Buonarotti, héritier des Lumières, robespierriste puis socialiste, au directoire de la Conjuration des Egaux 30 mars 1796

vendredi 21 avril 2017.
 

Philippe Buonarotti représente sans aucun doute une belle figure de la Révolution française.

Né à Pise le 11 novembre 1761, descendant d’un frère de Michel-Ange, la Toscane de la Renaissance italienne trouve en lui un digne héritier. Durant ses études de littérature et de droit, il lit les philosophes des Lumières comme Locke, Rousseau, Helvétius..., agit contre le pouvoir féodalo-clérical du grand duc de Toscane. Il participe dès 1786, aux Illuminés de Bavière, le groupe dont les orientations rationalistes, politiques et sociales sont les plus avancées au sein de la franc-maçonnerie.

En 1787, il publie la Gazette universelle qui lui permet de diffuser ses idées progressistes et de soutenir les patriotes hollandais, malheureusement bientôt écrasés par la Prusse. Les autorités toscanes du grand duc Léopold le poursuivent pour son action militante et journalistique subversive.

Profondément enthousiasmé et attiré par la Révolution, il accourt en France dès 1789 et se rend en Corse pour propager ses idées démocratiques :

* Il y étudie le régime de propriété, s’intéressant particulièrement aux communaux.

* Il fonde et publie en italien : L’amico della liberta italiana et Gironale patriotico de Corsica.

* Il est nommé administrateur des biens du clergé.

Chassé de Corse par les Paolistes qui protègent les prêtres réfractaires, emprisonné en Toscane, il revient en Corse d’octobre 1792 à mai 1793 comme commissaire national auprès du tribunal du district de Corte. C’est alors qu’il reçoit la nationalité française par un décret spécial.

Associé très tôt au Club des Jacobins, Buonarotti s’impose rapidement comme le principal promoteur des idées républicaines parmi les exilés italiens en France. A nouveau obligé de quitter la Corse, il prend la direction de Paris où il devient vite un familier de Maximilien Robespierre. Celui-ci le fait nommer en avril 1794 agent national général pour les territoires conquis sur le royaume du Piémont, à l’est de Menton. Son objectif est de rassembler et former à la frontière, le plus grand nombre de patriotes républicains italiens.

Du 22 avril 1794 au 15 mars 1795, Buonarotti remplit la fonction de Commissaire de la République sur le littoral ligure à Oneglia dont il essaie de faire un modèle de république.

En mars 1795, la Convention thermidorienne fait arrêter ce républicain zélé comme "robespierriste". Enfermé à la prison du Plessis, il s’y lie d’amitié avec François Noël (dit Gracchus) Babeuf.

Babeuf, comme Buonarotti, s’est imprégné avant 1789 des écrits de philosophes comme Rousseau, Mably et Morelli. Babeuf, comme Buonarotti, a mûri durant la Révolution française au travers de ses propres expériences (politique agraire en Artois, administration des subsistances à Paris...). Tous deux deviennent alors les premiers initiateurs d’une doctrine égalitaire que la tradition marxiste retiendra comme une première théorie communiste.

Libéré, Buonarotti s’engage dans le Club du Panthéon qui regroupe des éléments de la gauche des Jacobins comme Amar, Drouet, Lindet, Darthé...

Dans la situation de tension sociale et politique que connaît alors la France, Babeuf et Buonarotti choisissent le premier parti que l’on peut considérer de gauche révolutionnaire au monde : la Conjuration des Egaux.

Lorsque Bonaparte prend le commandement de l’armée d’Italie en mars 1796, il fait de Buonarotti le chef des patriotes italiens. Celui-ci peut à nouveau diffuser son projet d’une libération française de l’Italie, prélude à une révolution politique et sociale complémentaire d’une libération nationale permettant l’indépendance et l’unité du pays. Cependant, la Conjuration des Egaux est dénoncée à Paris et Buonarotti se voit arrêté le 10 mai 1796, jour de la victoire de Lodi.

Si Babeuf est condamné à mort, Buonarotti l’est seulement à la déportation puis à la détention.

Emprisonné à Cherbourg jusqu’en 1800, enfin plus libre à Oléron puis Sospel (Alpes Maritimes) jusqu’en 1806, c’est dans ce dernier département qu’il rencontre Pierre-Joseph Briot, révolutionnaire et membre des Bons cousins charbonniers autour desquels se constituera la carbonaria italienne.

Libéré et installé à Genève grâce à Fouché, il se lie dans cette ville au frère de Marat et reconstruit une action révolutionnaire organisée et clandestine (participation par exemple à la conjuration de Malet). Il poursuit aussi son intense activité dans les loges maçonniques, en particulier au sein de deux présentant un intérêt historique : la Société des Philadelphes (Filadelfi) qui regroupe de nombreux républicains italiens et Les Sublimes Maîtres Parfaits regroupant ses proches.

Sous la Restauration, il rejoint Bruxelles qui grouille d’anciens éléments de la gauche jacobine. Buonarotti reste cependant l’enfant de Pise, le révolutionnaire italien. Aussi, il se rend dans la Péninsule au cours des années 1820 pour essayer de fédérer toutes les sociétés secrètes patriotiques.

En 1828, il publie son Histoire de la Conspiration pour l’Egalité dite de Babeuf. Il comptera encore parmi les acteurs de la Société des Droits de l’Homme et parmi les instigateurs des mouvements révolutionnaires des années 1830.

Raspail, Louis Blanc, Auguste Blanqui et bien d’autres bénéficient alors de sa formation politique.

A nouveau arrêté en octobre 1833, il meurt dans une misère totale en 1837.

Jacques Serieys

Buonarotti dans la Corse en révolution

1 Une maison d’édition en Corse vient – sans tambour ni trompette – de faire œuvre utile par une réédition judicieuse. Œuvre utile pour l’histoire de la Corse, pour l’histoire de la Révolution française et pour celle des idées égalitaires (et reconnaissons que ce triple plan ne se recoupe pas nécessairement). Il s’agit de l’édition par J. Crozier de la brochure de Buonarroti, sortie des presses en novembre 1793 à Paris, intitulée « La Conjuration de Corse et divers mémoires sur la Trahison de Paoly, sur l’état de cette isle, et sur quelques moyens pour la ramener à l’unité de la République ». Outre la réédition du texte de Buonarroti, l’ouvrage comprend les textes de Constantini, député extraordinaire du conseil général du département de la Corse et adversaire de Buonarroti, le jugement prononcé le 19 novembre 1793 à Paris en faveur de Buonarroti contre Constantini, une importante notice chronologique, une partie bibiographique et une solide introduction de J. Crozier. Un travail important donc.

2 Rappelons les faits brièvement : Buonarroti quitte sa Toscane natale pour rejoindre la Révolution française en septembre 1789 à Bastia, en Corse. Il n’était pas un novice puisque dès 1786 il avait participé à la Gazzetta universale puis il avait fondé en 1787, toujours à Florence, le Journal politique (édité en français). Partisan enthousiaste des idées des Lumières, il avait été inquiété pour la diffusion d’ouvrages de Voltaire et avait soumis un projet de réforme politique au Grand duc de Toscane. En Corse, son action prend une forme différente. Il est alors un politique, « un intellectuel qui organise » dit J. Crozier. Nulle discontinuité, au contraire : souvent (mais pas toujours) les hommes d’idées deviennent des hommes d’action avec la Révolution.

3 Il fonde le premier journal patriote de l’île en avril 1790 (Giornale Patriottico di Corsica). En juin 1791, il est chassé par le parti clérical, puis il revient en Corse. Avec la proclamation de la République, le procès du roi puis la guerre avec l’Angleterre, un conflit apparaît entre Buonarroti et Pascal Paoli, entre la révolution montagnarde et les paolistes. L’ancien champion de l’indépendance de l’île pour toutes sortes de raisons (attachement à une monarchie libérale, son anglophilie, son passé de « père de la Patrie », ses convictions nationales corses) se détache de la République. L’échec de l’expédition de Sardaigne (mars 1793) scelle cette rupture. Il s’agit plus d’un prétexte que d’une raison. Ici, les destins divergent définitivement. Comme l’écrit J. Crozier, Buonarroti choisit l’universel alors que Paoli choisit le particulier : « Contre Paoli et le choix du particulier, B. prend le parti de l’universalité » (p. 38). « C’est un choix politique majeur » (p. 40). Avec raison, J. Crozier ne valorise pas l’un par rapport à l’autre.

4 On peut noter succinctement quelques éléments de la polémique : la question de la bidépartementalisation de la Corse. Buonarroti était en 1790 partisan d’un seul département. Il ne s’agit pas d’un revirement en 1793 mais d’une modification politique : la « régénération » s’opère par le sommet de l’administration. Si ce sommet est révolutionnaire, il faut le soutenir ; s’il ne l’est pas, il faut le diviser. L’argument de 1793 prônant la division « deux administrations ne peuvent pas recevoir une impulsion égale » (p.98) est l’exact symétrique de l’argument de 1790 refusant la division « deux administrations marcheraient-elles toujours dans le même sens ? ».

5 Comme dans toute recherche sur Buonarroti, la question de la propriété privée –explicite ou non – est importante : il semble, au moins en lisant les textes de 1793, que Buonarroti soit à cette époque plus un « égalitariste » qu’un « collectiviste ». Il écrit : les Corses sont « accoutumés à l’égalité des richesses » (p. 118) ou « la communalité des biens semble garantir partout au pauvre le sentiment de son indépendance » (p.82) ; Buonarroti propose le retour des biens communaux spoliés mais cela ne semble pas argumenter dans le sens d’un communisme agraire.

6 Rousseauiste, il se plaît à citer les mœurs corses « la pitié filiale, l’amour conjugual, la pudeur, la bonne foi, la générosité, l’hospitalité et la sobriété » (p. 85) mais avec l’évolution « les anciennes vertus s’étaient réfugiés à l’ombre des châtaigniers et des sapins » (p. 86). En l’an IV, il n’a rien oublié de son expérience corse : il se propose de représenter le département du Golo à la Convention nationale que les babouvistes devaient installer après la prise du pouvoir. D’ailleurs, certains corses exilés à Nice étaient abonnés au Tribun du Peuple, journal de Babeuf. Bien plus tard, en 1828, dans la Conspiration pour l’Égalité dite de Babeuf, il cite encore la Corse dans les exemples de peuples en armes ayant combattu victorieusement la tyrannie et quand il parle d’un peuple « agricole, simple et heureux » autant qu’une réminiscence virgilienne ne faut-il pas voir un rappel de « éloignez-vous de la maison simple du laboureur et du berger, et la vertu s’évanouit » (p. 92). Relevons aussi l’anti-cléricalisme de Buonarroti : « mille moines mendiants et autant de prêtres dévastaient la Corse » (p. 93). Quant à sa préoccupation pour l’éducation, elle éclate à chaque page. Citons seulement « il n’y a en Corse d’autres bibliothèques que celles des couvents » (p. 94).

7 Dans cette étude, certaines approximations (rares et secondaires) sont à corriger, mais bien peu de choses en fait. Ainsi, les conjurés babouvistes n’avaient pas de nom de guerre anagrammique (p.20) ; les anagrammes ont été donnés par Buonarroti dans La Conspiration... en 1828 pour protéger les survivants.

8 Cette réédition accompagnée de l’appareil critique est une étape significative dans la construction de la biographie buonarrotienne comme dans la connaissance de l’histoire de la Corse en révolution.

Référence électronique

Jean- Marc Schiappa, « La Conjuration de Corse. », Annales historiques de la Révolution française [En ligne], 321 | juillet-septembre 2000, mis en ligne le 21 avril 2004, consulté le 29 mars 2010. URL :

http://ahrf.revues.org/985


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