6 juillet 1880 Le 14 juillet devient jour de fête nationale

jeudi 20 juillet 2017.
 

Le 6 juillet 1880, sur proposition de Benjamin Raspail, député de la gauche républicaine, fils de François-Vincent Raspail dont il avait partagé l’exil et les idées socialistes d’extrême gauche, l’Assemblée nationale vote une loi faisant du 14 juillet la fête nationale annuelle en commémoration de la prise de la Bastille et de la Fête de la Fédération.

François-Vincent Raspail, passeur de la révolution française au socialisme, candidat à la présidence de la république le 11 décembre 1848

Cette date s’est tellement bien installée comme fête nationale liée d’une part à la Révolution française, d’autre part à la victoire de la "République" contre les royalistes, cléricaux et pré-fascistes :

- que durant des décennies la gauche s’est rassemblée chaque 14 juillet dans les banquets républicains locaux.

- que Pétain lui-même n’osera la supprimer comme jour férié.

- que les bals, feux d’artifice et défilés officiels font trop oublier leur origine : une journée révolutionnaire magnifique

14 juillet 1789 : la prise de la Bastille symbolise la fin définitive de la monarchie "absolue" et l’accélération du processus populaire révolutionnaire

1) Quel jour la république doit-elle choisir comme fête nationale ?

De 1879 à 1885, la France connaît une poussée électorale importante vers la gauche. Les royalistes se voient de plus en plus marginalisés ; le légitimiste président Mac-Mahon démissionne, remplacé par un vieux républicain modéré et madré, Jules Grévy. Maîtres de l’Elysée, de l’Assemblée (Gambetta), du gouvernement, du Sénat (Léon Say), d’une majorité de grosses villes... la gauche, même diverse, prend plusieurs décisions hautement symboliques : transfert du siège des pouvoirs publics de Versailles (1871) à Paris (1879), amnistie accordée aux condamnés de la Commune (10 juillet 1880), adoption de La Marseillaise comme hymne national (1879) et du 14 juillet pour fête nationale (6 juillet 1880).

Cette gauche comprend des députés héritiers des révolutions de 1793, 1830, 1848 et 1871 comme Raspail, mais aussi des Républicains bourgeois comme le président Jules Grèvy et l’influent ministre Jules Ferry. Ils hésitent sur la date à choisir comme symbole de la nation républicaine.

Les députés de gauche sont partagés entre plusieurs dates, en particulier :

- le 5 mai 1789, ouverture des Etats généraux

- l’anniversaire du 14 juillet 1789

- le 4 août 1789 (abolition des privilèges de la noblesse et du clergé)

- l’anniversaire de la Prise des Tuileries qui marque la chute de la royauté (10 août 1792)

- l’anniversaire de Valmy, la proclamation de la République et premier jour de la grande Convention (20 et 21 septembre 1792)

- le 21 janvier 1793 (Louis XVI guillotiné)

- l’anniversaire du 24 février 1848

Toutes les dates ont des défauts. Dans la perspective historique émancipatrice, les députés autour de Raspail excluent plusieurs dates comme fête nationale républicaine :

- au 5 mai 1789, les monarchistes sont encore partie prenante du consensus autour d’un Roi n’ayant rien perdu de son pouvoir,

- le 4 août n’est guère qu’un consensus conjoncturel boiteux que la Convention complètera...

Finalement, le 14 juillet réunit la dimension révolutionnaire populaire de 1789 à la fondation plus consensuelle de la Nation en 1790 ; il symbolise mieux que les autres dates le passage de l’Ancien régime à la république.

Dans l’ouvrage Les lieux de mémoire, Christian Amalvi résume bien les raisons politiques pour lesquelles la majorité républicaine a choisi cette date :

« Le choix du 14 juillet 1789 comme fête nationale n’offre donc que des avantages aux républicains : en niant la division de la société française en classes antagonistes, il conjure un passé menaçant, mais, en proclamant sa volonté de poursuivre les promesses d’affranchissement moral et intellectuel, que faute de temps, la révolution française n’a pu tenir, il ouvre des perspectives d’avenir fondées sur la science, le progrès et la raison. »

Lors du choix d’une date comme fête nationale, la droite se bat, vent debout contre le 14 juillet "La date du 14 juillet ne rappelle pas seulement le triomphe de l’insurrection ; elle rappelle aussi et surtout les scènes de carnage et de cannibalisme qui préparèrent la Terreur mais qui l’avaient d’avance dépassée." (Le Figaro, 1878)

Depuis cette charge antirépublicaine, Le Figaro n’a pas progressé. Quant au 14 juillet, il est parfaitement passé dans les traditions populaires.

2) Du 14 juillet 1789 au 14 juillet 1880

" La prise de la Bastille, ce fut proprement une fête, ce fut la première célébration, la première commémoration et pour ainsi dire le premier anniversaire de la prise de la Bastille. Ou enfin le zéroième anniversaire." (Charles Péguy)

La prise de la Bastille représente un évènement de dimension universelle :

- par le rapport de force qu’elle institue en faveur du peuple et de ses élus à la Constituante

- par le pouvoir populaire qu’elle suscite, prémisse de la souveraineté populaire

De 1789 à 1880, des Républicains ont continué à porter la signification symbolique de cette date.

C’est le cas de Victor Hugo, exilé à Guernesey, en 1859 :

- C’est le quatorze juillet.
- A pareil jour, sur la terre
- La liberté s’éveillait
- Et riait dans le tonnerre.

- Peuple, à pareil jour râlait
- Le passé, ce noir pirate ;
- Paris prenait au collet
- La Bastille scélérate

- A pareil jour, un décret
- Chassait la nuit de la France,
- Et l’infini s’éclairait
- Du côté de l’espérance.

Le Quatre-vingt-treize du même Victor Hugo, paru en 1874, a préparé le choix du 14 juillet par ses nombreuses formules lapidaires "89, la chute de la Bastille, la fin du supplice des peuples", "renverser les bastilles, c’est délivrer l’humanité" »...

De 1789 à 1880, la célébration de la prise de la Bastille a représenté un enjeu politique de première importance. En 1872, une circulaire ministérielle a interdit toute initiative. Pour le 14 juillet 1879, un habitant de la rue des Epinettes ayant arboré un drapeau tricolore, paré du bonnet phrygien, le commissaire de police du quartier fait enlever, comme séditieux, cet emblème républicain.

3) La droite s’oppose violemment à la proclamation du 14 juillet comme fête nationale

8 juin 1880 Début du débat parlementaire sur la proclamation du 14 juillet comme fête nationale

4) L’extrême gauche et le 14 juillet

En 1880, une majorité de l’extrême gauche socialiste se bat contre le 14 juillet comme fête nationale :

- parce qu’elle mène bataille au même moment contre la république bourgeoise des Grévy et Ferry

- parce qu’elle considère la Révolution française comme une révolution bourgeoise

- parce que le 14 juillet 1880 met en avant la Nation et le renouveau de son armée après la défaite de 1870 alors que l’extrême gauche socialiste se veut internationaliste

Il faut avoir connaissance de ce désaccord pour comprendre l’intervention ci-dessous de Hugo et son insistance :

- sur le souhait populaire de voir choisir le 14 juillet comme date de fête nationale

- sur la dimension universelle de la prise de la Bastille et du 14 juillet

- sur la figure symbolisée par le 14 juillet : L’Humanité

- sur le rôle historique du 14 juillet « L’écroulement de cette citadelle, c’était l’écroulement de toutes les tyrannies, de tous les despotismes, de toutes les oppressions... Le 14 juillet a marqué la fin de tous les esclavages »

- sur le lien entre fixation du 14 juillet comme fête et amnistie totale des Communards.

Le PCF rompra avec l’opposition au 14 juillet en 1935, 1936...

4) Discours de Victor Hugo au Sénat pour fixer la fête nationale au 14 juillet

Victor Hugo. Troisième discours au Sénat pour l’amnistie. Séance du 3 juillet 1880

« J’appellerai seulement votre attention sur un fait. Messieurs, le 14 juillet est une fête ; votre vote aujourd’hui touche à cette fête. Quelle est cette fête ? Cette fête est une fête populaire. Voyez la joie qui rayonne sur tous les visages, écoutez la rumeur qui sort de toutes les bouches. C’est plus qu’une fête populaire, c’est une fête nationale. Regardez ces bannières, entendez ces acclamations. C’est plus qu’une fête nationale, c’est une fête universelle. Constatez sur tous les fronts, anglais, espagnols, italiens, le même enthousiasme ; il n’y a plus d’étrangers.

Messieurs, le 14 juillet, c’est la fête humaine. Cette gloire est donnée à la France, que la grande fête française, c’est la fête de toutes les nations. Fête unique. Ce jour-là, le 14 juillet, au-dessus de l’assemblée nationale, au-dessus de Paris victorieux, s’est dressée, dans un resplendissement suprême, une figure, plus grande que toi, Peuple, plus grande que toi, - l’Humanité ! (Applaudissement)

Oui, la chute de cette Bastille, c’était la chute de toutes les Bastilles. L’écroulement de cette citadelle, c’était l’écroulement de toutes le tyrannies, de tous les despotismes, de toutes les oppressions. C’était la délivrance, la mise en lumière, toute la terre tirée de toute la nuit. C’était l’éclosion de l’homme. La destruction de cet édifice du mal, c’était la construction de l’édifice du bien. Ce jour-là, après son long supplice, après tant de siècles de torture, l’immense et vénérable Humanité s’est levée, avec ses chaînes sous ses pieds et sa couronne sur sa tête.

Eh bien, messieurs, ce jour-là, on vous demande de le célébrer de deux façons, toutes deux augustes. Vous n’y manquerez certainement pas. Vous donnerez à l’armée le drapeau, qui exprime à la fois la guerre glorieuse et la paix puissante, et vous donnerez à la nation l’amnistie, qui signifie concorde, oubli, conciliation, et qui, là-haut, dans la lumière, place au-dessus de la guerre civile la paix civile. (Très bien ! - Bravos. )

Le 14 juillet a marqué la fin de tous les esclavages. Ce grand effort humain a été un effort divin. Quand on comprendra, pour employer les mots dans leur sens absolu, que toute action humaine est une action divine, alors tout sera dit, le monde n’aura plus qu’à marcher dans le progrès tranquille vers l’avenir superbe.

Messieurs, ce sera un double don de paix que vous ferez à ce grand pays : le drapeau, qui exprime la fraternité du peuple et de l’armée ; l’amnistie, qui exprime la fraternité de la France et de l’humanité.

Rendons grâce à la République. »

Pour conclure, citons deux 14 juillet significatifs :

- Le 14 juillet 1915, les cendres de Rouget de Lisle sont transférées aux Invalides

- surtout, le grande fête du 14 juillet 1936 qui voit le Parti Communiste Français chanter à la fois L’Internationale et la Marseillaise, lever à la fois le drapeau tricolore et le drapeau rouge.

Jacques Serieys

- Le 14-Juillet (deuxième partie). 2000 Ans d’Histoire sur France Inter de Patrice Gélinet avec Rémi Dalisson (historien).

http://www.youtube.com/watch?v=kEDJ...


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