Noël ou le sacre du consumérisme

dimanche 30 décembre 2018.
 

Si être de gauche, c’est remettre en cause l’idéologie dominante du capitalisme, nous avons fort à faire en cette période de fêtes de fin d’année. Critiquer l’unanimisme béat qui existe autour de Noël n’est pas chose aisée dans nos sociétés consuméristes.

La critique est difficile. Seuls certaines œuvres, telles le film « Un conte de Noël » d’Arnaud Despleschin, se permettent de remettre en cause le Noël idéal qui nous est vanté sur papier glacé et panneaux publicitaires LCD. Et pourtant... Le tableau n’est pas aussi doré qu’on voudrait nous le faire croire.

Pub partout

Plus qu’à n’importe quelle période de l’année, les citoyens ne sont plus que des consommateurs. Un seul message est véhiculé du 1er au 25 décembre : il faut avoir pour être. Si vous voulez prouver à vos proches que vous les aimez, ruinez-vous ! Cette frénésie de consommation est sans limite, et nombreux sont ceux qui s’endettent pour pouvoir passer un « Noël-comme-il-faut », comme dans les spots publicitaires. Foie gras ou facture de gaz ? Sapin ou impôts locaux ? Sur fond de crise économique et sociale, le Noël idéal fait mal. Quiconque refuse cette orgie consumériste se voit indéniablement taxé de radinerie. Les spécialistes du marketing ne savent plus quoi inventer pour nous inciter à dépenser plus et à dire que Noël c’est le temps du partage, le temps de donner.... enfin surtout le temps de dépenser. Les publicitaires s’adaptent aux critiques auxquelles ils doivent faire face. Il est désormais question de consommation solidaire, de cadeaux écolos, etc. « Achetez, la planète vous remerciera ». Mais durant ces fêtes de fin d’années, il ne s’agit pas seulement de consommer, il s’agit de se faire plaisir en achetant des produits de luxe. Les magazines « de gauche » style Le Monde-magazine ou Le Nouvel observateur - le Gala pour les riches d’après le fameux mot de Laurent Joffrin - nous proposent des sélections à des prix plus astronomiques les uns que les autres. Ainsi, Le Nouvel Obs se réjouit : « Cette année, au mois de décembre, on estime que 2,1 millions de téléphones mobiles seront vendus, 1,2 millions de Smartphones, mais aussi 450 000 tablettes tactiles ». C’est sûr, il doit y avoir un besoin pour que tant de marchandises s’écoulent. Un hebdomadaire ou un journal digne de ce nom publie nécessairement sa liste d’idées-cadeaux. C’est aussi ça, le journalisme d’investigation.

Catalogues sexistes

Ouvrons un catalogue de jouets d’un grand magasin parisien pour Noël 2010. Les pages consacrées aux filles sont intitulées « les jolies princesses » : ces demoiselles ont le choix entre la cuisine du chef, le service à café, une cuisinière, des ustensiles de cuisine avec valisette. Pour les garçons, alias les « super héros », foultitude de choix : mécano, avion supersonique, clone turbo tank, véhicule de combat Spiderman, sabre laser méga camion, ou encore coffret « totale endurance ». Dès leur plus tendre enfance, on conditionne les petits garçons à la violence (armes), à la technique (voitures, trains), à la science. Les petites filles sont préparées à un futur de mère (poupées), de ménagère (dinettes, aspirateurs miniatures) ou d’objet de désir (rappelons qu’une femme qui aurait les mensurations d’une Barbie mourrait asphyxiée). Via les jouets, on apprend aux garçons la domination et aux filles la passivité et la soumission. Les jouets véhiculent une vision hétéro-normée des activités de la vie courante. Or le choix des jouets influence les choix professionnels, les choix de vie.

Ces schémas hétéro-normés se perpétuent évidemment à l’âge adulte. Ainsi, sur le site Internet d’une centrale d’achats de biens culturels pour cadres, vous pouvez trouver des cadeaux pour les femmes « romantiques », « nostalgiques », « urbaine branchée »... Pour les hommes, vous avez le choix entre le profil « sportif », « amateur d’action » ou « gamer ».

Violation du droit du travail

A période d’achats extraordinaires, droit du travail hors du commun. Depuis une dizaine d’années, la période des fêtes a amené les lobbys commerçants à batailler pour l’ouverture des commerces le dimanche. Ainsi, avant la loi du 10 août 2009, dite loi Maillé, qui a largement libéralisé l’ouverture des magasins le dimanche, les cinq dimanches annuels durant lesquels on autorisait l’ouverture étaient spécialement destinés aux achats compulsifs du mois de décembre.

Depuis la loi du 10 août 2009, les dérogations au principe du repos dominical se sont développées. Mais en période de fêtes, c’est le principe même du repos hebdomadaire qui est remis en cause. Le code du travail prévoit qu’un salarié ne peut travailler plus de six jours par semaine ; il doit bénéficier d’au moins un jour de repos hebdomadaire - auquel s’ajoute un repos quotidien minimum de onze heures. Ces règles sont fréquemment violées au mois de décembre, notamment pour les sociétés de nettoyage (les grands magasins étant ouverts 7 jours sur 7, ils doivent être nettoyés sept jours sur sept). Cette période est également particulièrement propice au développement de l’emploi précaire (CDD, intérim...). Il faut dire que l’enjeu est de taille. Par exemple, les grands magasins parisiens, temples de la consommation, réalisent 25 % de leur chiffre d’affaires dans les six à huit semaines qui précèdent Noël. Comme le dit le patron du Bon Marché, un grand magasin parisien, « même pendant les périodes de ralentissement, les consommateurs sortent de leur frilosité et se font plaisir au moment de Noël. Nous sommes là pour apaiser leur stress et leur angoisse ». Calmons notre angoisse en dépensant !

Laïcité mise à mal

La fête de Noël a des origines païennes. Les Romains et les Germains fêtaient originellement le solstice d’hiver et la renaissance du soleil. Cette fête fut récupérée par l’Église, qui estimait que le petit Jésus était aussi le Christ Soleil. Dès lors, son jour de naissance fut proclamé le 25 décembre (date du solstice d’hiver à l’époque). On fête ainsi le soleil et le Christ en un même élan d’enthousiasme. Au fil des siècles, Noël a acquis une connotation religieuse non discutable. Comme l’indique le site de « l’Église catholique en France », « Pour les chrétiens, la fête de Noël (du latin natalis, "naissance", "nativité") célèbre la naissance de Jésus, Fils de Dieu, le Sauveur attendu, annoncé par les prophètes ». Ainsi, le 24 au soir, la France fête la naissance du petit Jésus. Dans certaines écoles publiques, des chants à consonance religieuse sont appris aux élèves. Depuis quelques années, certaines communes n’ont pas hésité à violer la loi de 1905 en installant des crèches de Noël sur les places ou dans les cours des mairies. Ce fut le cas à Chatillon-sur-Loire, dans le sud est du Loiret, ou dans la Commune de Montiers, dans l’Oise. La décision des élus de ce village de 450 habitants avait été contestée par l’ancien maire de la commune ; le tribunal administratif d’Amiens, au nom de loi de 1905 et du principe de laïcité, lui a donné raison, en annulant la délibération du conseil municipal.

D’autres occasions peuvent être trouvées pour faire la fête : on peut d’abord décider de fêter dignement le solstice d’hiver (cette année, dans la nuit du 21 au 22 décembre). On peut également s’inspirer d’évènements républicains et politiques pour inventer de nouvelles fêtes. Citons en vrac le 21 septembre (naissance de la 1ère République), le 19 novembre (naissance du Parti de Gauche), le 21 janvier (mort de Louis Capet), etc. A nous d’être inventifs !


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