Hommage à Jean Zay, grand ministre du Front Populaire

vendredi 6 octobre 2017.
 

4 octobre 1940 : Jean Zay est condamné à la prison à perpétuité avant d’être massacré

Né en 1904 à Orléans dans une famille juive alsacienne du côté de son père Léon, sa mère était de souche protestante, une double lignée qui sait ce qu’est la persécution. La famille opte pour la nationalité française après 1870 et refuse les bottes de Bismarck. Léon Zay est un journaliste, en 1898 dans la région d’Orléans la presse officielle est entièrement aux mains des antidreyfusards. Il crée un journal qui militera pour la réhabilitation du capitaine Dreyfus. Son fils Jean s’engage, comme beaucoup de républicains radicalisés, au parti radical en 1920, en maçonnerie en 1921 et à la Libre Pensée en 1922. En 1932, il sera candidat aux élections législatives et essuie de la part de la droite orléanaise et catholique une campagne antisémite. Il appartient, comme Pierre Cot le futur ministre de l’air du Front Populaire, dont il sera l’ami, ou le célèbre Jean Moulin, à cette génération de jeunes cadres formant l’aile gauche du radicalisme et qui pousseront à l’accord avec les partis ouvriers après 1934 en faveur du Front Populaire.

Je me permets d’ajouter un point qui a par ailleurs été souligné dans le livre que Pierre Péan a consacré à Jean Moulin (Vie et Mort de Jean Moulin) ; pour les hommes de cette génération et de cette sensibilité politique, les regards se tournaient vers l’Est et l’expérience de la première république soviétique, en 1930 même les cadres politiques ou les intellectuels les plus avisés savaient peu de choses du stalinisme, et en 1934 la question pressante qui se posait était de répondre à la question suivante : comment s’opposer efficacement à ceux qui voulaient abattre « la gueuse » et comment donner des réponses politiques.

Sous-secrétaire d’état dans le gouvernement Albert Sarraut, il retrouve son siège de député en juin 1936. Appelé par Léon Blum, il devient à 32 ans ministre de l’Education Nationale et des Beaux-Arts. Son œuvre scolaire et culturelle est multiple. On lui doit d’abord la prolongation de l’obligation scolaire de 13 à 14 ans dès la rentrée scolaire de 1936. Jean Zay ne croit pas à une gestion de l’Education Nationale à coup de circulaires, il laisse la liberté d’expérimentation aux instituteurs. Que les enseignants prennent des initiatives pédagogiques en fonction du terrain sociologique sur lequel ils exercent leur mission, transmettre le savoir et l’autorité publique prendra et projettera ce qui peut être gardé. Jean Zay réhabilitera Célestin Freinet, instituteur pacifiste après 1918 et partisan de nouvelles techniques pédagogiques fondées sur l’expérimentation. Il entamera le processus d’unification du système éducatif, tout en faisant une place aux activités dirigées : il introduit un après-midi par semaine de loisirs dirigés sous la responsabilité des enseignants. Il sera sur ce point attaqué par la droite qui épingle le ministère de l’Education Nationale comme celui de l’institutionnalisation de la paresse, comme d’ailleurs celle-ci condamne l’introduction des congés payés… Il est à l’origine de la création de l’Ecole Normale d’Administration. Il se bat pour la démocratisation de la culture. Il a rénové la Comédie Française, il met en place une équipe à qui il laisse mandat de mener à bien ce travail. Il crée plusieurs musées. Il intervient pour améliorer l’appareil législatif conduisant à la défense des droits de l’écrivain et à la protection de la propriété littéraire et artistique, combat d’ailleurs qui avait été entamé par Victor Hugo lui-même. Sur la question laïque, il intervient de manière très claire pour interdire à la fois la propagande politique dans les établissements scolaires, ceux-ci étant à l’époque des cibles pour la propagande des ligues d’extrême droite, ainsi que tout prosélytisme religieux. Il aurait suffi d’ailleurs, quand les questions de prosélytisme se sont trouvé posées dans la période actuelle, de se référer aux deux circulaires Jean Zay qui se situaient clairement dans la ligne des lois laïques d’organisation de l’enseignement public et de la loi organique de 1905 de séparation des églises et de l’Etat. Le ministère de l’Education Nationale sous la direction de Jean Zay, c’est une bataille acharnée pour obtenir les crédits nécessaire à l’accomplissement des missions que lui avait assigné le Front Populaire. Par exemple, lorsque l’effectif d’une classe devenait supérieur à 35 élèves, il se battait pour dédoubler, donc pour créer un poste au budget. Quelle bouffée d’air frais pour les enseignants de ma génération qui ont vu, à la fin de la période des 30 glorieuses, les gouvernements de gauche engager le processus inverse… Globalement Jean Zay a été un ministre de l’Education Nationale qui a eu la confiance de ses enseignants… C’est devenu rare de nos jours. On a même vu, sous la gauche plurielle, un dénommé Allègre qui avait mis toute la profession dans la rue contre lui…

Il a encore le temps de créer la cinémathèque française lorsque la seconde guerre mondiale éclate. Les parlementaires se rendent à Bordeaux et là se pose la question : soit accepter l’armistice et soutenir Pétain, soit continuer le combat contre l’Allemagne nazie. Il embarque avec 24 parlementaires, dont Mendès France, pour l’Afrique du nord, mais il est arrêté le 16 août 1940 à Rabat. Il est embastillé à Clermont Ferrand sous l’inculpation de désertion, en fait l’accusation est totalement empreinte d’antisémitisme ; il est accusé d’avoir corrompu la jeunesse française durant quatre ans. Il comparait au procès de Riom, procès du Front Populaire instruit par des magistrats stipendiés par le gouvernement profasciste de Pétain. Cette mascarade de justice sera stoppée sur ordre de Hitler car elle tournait à la dérision du régime de Vichy. Les audiences du procès de Riom seront secrètement retranscrites par Jean Zay et passeront à l’extérieur de la prison dans l’arrière-fond du landau de sa fille, notre conférencière.

Le 24 juin 1944, quatre miliciens se rendront à la prison où il était incarcéré, sous prétexte de transfert. Il disparaît ce jour-là. Les circonstances de l’assassinat ne seront révélées que par l’un des assassins arrêté en 1948. Il sera jugé seulement en 1953 et défendu par un maître du barreau de l’époque, maître Floriot, qui demandera les circonstances atténuantes pour déficience mentale de son client. Condamné à la prison, il sera libéré au bout de deux ans... Ainsi se révèle encore un des visages de la période de parodie de justice de l’épuration et de l’après-guerre…

Hommage à vous monsieur Jean Zay !


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