11 novembre 1940 : Le mouvement lycéen manifeste face au fascisme malgré toutes les trahisons des administrations et de la droite

lundi 13 novembre 2017.
 

A l’heure où les gouvernements traitent généralement la jeunesse comme une population sans droits,

A l’heure où bien des institutionnels de l’Education nationale méprisent et répriment les mouvements lycéens,

Rappelons ce courage des lycéens le 11 novembre 1940 à l’heure où tous les parvenus, tous ceux "qui ont des responsabilités", chantaient les louanges de Pétain (au mieux 1% se taisaient).

La droite en profite aujourd’hui pour exalter les "jeunes patriotes" de 1940, valorisés aux dépens de la gauche et en particulier du PCF. Lamentable !!! Les partis de gauche réagissent bien trop peu. Dans Le Figaro, l’innénarable Ivan Rioufol écrit qu’alors, le PCF est "l’allié des nazis". Il sait pourtant que la manifestation a pour origine l’arrestation par la gestapo du physicien Paul Langevin, membre du PCF pendant la guerre, dont la fille sera déportée à Auschwitz et dont le gendre sera fusillé au Mont Valérien.

Il sait pourtant que les lycéens et étudiants communistes (dont 3 dirigeants : François Lescure, Francis Cohen, Suzanne Djian) apportent la masse décisive des manifestants.

Il devrait se taire vu ce que publiait Le Figaro au moment des lois antijuives, par exemple ce commentaire du 19 novembre 1940 " Auparavant, les Juifs régnaient sur nous en maîtres occultes".

1) Le 11 novembre 1940, des milliers de jeunes défient les nazis sur les Champs-Elysées (par Jacques Serieys)

Dans le sixième arrondissement de Paris, à l’angle du boulevard Raspail et de la rue du Cherche-Midi, on peut lire la plaque commémorative suivante :

« Les jours précédant le 11 novembre 1940, des tracts ont circulé dans les lycées parisiens, notamment à Janson de Sailly, Carnot, Condorcet, Buffon, Chaptal et Henri IV... appelant à manifester le jour de l’Armistice, à 17 h 30."

Le 10 novembre 1940, plusieurs journaux parisiens publient un communiqué de la préfecture de police stipulant que :

« Les administrations publiques et les entreprises privées travailleront normalement le 11 novembre à Paris et dans le département de la Seine. Les cérémonies commémoratives n’auront pas lieu. Aucune démonstration publique ne sera tolérée ».

Des instructions très fermes ont été transmises aux inspecteurs d’Académie et aux chefs d’établissement : les cours ne doivent pas être interrompus et la traditionnelle commémoration devant le monument aux morts de chaque établissement devra se dérouler en présence des seuls professeurs.

Le matin du 11, des inspecteurs de police visitent les lycées parisiens, ne constatant rien d’anormal.

Mais à partir de 16 heures, à la sortie des cours, une majorité de jeunes, mais aussi des enseignants, des parents d’élèves, des anciens combattants, commencent à confluer vers les Champs Elysées.

D’abord silencieuse, la manifestation laisse bientôt échapper des acclamations ; la Marseillaise est entonnée, quelques drapeaux tricolores font leur apparition.

La répression par la Wehrmacht commence à 18 h 00. Un millier de lycéens et étudiants sont arrêtés par la Wehrmacht et la police française , 123 incarcérés dont 90 lycéens ( certains resteront emprisonnés de longs mois), une quinzaine de blessés par balles.

Au total, environ 2500 jeunes gens ont participé à ce qui fut l’une des premières manifestations collectives de résistance à l’occupant.

2) Tract diffusé par l’Union des Lycéens et Etudiants Communistes évoquant l’arrestation de Paul LANGEVIN, la manifestation du 11 novembre 1940 et la fermeture de l’Université

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3) Témoignage de Bernard Langevin, petit-fils de Paul Langevin, neveu de Hélène et Jacques Solomon, fils de Jean Langevin

Ce jour là, des milliers de jeunes défient les nazis sur les Champs-Elysées, notamment sous l’impulsion des lycéens et étudiants communistes. Parmi eux, un élève de 14 ans, Bernard Langevin, qui témoigne aujourd’hui sur cette éclatante manifestation de résistance.

Quelle était 
votre situation 
ce 11 novembre 1940 ?

Bernard Langevin. J’avais quatorze ans en 1940, et je poursuivais ma scolarité en troisième classique au lycée Henri-IV, avec Georges Pompidou comme professeur de lettres. C’était le retour dans le Paris de l’Occupation, après une année d’étude passée à Paimpol. Mon père, Jean Langevin, parti au front en septembre 1939, avait décidé, en accord avec maman, de mettre la famille à l’abri dans la maison de l’Arcouest, dans les Côtes-du-Nord.

Voyais-tu à cette période Hélène et Jacques Solomon  ?

Bernard Langevin. Nous avons dîné un soir avec mon oncle Jacques Solomon et Hélène, puis je ne les ai plus revus à partir de novembre ou décembre 1940.

Comment s’est passée 
la rentrée scolaire  ?

Bernard Langevin. Autant qu’il m’en souvienne, il n’y a pas eu de réaction particulière à l’exclusion des enseignants d’origine juive de l’éducation nationale. Mon père, Jean, professeur de physique des classes préparatoires et terminales, également à Henri-IV, a réussi à ne jamais remettre le formulaire obligatoire d’attestation de non-judéité.

Quelle avait été la vie 
de ton père, auparavant  ?

Bernard Langevin. Normalien, il avait créé, en 1921, avec Georges Cogniot, l’organisation communiste de l’École normale supérieure. Professeur à Alexandrie, en Égypte, il quitta de ce fait le Parti quelques années. Revenu en France, il fut détaché, en 1936, au cabinet du ministre de l’Air, Pierre Cot. Sous la direction de Jean Moulin, on y trouvait, notamment, Robert Chambeiron, Louis Joxe et Pierre Meunier.

L’équipe était très concrètement engagée dans l’aide militaire à l’Espagne républicaine. Je me souviens des nuits blanches qu’il passait dans un grand local en sous-sol à régler des dispositifs optiques d’artillerie avant de les expédier, avec le concours de mes deux oncles, André et Henri.

À la Libération, mon père fut de l’équipe de physiciens rassemblés par Frédéric Joliot-Curie à la création du Commissariat à l’énergie atomique.

Quels sont tes souvenirs 
de novembre 1940  ?

Bernard Langevin. Nous avons, le 30 octobre, été immédiatement avertis de l’arrestation de Paul Langevin  : l’électricien, notre voisin, a vu emmener notre grand-père par les Allemands et s’est précipité pour prévenir mon père.

Celui-ci assistait régulièrement aux conférences données au Collège de France. Il nota dans son carnet  : « La conférence n’a pas eu lieu. Paul Langevin a été arrêté par Von Stülpnagel » (gouverneur militaire de Paris). J’ai retrouvé, il y a peu, la pétition datée du 4 novembre, signée de 34 élèves de la classe de première où professait mon père, protestant courageusement contre l’arrestation de Paul Langevin, seulement quatre jours après celle-ci. On y trouve le nom de mes amis Claude Orlianges et André Prenant, le grand géographe, fils de Marcel Prenant. Une prise de position publique, malgré les risques encourus vis-à-vis de l’occupant, qui témoigne de l’état d’esprit résistant dès l’automne 1940. Le 8 novembre, je n’ai connu qu’après coup les actions menées par les étudiants, sur le boulevard Saint-Michel, pour exiger la libération de Paul Langevin.

Le 11 novembre, mon cousin Michel, qui était dans la même classe que moi, a été au courant des mots d’ordre de manifestation. Nous avions décidé de la rejoindre à la sortie de 16 h 30. Mais les autorités avaient fait condamner, entre autres, la porte de notre lycée jusqu’à 17 h 30. Nous étions consignés. C’est pourquoi nous avons escaladé les grilles à l’arrière du lycée, mais cela nous a fait perdre du temps… Nous nous sommes retrouvés au métro Champs-Élysées-Clemenceau. À six copains d’Henri-IV, nous avons remonté le trottoir de gauche, vers l’Étoile, en scandant  : « Libérez Langevin  ! » Cela s’est mis soudain à crier. La foule a reflué et nous nous sommes sauvés en courant, sans être rattrapés par les « voltigeurs » allemands en motos sur les trottoirs, qui, à ce qu’on m’a dit après, ont blessé des manifestants. Épisode amusant  : dans le métro, à l’entrée du quai, les poinçonneurs de la TCRP avaient préparé des tickets poinçonnés qu’ils remettaient à chacun. Ainsi, ils participaient de l’esprit patriotique, solidaires des jeunes, tout en demeurant dans la légalité. Impossible pour eux d’imaginer un voyageur dans le métropolitain sans ticket régulièrement poinçonné  !

Quelles furent les suites  ?

Bernard Langevin. Dans les jours qui ont suivi, le lycée est resté ouvert. Plus tard, en 1942, nous avons observé la soudaine disparition de certains professeurs. Plus de prof de maths –c’était Paul Labérenne. Puis plus de prof d’histoire-géo –c’était Émile Tersen– puis, pour les copains de philo, plus de prof du jour au lendemain –c’était René Maublanc, passé lui aussi dans la clandestinité. Par bonheur, aucun d’eux n’a été pris. Quant à moi, je suis véritablement entré en résistance plus tard, avec mon cousin Michel. Comme dans les Trois Mousquetaires, nous formions un « triangle » à quatre, avec Pagès et Durand. Au Front national, mon responsable, je l’ai identifié à la Libération, était Jean Poperen. C’est avec les mêmes, en juin 1943, que j’ai été arrêté à Paris par la police française. En plus du matériel national, nous fabriquions des tracts avec une imprimerie d’enfant. Maman (Wige Langevin, dessinatrice, fille de l’affichiste révolutionnaire Jules Grandjouan) nous avait appris la linogravure, et nous avions réalisé un très joli tract « Français, ne pars pas en Allemagne  ! » Ce matériel d’amateur, saisi lors de la perquisition, nous a sans doute sauvés, car nous avons pu plaider, vu notre très jeune âge, que nous n’appartenions à aucun mouvement. Emmenés à la préfecture de police, nous avons suivi le parcours habituel  : la Santé, puis la prison des Tourelles.

Mais, par un heureux concours de circonstances, le juge, Achille Olmi, et le directeur de la prison étaient résistants. Vu les faibles charges retenues, le juge a signé une mise en liberté provisoire (et quelques jours plus tard, pour mes copains)  : « Langevin, je te libère… Mais ne rentre pas chez toi. »

Le lendemain, la police revenait me cueillir à la maison, mais trop tard.


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