18 avril 1529 Grève générale et émeute des ouvriers imprimeurs de Lyon

dimanche 12 novembre 2017.
 

La prospérité économique de Lyon en fait la première ville ouvrière de France sous l’Ancien régime. C’est aussi celle qui connaît le plus grand nombre d’émeutes et de grandes grèves : 1529, 1544, 1545, 1578, 1611, 1615, 1617, 1618, 1619, 1622, 1624, 1626, 1627, 1629, 1630, 1632, 1634, 1635, 1636, 1640, 1641, 1649, 1653, 1667, 1675, 1692, 1693, 1699, 1714, 1717, 1744, 1745, 1768, 1770, 1786.

http://books.google.fr/books?id=l5_...

1) 17 et 18 avril 1529 Début de la grande rebeyne (émeute) de Lyon

Ce soulèvement populaire éclata à Lyon le 17 avril 1529 en raison de la cherté du blé (dû à la spéculation des marchands dans le contexte d’une mauvaise récolte en 1528 puis un hiver très froid) ) et des impositions trop lourdes. La misère touche les ouvriers et les habitants pauvres ; ce sont eux qui se soulèvent, tenant les rues.

Le 18 avril, des affiches confectionnées par les ouvriers imprimeurs fleurissent par toute la ville, dénonçant la spéculation "chose vile et infâme", mettant en cause les "faux-usuriers" qui ont "leurs greniers pleins de blé" mais attendent pour le "vendre à leur dernier mot". La seule solution, c’est de le leur prendre, de le battre et de le moudre.

« Il nous faut faire ainsi à ces maudits usuriers et à ceux qui ont greniers et enchérissent le blé. Sachez que nous sommes de quatre à cinq cents hommes, que nous sommes alliés ;

Faisons savoir à tous les dessus-dits qu’ils aient à se trouver dimanche, après-midi, aux Cordeliers, pour donner conseil avec nous d’y mettre ordre et police, et ce sans faute, pour l’utilité et profit de pauvre commune de cette ville de Lyon et de moi.

Le Pôvre »

Elles appellent à se rassembler le dimanche 25 avril aux Cordeliers afin d’aller chercher le blé dans le grenier des riches.

Au jour dit, ce sont de mille à deux mille personnes qui se rassemblent dans le cloître. Haranguée par quelques meneurs, la foule passe rapidement à l’action, sonne le tocsin à Saint Nizier, envahit les rues de Lyon. C’est le début de la "Grande Rebeyne", qui en patois lyonnais signifie "émeute".

D’un même pas, motivés par la même colère, hommes, femmes et enfants se dirigent vers le grenier municipal, qu’ils pillent. Puis ils s’en prennent aux maisons de grands bourgeois soupçonnés d’être des accapareurs. Ils ne trouvent guère de blé, mais les esprits s’échauffent. Il est d’autant plus difficile de contenir la foule que la milice, constituée d’artisans et de boutiquiers, n’intervient pas. Plus inquiétant : elle sympathise avec les émeutiers, dont elle partage les sentiments. Effrayés, les conseillers et les notables du Consulat se réfugient auprès des chanoines de la Primatiale Saint-Jean , sur la rive droite de la Saône.

La foule hurle toute la nuit sous les murs.

Après une nuit fort agitée, le calme revient à Lyon, et les révoltés perquisitionnent de grenier en grenier. Le bilan est plutôt maigre ! Néanmoins, le mardi 27 avril, ne désarmant pas, ils partent pour l’Ile Barbe et pillent l’abbaye, qui dispose de quelques réserves de blé.

Pendant ce temps, toujours reclus à Saint Jean, le Consulat et les notables tiennent une assemblée permanente. S’étant enfin ressaisis, ils s’arment. Viennent à leur rescousse les miliciens, qui désormais craignent que l’on s’en prenne aussi à leurs propres biens. Une troupe de cent vingt hommes occupe alors Lyon. S’y ajoute dans les jours qui suivent la soldatesque envoyée par le roi François 1er pour rétablir l’ordre. Les autorités reprennent le contrôle de la situation, la "Grande Rebeyne" est matée, mais au prix d’une sévère répression.

Sans autre forme de procès, onze potences sont érigées aux carrefours de la ville, et les meneurs sont aussitôt arrêtés et pendus. Les personnes poursuivies sont de pauvres gens : boulangers, charpentiers, menuisiers, teinturiers. Il s’agit en fait des "gagne-deniers", des ouvriers payés à la tâche, rien que de "pôvres ménagers". La répression et la chasse aux émeutiers vont durer deux ans, jusqu’en 1531, date à laquelle les émeutiers furent définitivement vaincus. Les riches banquiers et les marchands de la ville se tiennent très à l’écart de ces événements, mais la mémoire lyonnaise conservera longtemps le souvenir de ces terribles journées. Dorénavant, un corps d’armée de trois mille lansquenets royaux sera cantonné dans la ville en permanence.

Source : http://www.vivrelibre.lautre.net/fe...

Si la "Grande Rebeyne" reste une classique émeute de subsistance, elle n’en bouleverse pas moins l’ordre social en opposant les pauvres aux riches.

De ce fait, elle entre dans l’Histoire comme l’une des premières révoltes ouvrières d’importance.

2) Quelques remarques sur la grève de 1529

Au Moyen Age, le travail des différents métiers était organisé dans le cadre de corporations (tisserands, forgerons, ébénistes...) comprenant des travailleurs individuels et de petites "entreprises" au sein desquelles les conflits se résolvaient généralement à l’amiable. On entrait dans le métier comme apprenti, on se formait comme ouvrier, le débouché recherché étant évidemment celui d’artisan à son compte ou même de patron.

Des conflits éclataient parfois, généralement entre d’une part les artisans, d’autre part l’oligarchie marchande (prix d’une marchandise...). L’arrêt de travail des salariés s’appelait une "mise bas".

Sur la fin du Moyen Age et le début de la Renaissance, plusieurs évolutions minent ce système de corporations :

- la tendance capitaliste à la concentration commence déjà à se manifester avec l’apparition un peu partout en Europe d’oligarchies marchandes. Ces riches bourgeois jouent un rôle décisif dans les instances communales et bénéficient du soutien des pouvoirs publics. Pour préserver leur statut privilégié, ils limitent de plus en plus l’accès à la maîtrise nécessaire pour s’installer à son compte.

- Les ouvriers, se regroupent, eux, de plus en plus, dans des confréries de compagnons. Ces associations subissent une répression tellement dure qu’elles survivent clandestinement avec d’autant plus de force. Les premières luttes de ces compagnons passent par l’interdiction de travailler chez un mauvais patron qu’ils essaient de faire appliquer par tous leurs camarades. Ceux qui trahissent sont dénoncés comme "jaunes" ou "renards" et subissent parfois des expéditions punitives.

La grève des ouvriers imprimeurs de Lyon au printemps 1529 marque une nouvelle étape dans l’apparition de luttes ouvrières proprement dites.

Quelles sont les principales revendications des ouvriers auprès des maîtres imprimeurs et du sénéchal :

- l’augmentation des salaires

- le paiement des salaires à la journée et non à la tâche

- une meilleure nourriture durant leur journée de travail

- le respect des jours fériés

- la réglementation des conditions de travail des apprentis.

Jacques Serieys

3) La grève des ouvriers imprimeurs lyonnais en 1529 (Jean Jaurès, Histoire socialiste de la Révolution française)

Au 1er mai 1529, les compagnons imprimeurs ont, comme dit l’ordonnance royale qui les condamne, « tous ensemble laissé leur besogne. » Ils se plaignent que leurs salaires soient insuffisants, surtout que la nourriture qui leur est donnée chez les maîtres soit mauvaise. Ils se plaignent aussi que des habitudes nouvelles de discipline mécanique et stricte leur soient imposées et que les portes de l’atelier ne soient pas toujours ouvertes pour qu’ils puissent prendre le travail quand il leur plaît, selon la coutume du passé. Les typographes ayant donc proclamé le trie, c’est-à-dire la grève, s’organisent militairement, en compagnies d’ateliers, pour intimider les maîtres et empêcher la reprise partielle du travail. Les maîtres, les patrons allèguent pour se défendre (c’est le thème d’aujourd’hui) que la grève n’est voulue et organisée que par une minorité violente : les autres « voudraient faire leur devoir et besogner », mais ils n’osent pas de peur d’être mis à l’index par la confrérie (c’est le syndicat des compagnons). La lutte se prolongea pendant trois mois, et un arrêt du sénéchal, qui repousse presque toutes les prétentions des ouvriers y met fin, du moins pour un temps.

Il retire aux ouvriers typographes le droit de coalition. Il décide que les « compagnons ne peuvent quitter leur tâche, individuellement ou collectivement, sous peine de payer au maître et la forme qu’ils avaient fait perdre et la valeur des journées de chômage. » Mais les ouvriers vaincus s’organisent de nouveau pour la résistance. Ils s’assemblent encore et délibèrent eu commun, et les maîtres imprimeurs, pour les dompter, sont obligés de faire sans cesse appel aux décisions de l’autorité municipale, de l’oligarchie consulaire, qui intervient toujours au profit du capital ; ils sont aussi obligés de solliciter des édits royaux.

4) Le manifeste des ouvriers lyonnais (1544), première lueur de conscience de classe

L’édit royal du 28 décembre 1541 donne tort une fois de plus aux ouvriers. Il leur reproche « de s’être bandés ensemble pour contraindre les maîtres imprimeurs de leur fournir plus gros gages et nourriture plus opulente que par la coutume ancienne ils n’ont jamais eue. »

Il consacre le droit de renvoi à peu près illimité. Il fixe la durée de la journée de travail de 5 heures du matin à 8 heures du soir. En fait, les maîtres imprimeurs, investis d’une autorité absolue, prolongèrent bien au delà de treize heures, jusqu’à seize heures de travail effectif, la journée de leurs ouvriers. En vain les ouvriers font-ils appel devant le roi lui-même de l’édit et des décisions prises. Le Parlement de Paris, prenant en main la défense de la bourgeoisie, intervient à son tour en faveur des maîtres imprimeurs, et un édit royal de 1544 accable encore les ouvriers. Mais ceux-ci, avec une force de résistance extraordinaire, se coalisent, tiennent des assemblées, font « bande commune », et tentent de s’opposer à l’enregistrement de l’édit.

Leur requête collective est d’un bel accent de protestation et de douleur. Elle contient bien des revendications « réactionnaires », car elle demande la limitation étroite du nombre des apprentis, et elle insiste pour que les ouvriers, au lieu d’aller prendre leurs repas hors de la maison du maître, continuent à être nourris par lui et chez lui. Les ouvriers auraient entravé ainsi et le développement de l’industrie et leur propre émancipation.

Mais en revanche, quelle force, quelle véhémence et quelle sincérité dans la plainte des compagnons contre le régime d’exploitation sans frein et de travail mal payé auquel ils sont soumis ! C’est une des premières protestations où commence à vibrer l’esprit de classe. « Si l’on a jamais, disent-ils, remarqué en aucuns états et métiers les maîtres et supérieurs tâcher, par infinis moyens, de subjuguer, assujettir et traiter avec toute rigueur et servitude les compagnons et domestiques de leur vocation, cela a été pratiqué de tout temps et à présent en l’art d’imprimerie. En laquelle les libraires et imprimeurs (et notamment de la ville de Lyon) ont toujours recherché toutes voies obliques et dressé tous leurs engins, pour opprimer et vilement asservir les compagnons. »

Et pourtant ce sont les travailleurs qui ont acquis aux maîtres « et leur acquièrent journellement de grandes et honorables richesses, au prix de leur sueur et industrie merveilleuse, et même plus souvent de leur sang ». Car si les compagnons « peuvent suffire aux fatigues extrêmes de leur état si violent, ils n’en rapportent en leur vieillesse, chargés de femmes et d’enfants, pour tout loyer et récompense, que pauvreté, goutte et autres maladies causées par les travaux incroyables qu’ils ont été contraints d’endurer...

Chacun a pu voir par toute la France et ailleurs plusieurs libraires et maîtres imprimeurs parvenir à de grandes richesses et facultés ; aussi l’on ne voit que trop d’exemples de pauvres compagnons imprimeurs réduits après une longue servitude en une nécessité calamiteuse et indigne, après avoir consommé leur âge, jeunesse et industrie au dit état. Aux compagnons, il ne reste qu’une vie pénible et comme fièvre continue ; les libraires, avec un grand repos de corps et d’esprit, doublent et triplent quelquefois leur argent au bout de l’année. Les compagnons de Paris se plaignent justement d’être sujets à rendre pour tout le jour 2,630 feuilles. A plus forte raison, ceux de Lyon ont matière de se douloir et désespérer, étant astreints à rendre chaque jour 3,350 feuilles, ce qui surpasse toute créance. Ainsi, les typographes lyonnais sont forcés d’être debout depuis deux heures après minuit jusqu’à environ 8 ou 9 heures du soir, tant l’hiver que l’été. » En leur pensée encore incertaine, tour à tour révoltée et humble, « les pauvres compagnons » font abandon du droit de grève ; ils demandent seulement qu’aux maîtres aussi soit retiré le droit de coalition. « Il est bien et saintement défendu de ne faire monopoles : mais cela se doit non seulement adresser aux compagnons, mais aussi aux libraires et maîtres, qui ont toujours conjuré, comme monopoleurs, la ruine desdits compagnons ». Enfin ils demandent que les maîtres soient désarmés comme les compagnons, que les salaires ne soient plus fixés « au gré et jugement des libraires et maîtres imprimeurs, qui seraient juges en leur cause », mais par une commission arbitrale « un nombre égal et pareil des maîtres et compagnons plus anciens, qui savent et connaissent le labeur, auquel s’ajouteront quelques notables bourgeois ou marchands nommés par les deux parties ».

Et pour attester l’éveil de leur dignité morale, les ouvriers lyonnais demandent en terminant leur requête « que les fautes soient punies par des amendes et non par peine corporelle et ignominieuse ; car ce serait violer indignement la liberté naturelle des hommes ... Et comme personnes libres s’emploient volontairement à un état si excellent et noble et de telle importance pour les sciences et les lettres, et non comme esclaves ou galériens et forçats ».


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