Pourquoi je ne suis pas social-démocrate, par Alexis Corbière

samedi 26 novembre 2022.
 

Mon camarade François Ruffin a accordé à « l’Obs » une riche interview dans laquelle il revendique une nouvelle identité politique, qu’il annonce en disant de lui-même : « Je vais me soc-démiser. » Pleine couverture, l’hebdomadaire titre à côté de sa photo : « Je suis social-démocrate. » Et l’ensemble dessine une stratégie qui permettrait, à ses yeux, de l’emporter en 2027. Puisqu’il ouvre un débat, je veux y apporter mes propres arguments, pointer quelques divergences profondes d’analyse et expliquer pourquoi finalement la voie qu’il propose serait une impasse.

François Ruffin : « Je suis social-démocrate »

Avant tout et pour éviter les faux débats, il faut rappeler ce qu’a été la social-démocratie. Dans son épure, le modèle social-démocrate combine une stratégie politique réformiste et une forme d’organisation qui repose sur les liens étroits entre un parti de masse, fortement implanté dans la classe ouvrière, hégémonique et quasi unique à gauche, et un mouvement syndical tout aussi puissant. La convergence des deux forces permet généralement la constitution d’un tissu dense d’associations, instituts de recherche, mutuelles et œuvres sociales diverses. Ce modèle social-démocrate a largement dominé l’histoire politique de l’Europe du Nord après 1945. Les syndicats y sont alors assez puissants pour imposer à un patronat, lui aussi structuré à l’échelle nationale, des compromis favorables aux travailleurs sur le partage de la richesse créée.

La France n’a jamais connu de véritable social-démocratie

Dans l’idéal social-démocrate tel qu’il est né au début du XXe siècle, le capitalisme sera contraint à de tels reculs que, de concessions en concessions, garanties politiquement par la puissance du parti, la révolution sociale deviendra presque inutile. Même si la perspective de dépassement du capitalisme a été progressivement abandonnée par les partis sociaux- démocrates, il est incontestable que ce cadre a permis d’importantes avancées sociales jusqu’aux années 1980 dans toute l’Europe. Mais la France n’a jamais connu de véritable social-démocratie.

Le Parti socialiste de 1971 n’a jamais été un parti de masse, encore moins un parti ouvrier. Le syndicalisme français est divisé et les liens entre le PS et les syndicats ont toujours été très lâches. Paradoxalement, le parti qui s’est peut-être le plus rapproché en France de l’organisation social-démocrate était le PCF dans ses grandes heures, avec sa forte implantation populaire, ses liens étroits avec la CGT, première centrale syndicale du pays, et leur tissu serré d’associations satellites. Mais le PCF n’a jamais assumé ce positionnement.

Les nouvelles ambitions de François Ruffin

Plutôt que la social-démocratie, une autre voie de transformation sociale a été construite dans notre pays à partir de la fin du XIXe siècle, celle du socialisme républicain. Jean Jaurès inscrit l’idéal socialiste dans le prolongement du combat républicain. La conquête de l’égalité sociale ne pourra être achevée sans que la démocratie pénètre jusqu’au cœur du système productif, réalisant ainsi le dépassement du capitalisme. « Le socialisme, c’est la République menée jusqu’au bout avec le maximum de démocratie », écrit Jaurès en 1901. Revenir en 2022 ou 2027 à la social-démocratie, à ses méthodes et aux formes d’organisation qui lui sont consubstantielles n’aurait donc rien de facile dans un pays où elle n’a jamais véritablement existé. Mais, surtout, la voie social-démocrate n’est plus praticable aujourd’hui même si l’impératif d’un partage de la richesse produite plus favorable aux travailleurs n’est pas discutable.

Le consensus social-démocrate des Trente Glorieuses ou son équivalent français reposait en effet sur une croissance économique forte et le caractère national de l’économie. Dans ce contexte, la lutte pour le partage de la richesse entre capital et travail permettait à chacun de prendre une part des fruits de la croissance. Le patronat devait concéder aux salariés une part de la richesse supplémentaire produite mais l’entreprise en conservait une part elle aussi pour ses investissements et la distribution du profit à ses propriétaires. Tant que la croissance était là et que les entreprises étaient contraintes de rester dans le cadre national par les restrictions imposées à la circulation des capitaux et des marchandises, le compromis social-démocrate a fonctionné. Jusqu’aux années 1980, il a plutôt bien fonctionné pour les travailleurs.

Désastre écologique

Ceci explique qu’à partir des années 1980, à l’initiative de Ronald Reagan et Margaret Thatcher, les forces capitalistes ont tout mis en œuvre pour imposer un nouvel ordre économique basé sur la libéralisation des mouvements de capitaux, le libre-échange généralisé, la destruction des protections sociales. Bref, la mondialisation néolibérale. Pour le dire plus simplement, quand le patron peut délocaliser l’usine sans trop de difficulté, quand le propriétaire est un fonds de pension, quand on peut mettre en concurrence les salariés d’un continent avec ceux d’un autre, il n’y a plus d’espace pour la social-démocratie.

N’oublions pas non plus que le compromis social-démocrate ignore le prix payé par la nature et le climat à la croissance économique. Le productivisme est une autre condition du partage négocié entre capital et travail. Le capital accepte plus facilement les augmentations salariales quand l’exploitation de plus en plus brutale des ressources de l’environnement lui permet de maintenir ses taux de profit. Nous savons désormais à quel désastre écologique cela nous a conduit. C’est une raison supplémentaire et fondamentale pour laquelle il est aujourd’hui impossible de reproduire les solutions du passé.

Fabien Roussel face à Benoît Hamon : les « allocs », la gauche et le travail A cette lumière, on comprend mieux les échecs successifs du PS « social-démocrate » qui n’est pas un problème de personne ou de caractère, mais de stratégie. Cette impasse a fini par abîmer l’étiquette, à mes yeux définitivement, en l’apposant sur une politique qui n’était plus rien d’autre, de façon caricaturale sous François Hollande, que celle d’un ajustement plus ou moins brutal à l’ordre néolibéral. Pourquoi alors revenir à un modèle qui a échoué ? Dans les années futures, une social-démocratie ressuscitée pourrait-elle avoir d’autre programme qu’une ambition sociale réduite à peu de chose, faute des moyens qui permettraient d’en imposer à un capital financier transnationalisé ? Or c’est bien contre cet adversaire qu’il faudra construire le rapport de force pour une meilleure distribution des richesses et la préservation des conditions de survie sur Terre.

Outre l’impensé écologique, la voie social-démocrate souffre enfin d’un autre défaut majeur : elle ignore, ou au minimum elle sous-estime grandement, l’impératif démocratique. C’est pourtant le verrou à ouvrir pour de prochaines victoires. Pouvons-nous espérer changer la vie des gens tant que de plus en plus de citoyens s’éloigneront de la vie démocratique et des élections parce qu’ils ont, non sans raison, le sentiment que les institutions qui sont censées les représenter les ignorent ? Nous ne parviendrons à imposer ni une meilleure répartition des richesses, ni la planification écologique, ni une relocalisation de l’économie et des productions, sans une mobilisation politique de l’ensemble de la population dans la durée. Pour ramener les citoyens vers l’action politique, il ne suffira pas d’apparaître comme ceux qui témoignent le plus d’empathie, ou qui ont le programme de mesures jugé – par qui d’ailleurs ? – le plus « réaliste » ou le mieux à même d’attirer des hypothétiques électeurs macronistes supposés de gauche. Non.

S’adresser en priorité aux plus éloignés de la vie démocratique En revanche, il est indispensable de proposer aux citoyens de reprendre le pouvoir sur leurs vies personnelles et leur vie collective. Le combat démocratique doit ainsi être au cœur de notre stratégie de mobilisation populaire. Nous ne devons pas cesser de proposer des droits nouveaux pour les citoyens : d’intervention, de pétition, d’initiative référendaire, de contrôle des pouvoirs, de révocation des élus… Ce programme de révolution démocratique est celui du projet d’Assemblée constituante pour une VIe République que nous portons. Je rappelle que le mouvement profondément populaire des « gilets jaunes » a porté, avec ses expressions propres, une exigence semblable de démocratie, en même temps que la revendication d’un travail et d’une vie digne pour chacun.

Cette nouvelle façon de penser et de faire vivre notre souveraineté restera la caractéristique et la preuve d’un peuple qui n’a pas de maître. Les Français souffrent des coups de menton du tout-pouvoir élyséen et le bonapartisme qu’il diffuse banalise l’exercice autoritaire d’un pouvoir minoritaire. Comme la planification écologique, la revendication démocratique n’est pas un supplément d’âme radical mais bien une condition nécessaire pour construire l’avenir en commun dont a besoin le pays.

Stratégiquement, cet agenda politique commande de nous adresser en priorité à ceux qui sont les plus éloignés de la vie démocratique : d’une part, les électeurs qui s’abstiennent et qui sont massivement issus des milieux populaires ; d’autre part, sur ce point François Ruffin et moi sommes d’accord, les électeurs populaires du Rassemblement national victimes de la crise et bernés par les mensonges antisociaux de l’extrême droite. Mais, aussi difficile que soit la tâche, nous devons nous y astreindre sans concession aucune à la xénophobie et au racisme, sans renoncer d’un pouce aux exigences de l’égalité républicaine et de la solidarité humanitaire. Ce n’est pas en courtisant prioritairement les électeurs du centre gauche que nous progresserons de façon décisive à la prochaine élection. Ce n’est pas par la dissimulation, mais par la vérité et la franchise de notre programme que nous avons rassemblé 7,7 millions de voix lors de la dernière élection présidentielle.

Plutôt qu’en ranimant une social-démocratie zombie, nous l’emporterons en convainquant toujours mieux que la solution aux malheurs du pays passe par une triple rupture : de notre manière de produire et partager la richesse, de notre organisation pour lutter contre le changement climatique et des institutions politiques qui nous permettent de faire société. En trois mots, en construisant une république sociale, démocratique et écologique. La tâche est complexe, certes. Mais, pour l’emporter en 2027, aucun raccourci n’est possible. Et encore moins la nostalgie d’un passé qui n’est plus. Ou pire, qui n’a jamais existé.


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