avaient chauffé à blanc la propagande nationaliste pour contrer électoralement le socialisme mais refusé tout impôt sur le revenu pour équiper correctement l’armée.

* Les reproches adressés à Joffre servent à cacher cette réalité. Durant mon enfance aveyronnaise, quelques vieux monarchistes et fascistes rendaient ce fils de vigneron tonnelier responsable de la retraite française de 1914 et des fortes pertes humaines. Quel était leur raisonnement ? inexpérimenté, il serait parvenu à la tête de l’armée française seulement parce qu’il était républicain et franc-maçon. Son incompétence aurait éclaté en août 1914 lors de la "bataille des frontières", perdue par l’armée française. Pour se protéger, il aurait limogé un grand nombre de généraux et coupé la carrière de ceux qui étaient bien plus capables que lui de commander comme Castelnau.

En mémoire de personnes décédées et respectables que j’ai entendu répondre violemment sur cette question des responsabilités de Joffre, je me sens presque obligé de rédiger ce petit texte.

* De plus, lors de la rencontre internationaliste de Bruxelles en décembre 1969, j’ai discuté avec deux militants allemands sur l’argumentation du KPD et de la gauche communiste dans les années 1920 face aux militaires et à la droite (dont fascistes) prétendant que leur armée avait fini la guerre invaincue sur les champs de bataille, mais aurait été abattue par un coup de poignard dans le dos de la part des rouges et des civils.

Pour la gauche, les grands généraux du Reich avaient eux-mêmes perdu la guerre par leur militarisme étroit incapable de prendre en compte les rapports de force politiques réels, par leur morgue face aux soldats, par leur égoïsme de junkers recherchant la gloire individuelle par dessus tout. Sur ce dernier point, les opérations militaires d’août et septembre 1914 constituaient des exemples flagrants où les chefs d’armée français autour de Joffre avaient joué collectif alors que des nobliaux comme Von Kluck, Von Bülow, Von Hausen, le Kronprinz, le duc de Wurtemberg et le prince de Bavière avaient provoqué la défaite par leur égotisme.

* ma réaction s’explique donc par des raisons politiques. Ceci dit, le texte "Le général Joffre, cet âne qui commandait à des lions" s’appuie sur des arguments militaires pour faire de Joffre un imbécile. Voici mon point de vue sur ces arguments :

A) Joseph Joffre, un général inexpérimenté ?

L’auteur affirme " C’est sous l’autorité d’un homme peu expérimenté que l’armée française se prépare à la guerre". Les arguments avancés pour justifier ce point de vue me paraissent tous faux

A1) "Ses faits d’armes se limitent à la prise de Tombouctou, le 6 février 1894"

Faux !

N’importe quel dictionnaire fouillé donne des éléments sur l’importance de ses services au Tonkin pour expliquer sa promotion rapide.

Joffre bénéficie en 1914 d’au moins autant d’expérience des combats ( guerre de 1870 1871, campagnes coloniales) que les autres généraux chargés de commandements importants : De Curières de Castelnau, Pau, De Lanrezac, Maunoury, De Langle de Cary, Ruffey, Sarrail...

En écrivant cela je ne soutiens évidemment ni la déclaration de guerre de 1870, ni les campagnes coloniales.

A2) "En 1911, le gouvernement propulse à la tête de l’état-major Joseph Joffre, simple général de division".

Cet argument ne présente aucun intérêt !

Le grade ne correspondait pas automatiquement à la fonction. Le chef d’état-major précédent, général Trémeau, n’était également que général de division. Le général Pau, contacté pour le remplacer également. De 1911 à 1914, tous les membres du Conseil Supérieur de la Guerre (Percin, Pau, Ménestrel, Maunoury, Marion, Galliéni, Durand, Chomer) n’arborent que 3 étoiles (général de division).

A3) "Formé à l’Ecole polytechnique, il n’est pas breveté par l’école de guerre -il appartient au génie-".

Accusation surprenante. D’une part l’Ecole polytechnique a représenté un vivier de cadres pour l’Etat, nettement plus républicain que l’Ecole de guerre au 19ème siècle. D’autre part, d’autres maréchaux de 14-18 sortaient de l’Ecole polytechnique et je n’avais jamais lu un doute sur leurs compétences militaires de ce fait (Foch, commandant des forces alliées du Front de l’Ouest, Fayolle, commandant des armées du groupe du centre, Maunoury, commandant de la 6ème armée puis devenu aveugle sur blessure).

Quant au fait que Joffre soit issu du génie et soit un spécialiste de logistique ferroviaire, il est évident que cela lui a été utile en août et septembre 1914.

B) Joffre, responsable de l’offensive à outrance ?

L’auteur affirme "Avec le colonel Grandmaison, Joffre élabore une tactique d’offensive à outrance au détriment de la défense du territoire. Le plan XVII... (a pour) Objectif : attirer les troupes allemandes à la frontière franco-belge pour ouvrir la voie à une victoire rapide en Lorraine."

B1) Ce n’est pas Joffre qui a élaboré la "tactique d’offensive à outrance".

Cette orientation folle s’explique à mon avis par deux raisons :

- Premièrement, comme d’habitude, le patronat et la droite jouent sur la fibre nationaliste pour éviter la focalisation des salariés et des milieux populaires sur les questions sociales. Dans le même temps, ils se battent avec une violence inouïe contre tout impôt sur le revenu, seul moyen d’équiper la nation en artillerie lourde (l’Allemagne a déjà mis en place l’impôt sur le revenu et une forte artillerie lourde). Droite, patronat et chefs militaires proches d’eux se tirent de cette contradiction en prétendant que les charges à la baïonnette de l’infanterie française sont irrésistible. Prévoyant un grand nombre de morts avec cette "tactique", ils ont porté le service militaire actif à 3 ans.

- Cette tactique s’explique aussi par le bilan tiré des défaites militaires de 1870. Chaque corps impérial aux frontières, isolé sur une ligne défensive, avait été bousculé par des forces supérieures agissant selon un plan offensif.

- Enfin, tous les grands généraux des pays directement concernés par la guerre professent la même tactique d’offensive à outrance rapide avant que "l’ennemi" n’ait eu le temps de s’organiser. Le plan allemand Schlieffen comme les projets austro-hongrois sont bien plus offensifs que ceux du plan français XVII.

B2) L’Ecole de guerre (auquel l’auteur accorde par ailleurs une supériorité) a été le principal vecteur d’affirmation et d’élaboration de cette tactique qui frise parfois la mystique militariste et nationaliste « Elan vital », « Esprit de combat »... Elle s’est imposée en particulier durant la période de 1907 à 1911 où l’Ecole de guerre était dirigée par Ferdinand Foch.

B3) Joffre n’est pas non plus l’initiateur et premier concepteur du plan XVII. Après la destitution en Conseil des ministres, du général Michel, chef d’État-Major et président du Conseil supérieur de guerre, auteur du plan XVI qui prévoyait de déployer des troupes françaises sur la frontière franco-belge, Foch joue un rôle majeur dans l’élaboration du Plan XVII.

Que ce soit Foch, Joffre ou un autre qui ait joué un rôle essentiel dans l’élaboration de ce plan XVII, je ne crois pas juste de le tourner en dérision. Il prévoit une forte concentration de divisions en Lorraine pour lancer des offensives vers la Sarre et vers la haute Alsace, obligeant ainsi, l’état-major allemand à dégarnir l’aile droite marchante du Plan Schlieffen. C’est à peu prés ce qui s’est passé.

B4) Pour l’auteur de l’article "Le général Joffre, cet âne", l’objectif de la tactique d’offensive à outrance aurait consisté à vouloir à tout prix une victoire totale rapide. Je crois qu’il faut différencier

* d’une part la tactique de bataille sur le terrain dans l’été 1914, effectivement d’offensive à outrance, pantalon rouge au vent et sans protection d’artillerie lourde

* d’autre part la stratégie déployée par l’état-major commandé par Joffre en cette même période et qui me paraît beaucoup plus pragmatique et même défensive, jouant sur la connaissance de toutes les zones de combat pour anticiper l’avance allemande et préparer une contre-offensive (formation de la 6ème et de la 9ème armée).

B5) L’article incriminé affirme encore que l’objectif de Joffre était "d’attirer les troupes allemandes à la frontière franco-belge". Je ne le crois pas. Au contraire, Joffre pensait que l’Allemagne ne prendrait pas le risque de violer le territoire belge car cela enclencherait automatiquement une entrée en guerre active de l’Angleterre sur ce front.

C) Joffre, un perdant ?

C1) L’auteur de l’article écrit "Toutes les batailles livrées entre le 8 et le 24 août 1914 - toutes sans exception- se soldent par des désastres." Joffre étant resté chef d’état-major jusqu’en décembre 1916, je trouve la période de référence bien limitée. Il est vrai qu’avant le 8 août des unités françaises avaient obtenu de petites victoires symboliques et après le 24 août la bataille de Guise ne pouvait être caractérisée comme un désastre. Raison de plus pour ne pas porter d’affirmation définitive.

C2) L’auteur du texte "Cet âne qui commandait à des lions" considère que le limogeage de nombreux généraux sur la fin août début septembre 1914 a été un moyen pour le perdant Joffre de faire porter ses propres torts sur des boucs émissaires. Ce limogeage fut en effet massif : 2 commandants d’armée (Lanrezac et Ruffey), 9 de corps d’armée, 33 (sur 72) généraux de division, nombreux généraux de brigade. Il y eut probablement des limogeages injustifiés ; cependant, du point de vue militaire où se place cet auteur, la réalité historique lui donne tort puisque beaucoup des nouveaux promus ont largement contribué à la victoire de la Marne.

C3) A mon avis, en août septembre 1914, ce n’est pas Joffre le responsable des défaites malgré le courage des soldats ("des lions" d’après l’auteur) et malgré les qualités des autres généraux.

Au contraire, je crois que la victoire de la Marne est essentiellement due à la supériorité de l’état-major français sur l’état-major allemand à ce moment-là.

Pour écrire cet article, j’ai évidemment consulté en médiathèque quelques ouvrages sur le sujet et tous abondent dans ce sens. Voici seulement une citation sur le sujet.

" Joffre a réussi à redresser une situation gravement compromise grâce à son calme et à son énergie, à l’efficacité de ses adjoints..." (Nouvelle histoire militaire de la France 1789 1919 Editions Fayard 1998)

De même, il m’ a suffi d’engager la recherche sur internet pour trouver trace de l’interminable débat sur les responsabilités de chaque chef allemand lors de la bataille de la Marne.

D) Sur les "erreurs" des chefs militaires allemands opposés à Joffre

Source : http://20072008.free.fr/site2004/in...

" Les polémiques ardentes qui se sont engagées outre-Rhin au sujet de la retraite des armées allemandes, les 9 et 10 septembre 1914, sont à elles seules un aveu. Quelles sont les causes, quels sont les responsables de cette retraite ? Était-il absolument nécessaire de se replier ? Tels sont les points essentiels de ces polémiques au cours desquelles l’opinion a été amenée par contrecoup à chercher les coupables de " l’échec de la Marne ".

Cinq personnalités ont été particulièrement visées : le général von Kluck, ex-commandant de la 1re armée ; le général von Bülow, ex-commandant de la 2e armée ; le général von Hausen, commandant de la 3e armée ; le lieutenant-colonel Hentsch, chef de la section des renseignements à l’état-major du général de Moltke, chef d’état-major général de l’armée de campagne ; enfin le général de Moltke lui-même.

Que reproche-t-on à chacun d’eux ?

* A von Kluck on fait grief :

1° de ne pas avoir exécuté l’ordre de Moltke du 2 septembre lui prescrivant de suivre la 2e armée (von Bülow) en échelon pour couvrir face à Paris le flanc droit du dispositif allemand ;

2° de ne pas avoir obéi immédiatement, le 5 septembre, au nouvel ordre de de Moltke lui prescrivant de disposer son armée face à Paris, entre Oise et Marne ;

3° enfin, après avoir été surpris dans son flanc droit, au nord de Meaux, par l’armée française du général Maunoury, d’avoir rameuté toutes ses forces au nord de la Marne et par suite d’avoir ouvert entre son armée et celle de von Bülow une large brèche dans laquelle l’aile droite de l’armée anglaise et l’aile gauche de la 5e armée française purent pénétrer librement.

* A von Bülow on reproche d’avoir battu en retraite, le 9 septembre, sur la base de deux hypothèses inexactes et non, vérifiées, à savoir que la situation de la 1re armée, à l’ouest de l’Ourcq, était intenable, et que la situation de sa propre aile droite, à l’est de Montmirail, était désespérée ; on lui reproche aussi de ne pas avoir tenu compte en cette occurrence des succès de son aile gauche à Fère-Champenoise.

* A von Hentsch, envoyé en mission, le 8 septembre, par de Moltke, auprès des armées d’aile droite, pour se renseigner sur leur situation et pour coordonner éventuellement leur repli, on reproche d’une part de ne pas avoir rempli complètement sa mission en n’invitant pas von Bülow à continuer à résister, d’autre part d’avoir outrepassé ses droits en ordonnant à la 1re armée de se joindre au repli de von Bülow.

* Au général de Moltke et à ses auxiliaires immédiats on reproche l’abandon du plan de Schlieffen qui, s’il avait été observé, aurait assuré sur la Marne la victoire des armées allemandes.

E) Erreurs individuelles de chefs militaires ou paranoïa militariste nationaliste généralisée

J’opte pour la paranoïa militariste nationaliste et la logique inhumaine par nature de la guerre.

La paranoïa militariste nationaliste a déjà joué un rôle important dans les causes de déclenchement de la Première guerre mondiale, par exemple à la cour de Vienne.

Responsabilité de l’Autriche Hongrie dans le déclenchement de la 1ère guerre mondiale (Forum de Karel Kostal)

La paranoïa militariste nationaliste a joué un rôle important dans la tactique d’attaque de l’infanterie française rappelant plus le tournoi féodal que l’époque de l’artillerie lourde.

La paranoïa militariste nationaliste a joué un rôle dans la valorisation par la presse française de succès très limités, par exemple en Alsace en août 1914.

La logique inhumaine par nature de la guerre joue un rôle décisif dans le maintien des unités françaises en formation malgré les défaites et la retraite d’août 1914. Joffre rappelle aux officiers et sous-officiers qu’il ont "le droit et le devoir d’user sans restriction de la force contre les fuyards" ; les condamnations à mort par les conseils de guerre seront exécutées dans les 24h...

La logique militariste avec ses "valeurs" de forfanterie et d’honneur individuel imprègne tous les actes des chefs d’armée allemands en août septembre 1914.

Von Kluck, chef de la première armée allemande, cherche surtout à emporter la victoire, avec ses seules troupes. Dans ses mouvements, il est évident qu’il ne tient aucun compte du dispositif des autres armées et ce, jusqu’au dernier moment (attaque de la brigade Lebel).

Von Bulow, chef de la 2ème armée allemande, plus ancien dans le grade et de famille noble plus ancienne que Von Kluck, chef de la première armée, a sans cesse cherché pendant la bataille de la Marne à dénigrer celui-ci plutôt qu’à le rencontrer ou l’aider. Lorsqu’il décide la retraite de ses troupes, il prétend dans ses ordres que c’est en raison du mouvement de retrait de la 1ère armée, mensonge éhonté.

Cette attitude touche tout autant le Quartier Général autour du Kaiser. Le 14 septembre 1914, la défaite de la Marne est consommée, Paris ne peut plus être pris comme cela paraissait possible au début du mois, les armées allemandes ont largement reculé. Or, ce jour-là, le gouvernement allemand publie une note totalement contraire à la vérité "La situation devant Paris est favorable. La tentative des Français de briser le front allemand a été repoussée victorieusement..."

L’état-major allemand a-t-il tiré rapidement le bilan de ses propres défauts et responsabilités en 1914 ? Non, car cela touche au coeur de sa vision du monde. Ainsi, le choix de Verdun comme objectif central d’attaque en 1916 est indissociable du fait que le fils de l’empereur commande la 5ème armée positionnée face à ce camp fortifié. Le choix d’y poursuivre l’offensive au printemps et été 1916, alors toute percée y est devenue impossible, relève du même aveuglement au mépris de centaine de milliers de morts et de souffrances infinies.

Jacques Serieys

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11 juin 1916 Les lieutenants Herduin et Millant sont fusillés sur ordre de généraux criminels

Poèmes contre la guerre 13

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