Le Creusot en grève 21 mars 1870

jeudi 23 mars 2017.
 

1) Le Creusot représente un symbole de la classe ouvrière française :

* par l’ancienneté des mines de charbon et des forges (16è, 17è, 18è siècles)

* par la création ici de la première grande usine métallurgique du pays pratiquant la fonte au coke dans les hauts fourneaux (1500 ouvriers en 1785)

* par l’importance de la famille Schneider (propriétaire à partir de 1836) dans le patronat français jusqu’à aujourd’hui.

* par la formation précoce d’un mouvement ouvrier autonome et politisé (club spécifiquement ouvrier en 1848, programme revendicatif, grève, 73% des voix au Creusot pour la liste démocrate-socialiste le 13 mai 1849 et élection d’un député ouvrier)

* par la dureté des répressions patronales, par exemple en 1850 (intervention de l’armée).

* par l’activité militante, ici, de dirigeants fameux de la 1ère Internationale comme Eugène Varlin et Benoît Malon.

2) Vers 1867, l’âge moyen de la vie n’atteint que 24 ans au Creusot pour 33 ans à Paris.

De 1851 à 1869, les 10000 ouvriers de l’entreprise Schneider du Creusot ( pour 24000 habitants) ont subi une aggravation de leur sort :

* baisse importante de leur pouvoir d’achat : environ 10%.

Le directeur définit les familles ouvrières comme une "population immorale" pour qui tout salaire en dessus du strict minimum représente "le budget du vice".

* conditions de travail extrêmement dures. Les mineurs travaillent couchés dans l’eau (2 à 3 cm) dans des galeries de 50 à 60 cm de haut pendant 10 à 12 heures par jour.

* licenciements pour un oui, pour un non (en 1869, Eugène Schneider licencie 200 ouvriers susceptibles de ne pas voter pour lui).

3) La grève des métallurgistes en janvier 1870

La période 1869-1871 représente la seconde apogée du mouvement social en France après 1848-1851. Une vague de grèves déferle sur le pays.

Au Creusot, les ouvriers demandent à gérer eux-mêmes la Caisse de secours alimentée par leurs seules cotisations. Le patron organise un référendum où il appelle au maintien de l’ancien mode de gestion. Une forte majorité se prononce pour la gestion ouvrière.

Schneider réagit le 19 janvier en licenciant les trois ouvriers élus : le président et ses deux assesseurs.

Tous les métallurgistes quittent alors leur poste de travail comme une marée humaine soudain exaspérée.

La direction de l’entreprise décide un lock-out général appuyée le 21 par 3000 hommes de troupe. Malgré des menaces de poursuite judiciaire, les proclamations guerrières du préfet, malgré la troupe, les ouvriers élisent 150 délégués pour conduire la grève.

Cependant, le rapport de force pèse trop en faveur du patronat et le travail reprend dans des conditions humiliantes : chaque midi, un bataillon fait le tour de l’usine derrière une fanfare.

4) Le Manifeste des sections parisiennes de l’Internationale publié dans La Marseillaise le 27 janvier 1870

"... Nous ne saurions trop protester contre la prétention bien singulière de ces gens qui non contents de détenir toutes les forces économiques, veulent encore disposer, et disposent effectivement, de toutes les forces sociales ( armée, police, tribunaux, etc) pour le maintien de leurs iniques privilèges...

" En présence de ce fait, ordinaire du reste, dans notre état d’oppression politique et d’anarchie industrielle, dans cet état qui livre à la misère ceux-là même qui ont produit l’immense accumulation de capitaux suffisants pour créer le bien-être physique et moral si une juste répartition des produits existait, nous avons cru devoir élever la voix".

5) Le 21 mars 1870, les 1500 mineurs partent en grève contre une baisse de leurs salaires

Eugène Schneider reçoit aussitôt le renfort de trois régiments.

Le 23, les grévistes marchent vers la localité minière voisine de Montchanin, poursuivis par la troupe qui arrête quatorze mineurs.

Le 24, un comité de grève est élu mais il est aussitôt démantelé par des arrestations. C’est Benoît Malon, ouvrier teinturier membre de l’Internationale qui prend la direction du mouvement.

Un nouveau comité de grève est élu qui envoie à la presse une "Déclaration de la grève".

6) Déclaration de la grève

Parmi ses 11 points de cette "déclaration", notons les revendications suivantes :

* la journée des mineurs de 8 heures : 5 francs

* la journée dans des travaux où il tombe de l’eau, au maximum 5 heures : 5 francs

* la journée de 8 heures des enfants commençant à travailler : 2 francs 25

* libération des ouvriers incarcérés

* gérance de la caisse de secours par les ouvriers eux-mêmes

7) Les ouvriers confrontés à la répression terrible de la grève par la Justice

La Justice apporte un soutien sans faille au grand patronat pour écraser la lutte.

Le 7 avril, le procès de 25 grévistes commence par un réquisitoire du procureur qui montre le lien de classe, de caste, d’idéologie spontanée et d’intérêts entre la haute bourgeoisie et la magistrature :

" ...Une administration modèle a tenu à honneur de porter le taux des salaires à sa plus haute expression... Il n’y a pas lutte entre le capital et le travail, ce sont seulement des ouvriers qui luttent entre eux pour désorganiser le travail qui répand des flots d’or dans le pays... Vous avez été ingrats envers cette admirable administration qui a fait du Creusot un lieu de bien-être, une école de science et de moralité... La Société est menacée !"

En appel à Dijon, le Procureur général se lance dans une tirade qui mérite de passer à la postérité :

" Me Frémond (avocat des accusés) a parlé de féodalité et d’oppression du travail par le capital, d’exploitation de l’homme par l’homme : ce sont là des vieilleries... Le Creusot est le centre ouvrier le plus heureux. Les salaires y sont plus élevés qu’à Epinac, Montceau et Saint Etienne. La défense le nie et m’oppose des statistiques ; j’ai mieux qu’elles, j’ai la parole de M. Schneider et je m’y tiens ! ... La grève est due au parti républicain... Ce n’est pas une grève de la population mais de ces mauvais ouvriers, bataillon sacré de l’émeute... Accusés... vous êtes les instruments de l’émeute, vous avez attaqué la propriété, vous êtes les soldats de la Révolution ! Pas de pitié pour ces oppresseurs..."

8) 298 mois de prison pour briser la grève

Benoit Malon décrit l’ambiance à l’annonce du verdict :

Les condamnés restent seuls impassibles ; tout le monde se regarde ; bientôt les femmes, les mères de famille éclatent en sanglots, demandant à grands cris qui nourrira leurs enfants... le public sort indigné ; les femmes, avec l’énergie du désespoir, refusent de sortir et poussent des cris plus terrifiants que jamais..."

Au Creusot, la nouvelle du jugement consterne les quartiers ouvriers, anéantit la capacité de lutte d’un grand nombre, minorise les plus combatifs.

Le 11 avril, La Marseillaise (journal républicain résume bien la situation : "Quand la loi par une fiction dérisoire déclare l’ouvrier libre, quand elle le dit votre égal (capitalistes) elle ment : la réalité en fait un esclave. Le besoin de manger vous le livre pieds et poings liés..."

9) Fin du mouvement et appel à la reprise du Comité de grève

Peu à peu, des ouvriers reprennent le travail alors que d’autres partent ailleurs.

Le 15 avril, le Comité de grève rend publique (par affiche) la position suivante :

"Après 23 jours d’une lutte inégale, nous sommes vaincus. Nous vous invitons donc à retourner dans les puits. N’augmentez pas, par une plus longue absence du travail, la misère qui va résulter des condamnations prononcées et des nombreux renvois qui nous attendent..."

Effectivement, malgré la reprise du travail, malgré le manque de pain qui touche les familles, malgré l’abattement des salariés, la direction de l’entreprise décide une centaine de renvois

10) La déclaration "à toute la démocratie"

Dans des conditions aussi terribles, le Comité de grève trouve encore les mots pour dire la qualité de l’idéal ouvrier internationaliste comparé à la mesquinerie portée par le procureur général :

" Notre cause a soulevé des sympathies universelles ; nous en sommes fiers et le cas échéant nous saurons nous aussi pratiquer la fraternité ouvrière. En attendant, nous proclamons hautement notre adhésion à la grande Association Internationale des Travailleurs, cette sublime franc-maçonnerie de tous les prolétaires du monde, cet espoir de l’avenir d’égalité.

A tous les démocrates qui nous sont fraternellement venus en aide, merci".

Jacques Serieys

Bibliographie :

Les grèves de 1870 et la Commune de 1871 au Creusot (Editions sociales) par Pierre Ponsot


Complément :

Article sur les grèves du Creusot extrait du site confédéral Force Ouvrière :

Dans l’histoire du mouvement corporatif, les grèves qui se sont produites dans les usines du Creusot, en janvier et en mars 1870, retiennent l’attention par les faits particuliers qui en furent la cause.

Ces deux grèves, par leur caractère et par leur évolution, reflètent indubitablement l’état d’esprit du patronat de l’époque et le comportement psychologique des travailleurs qui étaient arrivés à un degré plus élevé de la conscience syndicale.

En 1870, dans les usines Schneider, il régnait d’étranges habitude, qui a juste raison, révoltaient les travailleurs : le mouchardage était organisé et imposé par la direction. Édouard Dolléans raconte que « le règlement d’atelier prévoyait une amende de 50 francs à un ouvrier pour n’avoir pas dénoncé un camarade ».

Mais l’origine de la grève de janvier était la Caisse de secours, gérée par la direction, et fournie par une retenue de 2,5% sur le salaire de tous les ouvriers. Elle décida de la confier aux travailleurs, ceux-ci désignèrent leur camarade Assi, pour transformer la Caisse de secours en Société de secours mutuels. M. Schneider, pour montrer sa désapprobation, licencia Assi, et les ouvriers, par solidarité avec leur camarade, quittèrent l’atelier. Une délégation de grévistes fut reçue par l’industriel qui leur reprocha leur « esprit l’opposition » et leur annonça qu’il refusait de discuter avec eux, « sous l’influence de la pression ». Pour assurer sa sécurité, M. Schneider fit venir au Creusot 4.000 hommes de troupe et, devant cette provocation, les travailleurs décidèrent la poursuite de la grève.

Le 23 janvier 1870, la Marseillaise écrivait : « Faire grève est chose terrible ; pour un rien, on fusille et l’on assomme. Les ouvriers du Creusot organisent le refus du travail, assument la responsabilité de la faim et de la misère, et cela, en silence, sans tumulte, sans bruit, sans émeute. »

Cependant, les Sociétés ouvrières de Paris et les sections parisiennes avaient réagi vigoureusement en publiant dans la Marseillaise un manifeste, signé par Varlin et Benoît Malon, sur la vérité de la grève. Quelques jours après, dans le même journal, la Chambre syndicale des Ouvriers mécaniciens de Paris faisait un appel pressant pour aider matériellement les grévistes du Creusot.

En février, le travail reprit, mais, le 22 mars, la direction opéra une diminution de 30 à 60 centimes par jour, pour rattraper le profit perdu pendant la première grève. Les travailleurs ripostèrent aussitôt par la cessation du travail. M. Schneider, furieux, déclara : « Je ne parlementerais pas avec ces voyous. » Et le tribunal d’Autun, au service du patronat, condamna 24 grévistes à 298 mois de prison.

Mais les travailleurs en grève au Creusot n’étaient pas abandonnés à leur sort douloureux dans ces jours difficiles. La solidarité jouait en leur faveur. La Chambre fédérale de Paris fit une souscription. La Chambre fédérale de Marseille, les Sociétés ouvrières de Lyon, les travailleurs de Mulhouse les avaient secourus généreusement.

À propos des grèves du Creusot, le manifeste de la Section internationale de Rouen, signé par Aubry, et adressé aux ouvriers du département, est significatif : « Des milliers d’ouvriers réclament au nom de la loi des coalitions, une augmentation de la part qu’ils apportent dans la production de la richesse... Un seul homme, manipulateur de plusieurs millions, abuse de sa position et dédaigne toute conciliation. »

Si les grèves échouèrent, le mécontentement continuait à gronder ; la conscience ouvrière était en marche. On était à la veille de graves événements et à un tournant décisif dans l’histoire de France.

René Gibère


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