1er mai 1891 à Fourmies ! L’armée tire sans raison et sans sommation sur les manifestants

mercredi 9 mai 2018.
 

À Fourmies, dans le département du Nord, le 1er mai 1891 est un grand jour de grève et de manifestation pour la journée de huit heures. Mais, en fin de journée, sur la place de la Mairie, l’armée de la République tire sans sommation sur la foule. Du bain de sang, on retirera 9 morts.

En 1889, les délégués de l’Internationale ouvrière décident de faire de chaque 1er mai un jour international de grève, de lutte, pour exiger une journée de travail de huit heures. Face à un patronat qui joue la concurrence entre les travailleurs, le mouvement ouvrier veut dépasser sans le mettre en cause le cadre justifié des luttes locales ou nationales.

Située au sud du département du Nord, au bord des Ardennes, Fourmies était devenue vers 1890 un important centre industriel, mêlant verreries et entreprises textiles. Ainsi, avec plus de 15 000 habitants, Fourmies était une cité ouvrière peuplée surtout de tisserands et de fileurs  : dix à douze heures de travail par jour, pas de congés, des ateliers décrits comme des bagnes, des salaires faibles en baisse de 30 à 50% depuis dix ans. Face à un patronat omnipotent, le prolétariat s’organise lentement. Pourtant, deux groupes du Parti ouvrier français (POF) sont créés en janvier 1891, à Fourmies et à Wignehies, commune proche. L’objectif de ces deux groupes ouvriers et de Hippolytes Culine, leur dirigeant local, est de faire du 1er mai un grand jour de grève. Les 11 et 12 avril, Paul Lafargue, responsable national du POF, participe à 3 meetings regroupant plus de 2000 Fourmisiens. Le 1er mai est lancé  !

Le point central en sera la grève pour les huit heures. Durant ce jour sont prévus spectacles récréatifs, bal et repas fraternel. Rien n’annonce une confrontation violente, encore moins une tragédie. Pourtant, le patronat voit d’un mauvais œil cette mobilisation. Il ne supporte pas que son influence sur les fileurs, souvent relayée par le clergé local, soit contestée. Le 30 avril, il placarde des affiches provocatrices et prévient que tout gréviste sera licencié. Il interpelle le préfet du Nord pour qu’il envoie des troupes à Fourmies le 1er mai.

La grève se développe dans presque toutes les usines. Bientôt, elle sera majoritaire. À l’aube, des échauffourées ont lieu devant la filature La Sans-Pareille, plusieurs manifestants sont incarcérés au commissariat situé au rez-de-chaussée de la mairie. À 10 heures, plusieurs centaines de travailleurs sont devant l’hôtel de ville  : leurs délégués déposent les cahiers de revendications et exigent en vain la libération des ouvriers interpellés. Vers 14 heures, le 145e régiment venu de Maubeuge remonte la Grand-Rue. Beaucoup d’applaudissements… Fourmies avait voté massivement pour le général nationaliste Boulanger aux législatives précédentes. L’armée n’était pas encore vécue comme une ennemie  ! Tout l’après-midi, des manifestants sillonnent la ville, le principal cortège, arborant un drapeau tricolore, est dirigé par deux jeunes, Kléber Giloteaux et Maria Blondeau  ; très vite, Culine s’écarte du cortège et dans un cabaret rédige plusieurs articles. Vers 18 h 25, 250 manifestants se retrouvent sur la place de la mairie, exigeant la libération des emprisonnés  ; certains ont des bâtons et quelques pierres. La foule est dense aux terrasses des estaminets.

Tout à coup, sans sommation, une trentaine de soldats mitraillent pendant une quarantaine de secondes. Trente manifestants gisent sur le pavé  : 9 ne se relèveront jamais, dont Kléber et Maria. Pour la première fois, l’armée de la République a tiré sur des ouvriers en utilisant son nouveau fusil  : le Lebel  !

L’émotion fut considérable  ; le 4 mai, les obsèques réuniront près de 40 000 personnes. Henri Carrette, futur maire de Roubaix, et Hippolytes Culine y prendront la parole, soulignant « qu’un fleuve de sang vient de séparer l’étendard tricolore de la République du drapeau rouge ouvrier ». Très vite, les polémiques font rage  : l’Église fait croire que le curé s’est interposé entre la troupe et les manifestants, ce qui est faux. Plus grave, le publiciste antisémite 
Édouard Drumont accuse le sous-préfet d’Avesnes-sur-Helpe, Jules Isaac, d’être responsable de la tuerie. Isaac est juif. Selon lui, seul un juif a pu faire tirer des Français contre d’autres Français. Le 5 juillet, Culine et Lafargue sont condamnés lors d’un procès inique pour provocation à l’émeute.

Pour la première fois à Fourmies, patrons et gouvernement conservateur n’ont pas seulement utilisé la répression  ; ils ont laissé se développer la campagne de presse xénophobe de Drumont pour entraîner le mouvement ouvrier dans une impasse. Malgré tout, le POF, un des ancêtres des organisations ouvrières d’aujourd’hui, ne se laisse pas distraire  ; il continue à organiser les travailleurs. Contre toute attente, alors qu’il est toujours en prison, Lafargue sera élu député de Lille en novembre 1891 lors d’une élection partielle. Il sera le premier député ouvrier de l’agglomération.

Pierre Outteryck, professeur agrégé d’histoire, dans L’Humanité


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