La Fontaine dans les manuels scolaires : des biographies discutables

samedi 17 juin 2017.
 

Les hasards de la vie professionnelle m’ont amené à jeter un coup d’œil sur les notices biographiques concernant Jean de La Fontaine dans les manuels scolaires de français pour les classes de seconde et première. Pourquoi sont-elles aussi mauvaises ? Franchement, je ne sais pas. Voici quelques remarques sur quatre d’entre elles.

1) Exemple de carence caractérisant plusieurs notices biographiques de ces manuels ? La jeunesse parisienne de La Fontaine

A quelle date La Fontaine a-t-il quitté Château-Thierry pour s’installer à Paris ? En 1658, répondent les manuels scolaires.

En affirmant cela, sans plus de précision, ces manuels passent à côté des évènements, très dépendants de la vie culturelle parisienne, qui expliquent toute la vie ultérieure et toute l’oeuvre de La Fontaine.

Ils passent à côté de l’importance du groupe des Chevaliers de la Table ronde par lequel il découvre les milieux cultivés et artistiques et dans lequel débute son apprentissage de l’écriture.

Ils passent à côté de son introduction dans la société par les milieux protestants aisés et critiques de la capitale.

Ils passent à côté de La Fronde comme moment fondateur de l’implication du fabuliste dans les combats d’idées de son siècle

2) Nathan Français Seconde Textes Méthodes

Cet ouvrage réalisé par huit enseignants (dont 7 agrégés) propose page 530 une biographie de La Fontaine divisée en 4 parties, les années de formation, le parisien, le fabuliste, la fin de sa vie :

Les années de formation « Né à Château Thierry en 1621, Jean de La Fontaine sera, comme son père, « maître des Eaux et Forêts ». Les obligations de sa charge l’entraînent dans de fréquentes randonnées à travers les bois et les campagnes de cette région, qui sera la toile de fond de bien des Fables. » Ces deux phrases induisent une grande influence de la profession de La Fontaine sur son œuvre ; j’en suis moins certain. D’une part, le fabuliste n’était pas un « Maître des Eaux et Forêts » à l’activité soutenue et exemplaire. D’autre part, sa connaissance des « bois et campagnes » reste sommaire, sinon parfois erronée comme plusieurs spécialistes l’ont déjà noté. Quant au verbe « sera » de la deuxième phrase, j’aimerais bien connaître son sujet pour justifier un accord à la 3ème personne du singulier.

« Il s’installe à Paris en 1658. Protégé par de grands personnages de la Cour de Louis XIV (comme le riche ministre Fouquet) dont sa carrière suit le cours des faveurs et des disgrâces, il en est à la fois l’amuseur avec ses Contes et Nouvelles libertins et l’observateur critique avec ses fables. » Erreurs : La Fontaine connaît déjà très bien la capitale en 1658 puisque ses parents l’ont inscrit dans un collège parisien 23 ans plus tôt en 1635, et qu’ensuite il est resté très présent dans cette ville malgré quelques va et vient. De plus, en 1658, il connaît déjà Fouquet. Quant à faire de La Fontaine un « protégé de grands personnages de la Cour de Louis XIV suivant le cours de leurs faveurs et disgrâces » Ouaf ! Ouaf ! C’est passer complètement à côté de la personnalité du fabuliste.

• « Les salons et la Cour sont un terrain d’observation privilégié du manège des grands et de leurs flatteurs… La Fontaine y puise la matière de ses Fables. » La Cour ne pouvait être son « terrain d’observation privilégié » puisqu’il n’y a jamais posé les pieds.

• « En 1692, le poète se convertit et renie ses contes libertins écrits dans sa jeunesse ». Premièrement, la seule indication de cette notice biographique du manuel Nathan concernant les idées du fabuliste porte sur cette fameuse « conversion » ; ce n’est pas raisonnable. Quelles étaient ses idées avant de se convertir ? Deuxièmement, il est étonnant de pointer le reniement des Contes libertins sans avoir abordé leur contenu.

3) Nathan Seconde Français Littérature Textes et séquences

Même notice que pour le précédent ouvrage avec une innovation : La Fontaine "défenseur de la pureté de style classique". Cette affirmation se retrouve fréquemment dans le cadre scolaire aujourd’hui. Or, cela ne me paraît pas juste. J’ai essayé d’y répondre dans un petit article :

Jean de La Fontaine, poète engagé, libre et libertin

4) Magnard Français Littérature Seconde

La première partie de la courte biographie (page 469) présente les professions du fabuliste de façon assez légère. "La Fontaine se tourne vers la vie ecclésiastique puis devient avocat avant d’hériter de son père la charge de maître des eaux et forêts à Château-Thierry. L’installation du poète à Paris en 1658..." Cette notice fait de La Fontaine un membre du clergé (faux, il a seulement suivi des études de prêtrise durant un an), puis un avocat (or, il n’a jamais plaidé ou guère plaidé).

Autre surprise en fin de notice "Il écrit alors ses célèbres Contes (1665-1674) et Fables (1668-1696)" Rappelons que La Fontaine décède en 1695 ; de plus, je ne crois pas qu’il ait écrit de conte après 1693.

5) Bordas Première Toutes séries Textes et perspectives

Voici seulement la dernière phrase de cette notice concernant La Fontaine "La mort édifiante de Madame de La Sablière précède sa conversion ; il abjure alors ses contes grivois et finit sa vie dans la piété, traduisant des hymnes et des psaumes." Madame de La Sablière était protestante et s’est seulement convertie en 1693 à une période où cette religion était de plus en plus persécutée avant d’être interdite par la révocation de l’édit de Nantes. Quant à La Fontaine, je suis surpris de ne jamais trouver trace de ses idées dans les notices biographiques sauf pour parler de sa "conversion" sur sa fin de vie marquée par de très graves ennuis de santé.

6) Parmi les manuels intéressants, je citerais le Nathan Technique Bac Pro 3 ans Edition 2009

Il comprend une Séquence 15 Les philosophes des Lumières et le combat contre l’injustice intitulée L’indignation et le refus "C’est avec des mots que l’on peut convaincre, s’opposer ou dénoncer. Au XVIIIème siècle, des écrivains, des orateurs, des penseurs ont dit leur indignation et leur refus de l’injustice, ouvrant ainsi la voie à la Révolution française."

Le premier texte de cette séquence n’est autre que Les Animaux malades de la peste, excellente fable de La Fontaine. La brève présentation de l’auteur est centrée sur ses idées "Il expose sous une forme plaisante et imagée les critiques faites au pouvoir royal, au comportement des nobles comme des bourgeois. Il pointe avec perspicacité les défauts des hommes. Volontiers ironique avec les puissants, il épargne dans ses fables les pauvres et les humbles, souvent victimes du pouvoir arbitraire".

Après deux pages consacrées à La Fontaine, exemple de "refus du pouvoir absolu" viennent Voltaire, Rousseau, Beaumarchais, Diderot, Condorcet. Très Bien.

Jacques Serieys


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