La direction de la LCR refuse de signer l’appel au rassemblement des forces antilibérales. Pourquoi ?

lundi 25 novembre 2019.
 

A) Une nouvelle conjoncture politique depuis le 29 mai 2005

La campagne pour le non de gauche et la victoire du 29 mai ont-ils ouvert la place possible d’une gauche ouvrière, populaire et antilibérale de masse ? Je crois que oui. Nous l’avons tous senti, en particulier lors des meetings et dans le contact direct en distribuant des tracts, sur nos lieux de vie et de travail. J’ai déjà développé ce point de vue, au moins dans deux articles sur ce site.

La France a dit NON : à nous d’ouvrir la voie d’une autre gauche, d’une autre Europe, d’un autre monde (article du 29 mai 2005)

Traité Constitutionnel Européen : La belle victoire du Non en Aveyron et ses lendemains

Une telle "insurrection civique" ne va pas s’évanouir immédiatement. La couche militante active a pris conscience de sa force ; son aspiration confuse au maintien d’un cadre militant, à une expression politique, à l’unité, restera probablement une donnée objective pour deux ans, peut-être trois ou quatre. D’autant plus que diverses personnalités et petites organisations peuvent lui donner une consistance politique.

Un rassemblement antilibéral est-il souhaitable aujourd’hui ? Je crois que oui.

Premièrement pour affronter les méfaits du capitalisme de notre temps, soutenir les luttes, mener des campagnes. Depuis que la droite est revenue au pouvoir en 1993, elle a sans cesse travaillé à démanteler les acquis sociaux. A force de s’user au combat contre cette régression, le mouvement social peut perdre une bataille décisive dont les syndicats ne se relèveront pas, si une force anticapitaliste ne prend pas en charge une bataille politique systématique. ATTAC a été utile depuis dix ans mais croire qu’une telle association peut remplacer la construction d’un mouvement politique face à la droite et au grand capital me ferait pleurer tellement c’est infantile.

Deuxièmement pour des raisons électorales. Le parti socialiste reste le principal parti de gauche et le seul en position par exemple d’empêcher la droite de revenir au pouvoir pour cinq ans en 2007 ; or, c’est là un objectif très important. Mais, sans force antilibérale sur sa gauche, déterminée à affronter le capitalisme financier transnational et son train de précarité, je ne crois pas que la victoire du PS préparera une alternative. Pire, sans cette force antilibérale sur sa gauche, le PS peut perdre en servant aux électeurs une soupe tellement fade que même le candidat de droite apparaîtra novateur.

Un rassemblement antilibéral peut-il être viable aujourd’hui ? Je crois que oui. Ce serait difficile mais l’impact international d’une telle démarche rattraperait largement ses inconvénients, difficultés et même crises inévitables. Au niveau international et européen le rapport de forces y aide et des recompositions oeuvrent en ce sens. Ceci dit, ce sera probablement une longue bataille politique. Dans quel délai ? Le plus tôt serait le mieux afin de capitaliser l’énorme écho de la campagne du non. Deux échéances incontournables attendent à court terme cette hypothétique rassemblement, d’une part la recherche d’un socle politique minimum commun (au moins programmatique, si possible stratégique et théorique), d’autre part les élections présidentielles et les élections législatives. Cela fait beaucoup en peu de temps.

Avec qui ? Le parti communiste peut transcroître en gagnant une reconnaissance populaire historique s’il y participe sans arrière pensée ; il va vers de grandes difficultés s’il croit pouvoir instrumentaliser ce processus sous son seul drapeau. La tradition historique de la gauche française permet l’intégration de courants socialistes "républicains" dans cette perspective ; pour diverses raisons, je crois même leur présence indispensable. La Ligue Communiste Révolutionnaire peut trouver là sa première chance depuis les années 68 de féconder un courant anticapitaliste internationaliste de masse. Les forces altermondialistes peuvent pourrir sur pied sans ce complément politique. Quant à la forte mouvance anarcho-syndicaliste et écolo-alternative, sans ce rassemblement, je crains fort qu’elle ne s’épuise et épuise le mouvement social dans des luttes glorieuses mais inutiles et démoralisantes.

B) La LCR en dehors du rassemblement antilibéral

Depuis l’ "Appel au rassemblement antilibéral de gauche et à des candidatures communes", l’argumentation de la LCR contre la signature de celui-ci surprend ses propres sympathisants. Ce refus de participer à la création, au renforcement, à l’éclaircissement politique, aux succés possibles d’une force antilibérale aujourd’hui avec l’impact que cela aurait au niveau européen et mondial ne me paraît pas justifié.

Après les expériences malheureuses diverses que le mouvement ouvrier a connues au 20 ème siècle, je ne vois pas comment les bases politiques d’un rassemblement pourraient se faire sur des bases plus claires que l’appel Ramulaud de 2003 ou le dernier "Appel au rassemblement antilibéral de gauche et à des candidatures communes". Dans le contexte français de ce début du 21ème siècle, il est facile de trouver des arguments polémiques pour refuser le rassemblement au nom d’un manque de clarté vis à vis du PS mais la question de la formule politique à donner au front unique aujourd’hui reste.

Dans l’action politique, il faut toujours chercher à comprendre la vraies raisons des choix politiques effectués par une organisation.

Quelles peuvent être les raisons du refus pour la LCR ?

- La première relève, à mon avis d’une volonté de préserver l’organisation. Je comprends la crainte des dirigeants de la LCR qui ne veulent pas diluer une organisation en phase de progression depuis 2002, principale survivante de la filière historique de la Quatrième internationale, dans un regroupement électoral conjoncturel aux lendemains incertains. Je ne crois pas que cette prudence s’explique essentiellement par le sectarisme, l’auto-affirmation nombriliste ou intéressée, même si cela existe.

Il faut reconnaître que les collectifs issus du 29 mai, dans leur majorité, ne représentent pas une panacée incitant a priori les organisations politiques ayant joué un rôle décisif dans la campagne du NON à leur dèvoluer une part de leur autonomie.

Dans les collectifs anti-libéraux pullulent les individus individualistes, souvent militants occasionnels, opposés à toute structure de type parti. A cela s’ajoute la tactique de petits groupes politiques et réseaux qui ont tout intérêt à limiter le rôle du PCF et de la LCR, quitte à faire capoter l’objectif du rassemblement antilibéral. Ainsi, des forces significatives poussent à une candidature Bové pour 2007 sous des prétextes unitaires alors qu’en fait ils poursuivent une stratégie d’affirmation d’un pôle politique avec d’autres animateurs, d’autres thèmes prioritaires que le PCF et la LCR. José Bové est-il dupe du rôle qu’on veut ainsi lui faire jouer pour casser le PC et la Ligue au profit d’une aventure écolo-libertaro-petite bourgeoise ? Je ne crois pas.

Il est vrai que les impasses et faillites de la gauche au 20ème siècle ont surtout pour cause l’absence d’une organisation orientation direction politique, et donc que la question de la construction de celle-ci est prioritaire. Mais si les larges masses ont plus fait confiance à la social-démocratie qu’à d’autres, c’est qu’elle n’était pas seule à avoir fait faillite. La social démocratie correspond au niveau de conscience moyen des salariés et citoyens hors grands privilégiés ; elle sert aussi l’intérêt du système par une bipolarisation politique aux risques mesurés. Pour l’essentiel, elle apparaissait comme la solution au moindre prix en attendant des lendemains meilleurs. La construction d’une force nouvelle porteuse d’une orientation direction ne se fera pas indépendamment des pas de larges masses elles-mêmes qui actuellement votent pour cette social-démocratie ou des partis aspirant au pouvoir gouvernemental. L’exemple actuel de la Bolivie ou du Vénézuéla en atteste. Si l’objectif de la LCR est bien de gagner une hégémonie politique, un jour, sur une majorité de salariés et même sur la société, les condamnations morales (que j’ai entendues) de la social-démocratie et de toute compromission dans les institutions (y compris municipales, départementales et régionales) ne suffiront pas d’autant plus que c’est une erreur ; c’est dans l’utilité concrète face au capitalisme que se jouera cette hégémonie. La majorité des gens n’attend pas seulement d’une organisation politique la prise en compte des intérêts historiques de l’humanité ; elle est prête à soutenir une force politique capable d’aller au pouvoir pour construire une alternative au capitalisme. L’écart de rapport de forces électoral entre la LCR et le PS tient plus à cette différence d’objectif qu’à une différence de confiance politique réelle. Le bilan des erreurs du courant conseilliste dans les années 20 et la tactique de front unique transmis par le trostskysme représentent, me semble-t-il, une base juste. Qu’en est-il pour la LCR aujourd’hui ?

De plus, n’est-il pas temps de valoriser le rôle historique du trotskisme lorsqu’il était minuit dans le siècle tout en prenant du recul sur certaines pratiques politiques minoritaires propagandistes et certaines bases théoriques de fondation de la Quatrième internationale. On peut même se demander si l’heure n’est pas à envisager des formes de regroupement-front large ponctuel au niveau européen sinon mondial. Cela n’empêche pas le maximum de clarté politique et l’importance décisive d’un "intellectuel collectif" de combat pour peser à long terme sur l’évolution historique.

- La seconde raison est largement développée publiquement par la LCR : elle considère comme antagonique d’une part un "rassemblement anti libéral", d’autre part l’Union des gauches. Ce second argument rejoint en fait le premier. Il s’agit d’une position contradictoire avec l’appel de PRS à une "Union dans l’Union" : un front anti-libéral, partie prenante d’une Union des gauches sans exclusive, sur un programme d’Union populaire. Il serait souhaitable de fouiller les désaccords sans tapage auto-proclamatoire ; il s’agit plus d’une différence de démarche stratégique d’ensemble héritée d’histoires politiques différentes que d’un désaccord sur ce seul point.

Que la LCR ait le souci de ne pas engager un rassemblement anti-libéral dans un possible processus menant au pouvoir sans garantie programmatique et stratégique, c’est logique. Que cet argument casse aujourd’hui la dynamique de rassemblement ne l’est pas car d’une part je suis persuadé que l’accord serait possible sur ce point quant à la pratique à partir de 2007, d’autre part seul ce rassemblement permet d’établir un rapport de force qui donne à cette discussion un sens politique concret pour des millions de citoyens.

Le soubassement de la position de la Ligue contre l’Union des gauches repose aussi sur des considérants théoriques, la "gauche" étant caractérisée comme un "parti démocrate à l’américaine" (voir texte de François Sabado dans Critique Communiste). Si ce terme de "gauche" présente de tels antécédents génétiques, je comprends mal pourquoi la LCR a utilisé pour sigles électoraux "A gauche vraiment" ou "Cent pour cent à gauche". Assimiler la gauche française au parti démocrate américain est faux, est source d’erreurs politiques. Ceci dit, si un rassemblement antilibéral ne se forme pas, une évolution en ce sens de la social-démocratie est tout à fait possible ; en ce cas, il sera mal venu de théoriser "on l’avait bien dit".

- la troisième raison est effectivement celle d’un "refus de tout accord avec la direction du PS", très liée aux deux précédents arguments.

Le vrai problème concernant le rapport au PS et à l’union des gauches relève, à mon avis, de constats politiques simples :

* Dans la société capitaliste d’aujourd’hui, l’intérêt d’environ 90% de la population (particulièrement salariée ) est de s’unir sur un programme d’Unité populaire. Depuis 1973, ces couches sociales sont représentées électoralement par l’Union de la gauche ( essentiellement PS, PC, Verts). Qu’il soit décisif de construire une force politique antilibérale conséquente pour empêcher les dérives social-libérales, bien sûr ! Mais il ne faut pas laisser croire une seconde que cette force antilibérale pourrait seule remplacer une unité des partis ouvriers et progressistes. De plus, cette unité serait de nature différente en présence d’une force antilibérale conséquente tirant le bilan des 40 dernières années. L’instauration d’un rapport politique construit entre antilibéraux et parti socialiste, à la fois indépendant et unitaire (tout en étant antagonique stratégiquement) est donc nécessaire.

* Tout est fait par la droite et l’idéologie dominante pour diviser les couches sociales salariées et populaires. Vivifier la conscience de classe et la conscience politique passe nécessairement par les luttes face à cette droite et par la propagande d’organisation politique. Mais, à un niveau de masse, un projet unitaire de gauche me paraît indispensable pour rapprocher et élever des niveaux de conscience et de combativité très différents, pour créer la dynamique unitaire source d’espérance dont notre peuple a absolument besoin aujourd’hui.

* Le rassemblement antilibéral n’aurait aucune chance de peser socialement et électoralement sans prétendre au leadership sur toute la gauche (d’où, la nécessité, pour lui, d’une attitude à la fois politiquement claire, présente dans les luttes et unitaire). Surtout, l’unité de toute la gauche est nécessaire face à la droite et au MEDEF ; c’est même cette unité là qui peut marginaliser des leaders du social libéralisme.

La direction de la LCR sait tout cela mais elle craint probablement un processus à la brésilienne ( avec par exemple un nouveau plan d’austérité sur les retraites, des compromis inacceptables sur la politique européenne...) dans lequel elle perdrait son image publique d’indépendance par rapport à la classe politique, y compris de gauche.

Après l’expérience brésilienne où des trotskistes de la Quatrième internationale ont participé dans un premier temps à un front commun et ont été élus au Parlement sur cette base, un raidissement me paraît en cours contre toute participation gouvernementale au niveau mondial. Dénoncer les fautes, compromissions et même trahisons totales de forces de l’Internationale Socialiste est une chose mais se situer aujourd’hui en position de refus de toute alliance avec tout parti de l’Internationale Socialiste (le PS français n’est pas le plus droitier, loin de là) serait une erreur regrettable et surprenante. Sur ce point de la participation d’anti-capitalistes à des majorités (commune, département, région, pays), un débat approfondi apparaît également nécessaire aujourd’hui.

- La quatrième raison tient à la nature même de la LCR. Trois mois après sa fondation, la campagne présidentielle d’Alain Krivine en appelait plus à l’auto-organisation de masse qu’à une politique de front unique. Cette dernière dimension théorique et pratique du trotskisme a pourtant pour but d’unifier le salariat, de permettre à l’avant-garde de fermenter les processus de masse dans une démarche transitoire partant des rapports de force réels, de contribuer à donner un débouché politique. Dans le contexte social et politique européen, et particulièrement en France, je considère une stratégie de front unique et une stratégie d’auto-organisation de masse comme complémentaires sinon, on anime des comités de lutte, pas de réelles structures d’auto-organisation. La campagne présidentielle de 1969 a certainement pesé lourd sur l’évolution de la Ligue ; autant j’avais beaucoup apprécié les JCR dans l’année avant 68, autant je considère que cette campagne a été gauchiste et auto-proclamatoire. En Aveyron, j’ai commencé la campagne avec des cadres politiques issus de la Résistance qui ont rapidement pris leurs distances. Trente six ans plus tard, la LCR a beaucoup changé mais certaines envolées d’Olivier Besancenot ne sont parfois guère différentes de celles d’Alain Krivine en 1969. On peut même se demander si un courant de type "conseilliste" n’est pas en train de gonfler au sein de la LCR ; or, c’est pour éviter les impasses inhérentes aux "courants gauche" "syndicalistes révolutionnaires" qu’a été théorisé le front unique.

Essayons de débattre tout en avançant :

S’il s’agit seulement de clarifier les bases politiques du rassemblement, il faut l’écrire. Le rassemblement en discussion ne propose pas la dissolution des organisations ; leur place est peut-être insuffisamment clarifiée au profit de "personnalités" mais des Debons ou Salesse représentent des liants aujourd’hui indispensables. Il n’est question de sousestimer ni l’importance de sauvegarder l’expérience collective des organisations, ni leurs intérêts propres légitimes eu égard à leur utilité historique évidente comparée aux initiatives ponctuelles de personnalités isolées. A titre personnel, depuis 68, je suis persuadé de l’importance décisive d’un parti cohérent et fort. Ceci dit, cette utilité historique n’est pas indépendante de choix ponctuels ; le refus actuel du rassemblement est souvent ressenti comme une volonté de présenter coûte que coûte Olivier Besancenot à la présidentielle.

Quelle est la justification donnée à son refus par la majorité du Bureau politique de la LCR dans le dernier numéro de l’hebdomadaire Rouge ?

" Notre refus de signer l’appel repose sur une condition absolument décisive, non seulement pour engager la LCR, mais, plus généralement, pour construire un rassemblement durable : le fait de dire clairement qu’aucune alliance gouvernementale n’est possible avec le PS..."

Premièrement la LCR pourrait participer à un rassemblement antilibéral et y défendre publiquement cette position, quitte à en sortir ensuite si ce rassemblement participait à "une alliance gouvernementale" contraire aux intérêts des milieux ouvriers et populaires ; elle ne perdrait rien dans cette histoire.

Deuxièmement, je crois que si ce rassemblement se met en place, ni le PC, ni aucune autre force n’aura intérêt à participer à un gouvernement d’alternance, incapable de porter des éléments significatifs d’alternative face au libéralisme.

Troisièmement, cet oukase, ainsi libellé, correspond au sentiment de courants radicaux exaspérés, de même qu’à une sorte de moralisme puriste de milieux ultra gauche ; mais on ne le rencontre pratiquement pas sous cette forme en milieu ouvrier, encore moins parmi les cadres organisateurs du mouvement ouvrier et des forces progressistes locales.

Quatrièmement, cette façon de poser la question me paraît contradictoire avec une orientation de front unique ou alors cela signifie que la LCR considère aujourd’hui le parti socialiste comme un parti bourgeois ( par son histoire, sa base sociale, sa place dans le champ politique, son programme) ; étant personnellement prudent sur ce type de caractérisation, j’attends une analyse argumentée et publiée.

Quelle est la justification par la LCR de ce refus de toute alliance avec le PS ? " Un accord antilibéral avec la direction du PS est impossible ; une alliance parlementaire et gouvernementale, qui nécessite de partager un même programme, ne pourrait se situer, dans les rapports de force actuels, que sur le terrain du PS".

Cette phrase est surprenante car :

- elle part du postulat d’une main mise actuellement totale et incontournable de sociaux libéraux du PS sur les masses ouvrières et populaires. C’est faux.

- elle élimine les nombreuses options possibles dans le rapport d’une force organisée anti-capitaliste à un parti social-démocrate majoritaire ou minoritaire.

- la possibilité de mener une campagne autonome du rassemblement antilibéral, construire un rapport de force, voter pour le candidat de gauche le mieux placé au second tour n’implique pas nécessairement ensuite "une alliance parlementaire et gouvernementale nécessitant de partager un même programme". De l’accord technique unitaire de second tour respectant l’autonomie de chacun au soutien critique sans participation, l’éventail des stratégies est important.

Gramsci compare à juste titre l’action politique d’une force anticapitaliste à un jeu d’échecs. Dans ce jeu, le pire tactique c’est de ne pas vouloir gagner, d’attendre seulement l’erreur de l’adversaire. Or, je suis persuadé que la masse des citoyens mobilisés pour le non de gauche, la masse des salariés et précaires subissant le libéralisme, attendent une alternative politique en terme gouvernemental.

Il est évident que cette perspective "gouvernementale" ne va pas sans appréciation préalable du rapport de forces, sans maintien d’une autonomie politique, sans garanties publiques préalables concernant quelques points fondamentaux, sans appui sur le mouvement social...

Cependant, si les forces antilibérales ne répondent pas à cette attente, elles vont perdre peu à peu le crédit qu’elles ont actuellement. J’ai déjà connu cela de 1968 à 1975.

L’isolement politique de la LCR de 1976 à 2002 s’explique plus par un type d’argumentation ne prenant pas en compte les attentes des masses populaires et le niveau de conscience de celles-ci que par une trop grande souplesse vis à vis du PS.

De toute évidence, il est regrettable que les forces ayant porté la campagne du non de gauche n’aient pas approfondi les questions de stratégie politique, car à lire le communiqué du Bureau politique de la LCR, on comprend que le problème est en partie là sans que la solution ne soit abordée :

" Ce que nous discutons ici, c’est l’alternative à construire contre la droite et le patronat, c’est à dire une rupture complète... Cette alternative ne peut se construire sans que des bases solides soient posées, dès le départ, pour éviter des désillusions, des retournements, qui pourraient s’avérer dévastateurs pour ceux et celles qui, à juste titre, souhaitent un rassemblement unitaire de la gauche antilibérale et anticapitaliste. Qui tourne le dos résolument à ce qui a été tenté maintes fois et qui a toujours échoué : entretenir l’illusion de pouvoir faire mener au PS une politique contraire à celle qu’il entend mener.

" Il faut changer les rapports de force. C’est une construction de longue haleine, qui nécessite une indépendance complète face au PS tout en s’opposant frontalement à la droite..."

Ces phrases signifient, semble-t-il, que l’objectif de la LCR n’est pas seulement de grossir mais plus fondamentalement de réouvrir la fenêtre d’un avenir possible pour un socialisme authentique au travers de la phase actuelle de remontée des aspirations, des luttes et de la conscience en construisant une force politique nationale, européenne et mondiale ad’hoc. Parfait ! Cependant, cette nouvelle période historique se développe surtout pour le moment en articulant luttes, positions institutionnelles et construction de forces politiques. Dans cette situation, se limiter à sauvegarder sa virginité révolutionnaire ne rendra service à personne.

En conclusion, je voudrais insister vis à vis des nombreux "militants du non" désespérés de la situation actuelle. Lors d’une discussion au sein de PRS 12 après le 29 mai 2005, j’avais avancé avec Maurice Frey un délai de trois ans pour envisager une recomposition refondation politique sérieuse ; le temps a passé très vite, il ne reste plus que deux ans. Mais le vent du mouvement social se lève aux quatre coins de la planète comme dans les années précédant 1968 ; pour beaucoup d’entre nous, il s’agit sans doute de la dernière aurore sociale universelle. Nous avons de la chance, elle se lève lentement, comme si elle voulait nous laisser le temps d’être prêts. RIEN N’EST PERDU mais il n’y a pas de temps à perdre.

Jacques Serieys le 2 juin 2006. Le texte ci-dessus est une amélioration d’un texte d’avril 2005.


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