Madame de Staël républicaine ?

mardi 11 décembre 2018.
 

Dans son numéro 620, Marianne publie un long dossier vantant "ces républicains contre le pouvoir personnel". En fait, il présente un panthéon des Républicains comptatible avec le bayrouisme, en commençant par Anne-Louise Germaine Necker, baronne de Staël-Holstein, née d’une famille de richissimes banquiers, connue sous le nom de Madame de Staël :

Madame de Staël, Lafayette, le général Thomas-Alexandre Dumas, Carnot, Benjamin Constant, Camille Desmoulins, Lamartine, Victor Hugo, Michelet, Jules Ferry, Victor Noir, Gambetta, Waldeck Rousseau, Clémenceau, Mendès France, Gaston Monnerville, François Mitterrand.

Quel message veulent faire passer les journalistes au travers de leurs articles du dossier ? seuls les centristes sont de bons républicains. Cela les amène, par exemple durant la Révolution française, à valoriser des républicains qui luttaient pour une monarchie constitutionnelle à l’anglaise comme Madame de Staël, Lafayette ou Benjamin Constant.

Voici les louanges de Marianne Suffragette avant la lettre, la fille de Necker, ministre de Louis XVI, rêvait d’une monarchie constitutionnelle. Contrainte à l’exil par l’" ogre corse ", elle persista dans la dissidence.

Saluons la performance ! En 1815, Germaine de Staël (1766-1817) conservait sa tête arrimée à son buste délicat après avoir, pourtant, pratiqué plus que personne l’art de déplaire en des temps troublés. Voilà qui vaut l’ovation de la postérité. Jugez plutôt : la fille de Jacques Necker - ministre de Louis XVI, honni par les légitimistes - cultive, dès l’adolescence, dans le salon de sa mère, le goût de critiquer. Elle en pince pour tout ce qui est neuf, de l’athéisme tranquille de Diderot à la dénonciation de l’absolutisme, incarné par un roi éperdument insuffisant. C’est dire que le soulèvement, en 1789, du tiers-état comble ses voeux. Son rêve ? L’avènement d’une monarchie constitutionnelle à l’anglaise où les lubies du monarque serait neutralisées par les rappels à l’ordre d’une gentry imbue de modernisme. Dans son salon, laboratoire des idées nouvelles, elle est proche de Condorcet et de La Fayette, qui craignent, comme elle, les débordements populaciers.

Première remarque : Jacques Necker, père de Madame de Staël a fait fortune en spéculant sur les blés et sur les finances publiques françaises. En faire l’adversaire central des légitimistes me paraît bien exagéré. Le 4 mai 1789, en prononçant le discours politique d’ouverture des Etats généraux, il choisit de s’aligner sur les légitimistes en refusant le vote par tête et l’hypothèse d’une constitution, en faisant en courtisan servile l’éloge permanent du Roi plutôt que d’aborder les questions en suspens ; à partir de ce moment, la naissance de la Première république allait se réaliser inévitablement sans lui ou contre lui.

Deuxième remarque : En mettant en avant, l’opposition des légitimistes d’avant 1789 contre Necker, Marianne induit le lecteur dans l’erreur. Dès 1811, le salon parisien de Madame de Staël n’a-t-il pas oeuvé en faveur de la Restauration de la maison royale de Bourbon ? Si ! Or, les prétendants n’avaient absolument rien d’Hommes des Lumières. Quant à la clique entourant les rois putatifs (futurs Louis XVIII et Charles X), elle est plus arriérée que les adversaires de Necker en 1788.

Troisième remarque : Marianne résume bien les idées de Madame de Staël dans la phrase suivante Son rêve ? L’avènement d’une monarchie constitutionnelle à l’anglaise où les lubies du monarque serait neutralisées par les rappels à l’ordre d’une gentry imbue de modernisme. Il faut être un drôle de républicain pour valoriser ainsi la gentry entrepreneuriale britannique, modèle de rapacité dénué de sentiment humain tout en méprisant les "débordements populaciers". Ou alors il faut effectivement définir la république comme une monarchie constitutionnelle à l’anglaise, un libéralisme à l’anglaise, version éclairée par Jean-François Kahn.

Quatrième remarque J’ai beaucoup de respect pour la culture, les qualités littéraires, l’indépendance d’esprit, le féminisme précoce, la recherche du maximum de bonheur dans la vie privée qui caractérisent Germaine Necker, baronne de Staël-Holstein. Ceci dit, elle ne peut être classée au sommet du panthéon républicain. Le contexte européen de la Révolution française obligeait à faire des choix politiques : en restant anglophile et favorable à une monarchie constitutionnelle, Germaine de Staël s’isolait inéluctablement du milieu républicain. Elle restait imprégnée d’un idéal du despotisme éclairé (voir ses espérances en Bonaparte puis en Louis XVIII) à une époque où 1793 avait imposé la perspective historique de la souveraineté populaire. Les trois périodes où elle a brillé sont caractéristiques d’une femme beaucoup plus liée aux milieux bourgeois libéraux qu’aux républicains : sous Louis XVI avant 1789, sous le Directoire puis, après être revenue en France en 1814 dans les fourgons des armées royales durant la Restauration.

Cinquième remarque

Pourquoi l’hebdomadaire Marianne place-t-il ainsi Madame de Staël en pole position dans son dossier sur "ces Républicains qui luttèrent contre le pouvoir personnel" ?

* Cette démocrate à l’américaine ne risque pas de faire peur à un électeur de François Bayrou

* Surtout, Marianne a choisi le créneau d’une opposition vigoureuse à Nicolas Sarkozy en critiquant son pouvoir personnel mais pas le capitalisme dont il représente les intérêts.

Sur ce terrain de l’opposition au pouvoir personnel, Marianne se vit peut-être face à Nicolas comme une sorte de réincarnation du combat de Madame de Staël contre Napoléon. Ce positionnement ne dépasse pas la conjoncture à court terme. François Bayrou n’aurait peut-être pas fêté sa victoire au Fouquet’s ; cependant, pratiquerait-il une politique fondamentalement différente ? Il est hautement probable que non. Voilà ce qui est important.

Si l’on peut comprendre l’affirmation de Germaine de Staël en 1813 contre Napoléon « Un seul homme de moins et le monde serait en repos », dire le même chose de Nicolas Sarkozy relèverait du ridicule.

Jacques Serieys

(A suivre)


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