Poèmes pour l’hiver

lundi 6 février 2017.
 

La neige

Emile Verhaeren

- La neige tombe, indiscontinûment,

Comme une lente et longue et pauvre laine,

Parmi la morne et longue et pauvre plaine,

Froide d’amour, chaude de haine.

- La neige tombe, infiniment,

Comme un moment -

Monotone - dans un moment ;

La neige choit, la neige tombe,

Monotone, sur les maisons

Et les granges et leurs cloisons ;

La neige tombe et tombe

Myriadaire, au cimetière, au creux des tombes.

- Le tablier des mauvaises saisons,

Violemment, là-haut, est dénoué ;

Le tablier des maux est secoué

A coups de vent, sur les hameaux des horizons.

- Le gel descend, au fond des os,

Et la misère, au fond des clos,

La neige et la misère, au fond des âmes ;

La neige lourde et diaphane,

Au fond des âtres froids et des âmes sans flamme,

Qui se fanent, dans les cabanes.

- Aux carrefours des chemins tors,

Les villages sont seuls, comme la mort ;

Les grands arbres, cristallisés de gel,

Au long de leur cortège par la neige,

Entrecroisent leurs branchages de sel.

- Les vieux moulins, où la mousse blanche s’agrège,

Apparaissent, comme des pièges,

Tout à coup droits, sur une butte ;

En bas, les toits et les auvents

Dans la bourrasque, à contre vent,

Depuis Novembre, luttent ;

Tandis qu’infiniment la neige lourde et pleine

Choit, par la morne et longue et pauvre plaine.

- Ainsi s’en va la neige au loin,

En chaque sente, en chaque coin,

Toujours la neige et son suaire,

La neige pâle et inféconde,

En folles loques vagabondes,

Par à travers l’hiver illimité du monde.


Nuit de neige

Guy de Maupassant

- La grande plaine est blanche, immobile et sans voix.

Pas un bruit, pas un son ; toute vie est éteinte.

Mais on entend parfois, comme une morne plainte,

Quelque chien sans abri qui hurle au coin d’un bois.

- Plus de chansons dans l’air, sous nos pieds plus de chaumes.

L’hiver s’est abattu sur toute floraison ;

Des arbres dépouillés dressent à l’horizon

Leurs squelettes blanchis ainsi que des fantômes.

- La lune est large et pâle et semble se hâter.

On dirait qu’elle a froid dans le grand ciel austère.

De son morne regard elle parcourt la terre,

Et, voyant tout désert, s’empresse à nous quitter.

- Et froids tombent sur nous les rayons qu’elle darde,

Fantastiques lueurs qu’elle s’en va semant ;

Et la neige s’éclaire au loin, sinistrement,

Aux étranges reflets de la clarté blafarde.

- Oh ! la terrible nuit pour les petits oiseaux !

Un vent glacé frissonne et court par les allées ;

Eux, n’ayant plus l’asile ombragé des berceaux,

Ne peuvent pas dormir sur leurs pattes gelées.

- Dans les grands arbres nus que couvre le verglas

Ils sont là, tout tremblants, sans rien qui les protège ;

De leur oeil inquiet ils regardent la neige,

Attendant jusqu’au jour la nuit qui ne vient pas.

Des vers


Animaux... l’hiver (poèmes)


Le vent sauvage de Novembre (poème d’Emile Verhaeren)


Dialogue

Amadis JAMYN, poète champenois de la Pléiade (1540 - 1593), ami de Ronsard

- Où sont tant de beautés que le printemps avait,

Ornement des jardins et des molles prairies ?

Où sont toutes les fleurs des campagnes fleuries ?

Où est le temps serein qui les coeurs émouvait ?

- Où est le doux plaisir qui dans l’âme pleuvait

Durant les jeunes mois ? par qui les fantaisies

Des esprits généreux célestement nourries

Admiraient les effets que nature pouvait ?

- Ces beautés maintenant mortes dessus la terre

Vivent en Artémis, qui les garde et les serre

Pour embellir ce tout de mille bien divers ;

- La face du printemps de là se renouvelle,

Le soleil y emprunte une clarté plus belle,

Et c’est le paradis de ce grand univers.


Les hôtes

Emile Verhaeren

- Ouvrez, les gens, ouvrez la porte,

je frappe au seuil et à l’auvent,

ouvrez, les gens, je suis le vent,

qui s’habille de feuilles mortes.

- Entrez, monsieur, entrez, le vent,

voici pour vous la cheminée

et sa niche badigeonnée ;

entrez chez nous, monsieur le vent.

- Ouvrez, les gens, je suis la pluie,

je suis la veuve en robe grise

dont la trame s’indéfinise,

dans un brouillard couleur de suie.

- Entrez, la veuve, entrez chez nous,

entrez, la froide et la livide,

les lézardes du mur humide

s’ouvrent pour vous loger chez nous.

- Levez, les gens, la barre en fer,

ouvrez, les gens, je suis la neige,

mon manteau blanc se désagrège

sur les routes du vieil hiver.

- Entrez, la neige, entrez, la dame,

avec vos pétales de lys

et semez-les par le taudis

jusque dans l’âtre où vit la flamme.

Car nous sommes les gens inquiétants

qui habitent le Nord des régions désertes,

qui vous aimons - dites, depuis quels temps ? -

pour les peines que nous avons par vous souffertes.


Dans l’interminable …

Paul Verlaine

- Dans l’interminable

Ennui de la plaine,

La neige incertaine

Luit comme du sable.

- Le ciel est de cuivre

Sans lueur aucune,

On croirait voir vivre

Et mourir la lune.

- Comme des nuées

Flottent gris les chênes

Des forêts prochaines

Parmi les buées.

- Le ciel est de cuivre

Sans lueur aucune.

On croirait voir vivre

Et mourir la lune.

- Corneille poussive

Et vous, les loups maigres,

Par ces bises aigres

Quoi donc vous arrive ?

- Dans l’interminable

Ennui de la plaine

La neige incertaine

Luit comme du sable.

Romances sans paroles (1874)


LA NEIGE

Albert MERAT

- L’air donne le frisson comme un breuvage amer.

Le jour est morne, éteint, et prend des tons de cuivre.

Les moineaux, pépiant de froid, se laissent suivre,

Et, s’envolant, font sur la brume un vague éclair.

- La neige, floraison pâle des ciels d’hiver,

Fait pleuvoir tristement ses étoiles de givre.

Les arbres aux bourgeons captifs qu’avril délivre

La mettent à leur front, ainsi qu’un joyau clair.

- Frêle et vain ornement, outrage des ramures,

A qui va la beauté des larges feuilles mûres

Où circule le sang glorieux des étés !

- Ta blanche clarté fait que j’aime mieux les roses,

O neige dont la grâce est celle des chloroses,

Image des froideurs et des virginités.


Brise marine

Stéphane MALLARME

- Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui

Va-t-il nous déchirer avec un coup d’aile ivre

Ce lac dur oublié que hante sous le givre

Le transparent glacier des vols qui n’ont pas fui !

- Un cygne d’autrefois se souvient que c’est lui

Magnifique mais qui sans espoir se délivre

Pour n’avoir pas chanté la région où vivre

Quand du stérile hiver a resplendi l’ennui.

- Tout son col secouera cette blanche agonie

Par l’espace infligée à l’oiseau qui le nie,

Mais non l’horreur du sol où le plumage est pris.

- Fantôme qu’à ce lieu son pur éclat assigne,

Il s’immobilise au songe froid de mépris

Que vêt parmi l’exil inutile le Cygne.


En hiver

Emile Verhaeren

- Le sol trempé se gerce aux froidures premières,

La neige blanche essaime au loin ses duvets blancs,

Et met, au bord des toits et des chaumes branlants,

Des coussinets de laine irisés de lumières.

- Passent dans les champs nus les plaintes coutumières,

A travers le désert des silences dolents,

Où de grands corbeaux lourds abattent leurs vols lents

Et s’en viennent de faim rôder près des chaumières.

- Mais depuis que le ciel de gris s’était couvert,

Dans la ferme riait une gaieté d’hiver,

On s’assemblait en rond autour du foyer rouge,

- Et l’amour s’éveillait, le soir, de gars à gouge,

Au bouillonnement gras et siffleur, du brassin

Qui grouillait, comme un ventre, en son chaudron d’airain.


Nuits d’hiver

Victor Hugo

I

- Comme la nuit tombe vite !

Le jour, en cette saison,

Comme un voleur prend la fuite,

S’évade sous l’horizon.

- Il semble, ô soleil de Rome,

De l’Inde et du Parthénon,

Que, quand la nuit vient de l’homme

Visiter le cabanon,

- Tu ne veux pas qu’on te voie,

Et que tu crains d’être pris

En flagrant délit de joie

Par la geôlière au front gris.

- Pour les heureux en démence

L’âpre hiver n’a point d’effroi,

Mais il jette un crêpe immense

Sur celui qui, comme moi,

- Rêveur, saignant, inflexible,

Souffrant d’un stoïque ennui,

Sentant la bouche invisible

Et sombre souffler sur lui,

- Montant des effets aux causes,

Seul, étranger en tout lieu,

Réfugié dans les choses

Où l’on sent palpiter Dieu,

- De tous les biens qu’un jour fane

Et dont rit le sage amer,

N’ayant plus qu’une cabane

Au bord de la grande mer,

- Songe, assis dans l’embrasure,

Se console en s’abîmant,

Et, pensif, à sa masure

Ajoute le firmament !

- Pour cet homme en sa chaumière,

C’est une amère douleur

Que l’adieu de la lumière

Et le départ de la fleur.

- C’est un chagrin quand, moroses,

Les rayons dans les vallons

S’éclipsent, et quand les roses

Disent : Nous nous en allons !

……..

V

- Oh ! Reviens ! printemps ! fanfare

Des parfums et des couleurs !

Toute la plaine s’effare

Dans une émeute de fleurs.

- La prairie est une fête ;

L’âme aspire l’air, le jour,

L’aube, et sent qu’elle en est faite ;

L’azur se mêle à l’amour.

- On croit voir, tant avril dore

Tout de son reflet riant,

Éclore au rosier l’aurore

Et la rose à l’orient.

- Comme ces aubes de flamme

Chassent les soucis boudeurs !

On sent s’ouvrir dans son âme

De charmantes profondeurs.

- On se retrouve heureux, jeune,

Et, plein d’ombre et de matin,

On rit de l’hiver, ce jeûne,

Avec l’été, ce festin.

- Oh ! mon coeur loin de ces grèves

Fuit et se plonge, insensé,

Dans tout ce gouffre de rêves

Que nous nommons le passé !

- Je revois mil huit cent douze,

Mes frères petits, le bois,

Le puisard et la pelouse,

Et tout le bleu d’autrefois.

- Enfance ! Madrid ! campagne

Où mon père nous quitta !

Et dans le soleil, l’Espagne !

Toi dans l’ombre, Pepita !

- Moi, huit ans, elle le double ;

En m’appelant son mari,

Elle m’emplissait de trouble… -

O rameaux de mai fleuri !

- Elle aimait un capitaine ;

J’ai compris plus tard pourquoi,

Tout en l’aimant, la hautaine

N’était douce que pour moi.

- Elle attisait son martyre

Avec moi, pour l’embraser,

Lui refusait un sourire

Et me donnait un baiser.

- L’innocente, en sa paresse,

Se livrant sans se faner,

Me donnait cette caresse

Afin de ne rien donner.

- Et ce baiser économe,

Qui me semblait généreux,

Rendait jaloux le jeune homme,

Et me rendait amoureux.

- Il partait, la main crispée ;

Et, me sentant un rival,

Je méditais une épée

Et je rêvais un cheval.

- Ainsi, du bout de son aile

Touchant mon coeur nouveau-né,

Gaie, ayant dans sa prunelle

Un doux regard étonné,

- Sans savoir qu’elle était femme,

Et riant de m’épouser,

Cet ange allumait mon âme

Dans l’ombre avec un baiser.

- Mal ou bien, épine ou rose,

A tout âge, sages, fous,

Nous apprenons quelque chose

D’un enfant plus vieux que nous.

- Un jour la pauvre petite

S’endormit sous le gazon… -

Comme la nuit tombe vite

Sur notre sombre horizon !

|

Victor Hugo, Les quatre vents de l’esprit


Signatures: 0
Répondre à cet article

Forum

Date Nom Message