Les manifestations interdites clandestines à Toulouse dans l’après 1968

mercredi 11 octobre 2017.
 

Dans les années succédant à 1968, la France connut une période où toute manifestation était interdite (même le 1er mai) puis une autre durant laquelle elles étaient rarement autorisées.

Or, dans ces années-là, l’évolution du monde justifiait de ne pas se taire, justifiait de crier ses convictions démocratiques. Les dirigeants politiques étatsuniens liés au grand capital considéraient indispensable d’imposer des dictatures militaires dans de nombreux pays pour garantir les profits et le pouvoir capitaliste. Ils n hésitaient pas à multiplier les crimes contre l’humanité pour arriver à leurs fins (Vietnam, Indonésie, Bolivie, Guatémala, Chili, Argentine…). L’URSS imposait son talon de fer sur les velléités démocratiques des peuples de l’Est européen. En Europe occidentale, l’Espagne, la Grèce et le Portugal restaient fascistes. Les autocrates des pays arabes écrasaient les courants socialistes et même les Palestiniens (septembre noir en Jordanie)…

A l’époque adhèrent de la LCR, je ne regrette pas d’avoir participé à des manifestations clandestines et même d’en avoir organisé sur Toulouse.

Comment se déroulaient ces défilés interdits ? Chaque militant groupait quelques personnes autour de lui, connaissant l’heure et le lieu d’un rendez-vous secondaire. Là, les retardataires ne pouvaient être attendus. Les responsables des divers rassemblements secondaires disposaient d’un temps préalablement calculé pour se rendre au point de départ du cortège.

Ainsi, les passants surpris mais assez souvent favorables dans une ville comme Toulouse voyaient se former en quelques secondes une manifestation très colorée, avec des banderoles explicites et des mots d’ordre dont la pertinence démocratique s’imposait, arborant une nuée de drapeaux rouges, chantant à tue-tête, courant parfois…

La préfecture constata la difficulté d’imposer une interdiction vers 18 heures, en raison de la circulation qui ralentissait les groupes de cars, en raison des multiples points de départ possibles (Capitole, Rue Saint Rome, Place de la Daurade, Place Saint Georges, Place Saint Pierre, Saint Cyprien, Charles de Fitte, Place Dupuy, Monument aux morts, Grand rond, Place des salins, Place Saint Michel, Jeanne d’Arc, Gare, Haut de Jean Jaurès, Place Wilson, Arnaud Bernard, Esquirol, Place des Carmes, Victor Hugo, Place de Belfort…), en raison du haut niveau d’organisation et de solidarité des manifestants…

Le dispositif policier utilisa trois formules complémentaires : un quadrillage renforcé des zones sensibles (surtout le centre) par des groupes de cars, un peloton volant de choc (un à trois cars), des hommes en civil. Les premiers défilés interdits virent les manifestants s’envoler à la vue de quelques uniformes ou au seul bruit des sirènes.

L’organisation des manifestations devint alors beaucoup plus perfectionnée et imparable :

-  en changeant sans cesse les lieux de départ réel des cortèges, y compris dans les quartiers périphériques ( Bonnefoy, Pont des demoiselles, Patte d’oie, Minimes, Busca, Place des Catalans, Rond-point de Catalogne, Pont Jumeaux……)

-  en créant parfois une diversion quelques minutes avant, d’un endroit où il était possible de rejoindre rapidement le cortège principal (il s’agissait toujours d’un groupe étudiant plus facile à structurer et à faire courir)

-  en améliorant l’ensemble du dispositif de service d’ordre avec en particulier un petit groupe apte à stopper la charge du peloton volant. Je me rappelle de deux cas où ce petit groupe fit stopper sans violence inutile puis reculer les policiers le temps que la manifestation se disperse, d’une part à l’entrée de la rue d’Alsace alors que les policiers arrivaient d’Esquirol, d’autre part vers le milieu de la rue Bayard alors que les policiers arrivaient du centre.

La meilleure stratégie utilisée par les responsables du commissariat fut de quadriller complètement un quartier après le départ de la manifestation puis arrêter quiconque ne pouvait justifier sa présence.

Sur le fond, quand on tire le bilan du tournant antidémocratique (nombreuses dictatures), antisocial et irresponsable (dollar sans équivalent réel) que les puissants ont fait prendre à l’histoire humaine à cette époque, nos manifestations clandestines étaient justifiées. Leur influence réelle fut limitée mais réelle (par exemple vis-à-vis du régime franquiste, du Portugal, de la Grèce, vis-à-vis aussi des USA confrontés à un mouvement mondial opposé à leur guerre du Vietnam).

Jacques Serieys le 9 octobre 2006


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