Honneur aux Gracques, réformistes romains assassinés

jeudi 17 janvier 2019.
 

Les deux frères Gracchus ont laissé le souvenir d’hommes politiques honnêtes, intelligents, instruits, grands orateurs, compétents, attachés aux processus démocratiques pour renforcer la république, sensibles aux conditions de vie du peuple.

Dans un Etat militariste et pillard, dirigé par une classe riche aussi conservatrice que corrompue, ils ont dû affronter toutes les astuces politiciennes et procédurières possibles pour faire avancer concrètement leurs propositions.

Les grands propriétaires d’esclaves, de latifundia, d’entreprises actionnariales ont fini par les faire lâchement assassiner par leurs serviteurs.

Les deux frères sont des petits-fils d’un grand personnage de l’histoire romaine, Scipion l’Africain. Leur père fut un consul exemplaire ; leur mère, Cornelia, d’option philosophique stoïcienne, a laissé le souvenir d’une grande culture et d’une forte personnalité dans ses malheurs.

A) Tiberius Sempronius Gracchus et le mouvement social de 133

Son frère Caius raconte ainsi la prise de conscience du général Gracchus « Tiberius traversant l’Etrurie pour se rendre à Numance en Espagne et voyant le pays désert, sans autre cultivateur ou berger que les esclaves venus d’ailleurs ou des barbares, eut alors pour la première fois, l’idée de l’entreprise qui devait leur causer tant de maux. Mais ce fut le peuple lui-même qui contribua surtout à enflammer son zèle et son ambition en l’appelant par des inscriptions tracées sous les portiques, sur les murs et sur les tombeaux, à faire rendre aux pauvres les terres du domaine public. »

Elu tribun de la plèbe pour l’année 133, il prend en compte l’aspiration des citoyens pauvres à pouvoir bénéficier de terres sur le domaine public accaparé par les plus riches. Il propose donc une loi agraire limitant la surface des propriétés sur l’ager publicus (terres publiques) à 1000 juchères par famille pour redistribuer des affermages héréditaires aux familles pauvres à raison de 30 juchères chacune. Sur le budget de l’Etat, il veut indemniser les grands propriétaires et aider les petits paysans à se porter acquéreurs.

Il considère cette réforme comme juste vis à vis des citoyens romains qui ont risqué leur vie comme soldats sur de nombreux fronts, ont agrandi et enrichi démesurément la cité pour ensuite ne pas seulement pouvoir nourrir leur famille.

L’historien Appien, auteur d’une Histoire romaine, en vingt-quatre livres, explique le projet politique de Tiberius Gracchus comme mû par la volonté d’asseoir l’Etat romain sur une classe nombreuse et forte de citoyens. Cela se comprend car, à cette époque, les familles romaines pauvres (une grande majorité) élèvent peu d’enfants en raison de leurs faibles moyens ; aussi, la république manque cruellement de soldats.

Parmi les conquêtes démocratiques de cet aîné des Gracques, notons la constitution d’un triumvirat agraire chargé de diriger les opérations concrètes de limitation et de redistribution. Les familles riches ne peuvent l’accepter car la gestion des propriétés collectives du peuple romain relevait jusqu’alors de leur chasse gardée, le Sénat ; cela leur permettait de se constituer des clientèles fidèles en attente de terres.

La noblesse ainsi que, globalement, les milieux aisés s’opposent finalement à la réforme . Tiberius, malgré son caractère doux et conciliant, se voit obligé de mener campagne sur ses idées.

« Les bêtes sauvages qui vivent sur le sol de l’Italie ont, elles du moins, leurs repaires. Seuls les hommes qui combattent et meurent pour l’Italie ne peuvent compter que sur l’air et la lumière. Sans foyer, sans demeure, ils errent à travers le pays avec leurs femmes et leurs enfants. Nos généraux mentent quand ils encouragent leurs soldats à bien se battre, en leur représentant qu’ils défendent contre l’ennemi leurs foyers et les tombeaux de leurs ancêtres car aucun d’entre eux ne possède de foyer, aucun ne pourrait montrer le tombeau de ses ancêtres. C’est en réalité pour défendre les richesses d’autrui qu’on leur demande de verser leur sang et de mourir. On les appelle les maîtres du monde, mais aucun d’entre eux ne possède même une motte de terre où poser sa tête. »

Le peuple romain s’enthousiasme en faveur des réformes de l’ainé des Gracques. Le Sénat se voit obligé de les accepter mais multiplie les obstructions et résistances quant à leur mise en pratique. Son oeuvre restant à réaliser concrètement, Tiberius brigue un nouveau mandat de tribun du peuple.

Les dynastes des familles richissimes jugent, comme d’habitude, que la république et la démocratie ont pour limite de ne pas toucher aux privilèges de la fortune. Aussi, sous la direction du Grand Pontife Scipion Nasica, ils montent une opération pour exterminer en même temps le Gracque et ses partisans en place publique.

Alors que Tiberius expose publiquement son programme devant ses adeptes devant le Capitole, une masse haineuse et vociférante de clients des grandes familles du Sénat apparaît, armée de grands bâtons et autres ustensiles pour casser la réunion. Tiberius est égorgé (peut-être tué à coups de bâton) ; son corps est ensuite exposé pourrissant sur le forum durant plusieurs semaines. Ses amis sont massivement assassinés.

B) Caius Sempronius Gracchus, porteur de réformes démocratiques et sociales en 123

Le frère cadet de Tiberius se nomme Caius Gracchus. Plus jeune que lui de neuf ans, il est plus énergique, plus déterminé que son aîné. Il est également plus politique, cherchant des alliés parmi les chevaliers pour isoler les familles nobles. Elu tribun pour l’année 123, il avance un programme politique complet au nom des "populares", comprenant en particulier :

- des réformes démocratiques concernant le processus électoral et l’ accroissement du pouvoir des comices (assemblées générales électives).

- des réformes sociales plus radicales que son frère. Les assignations de terre sur l’ager publicus pour les familles pauvres passe de 30 à 200 juchères.

- le rétablissement du triumvirat agraire pour mener à bien les réformes

Dans son Histoire du socialisme et des luttes sociales, Max Beer tire le bilan suivant de son action « Il obtint que chaque citoyen reçût tous les mois, aux frais de l’Etat, une certaine quantité de blé. Il réforma la justice, fit construire de grandes routes à travers l’Italie pour occuper les sans-travail et s’efforça de démocratiser le droit électoral. Il organisa enfin une vaste colonisation intérieure. »

J’ajouterais son projet d’attribution de la citoyenneté romaine complète aux habitants du Latium et partielle à tous les Italiens. Cette mesure renforçait évidemment la république romaine ; elle fut utilisée par ses adversaires qui montèrent une campagne identitaire romaine contre l’extension de la citoyenneté.

Le Sénat ayant abrogé une loi importante, Caïus tente une sorte de sécession de la plèbe ; l’assemblée des puissants en profite pour promulguer un senatus consultum ultimum qui décide l’élimination d’un opposant par n’importe quel moyen.

Ne voulant pas être exécuté par les soldats des consuls, Caius tente de fuir. Rattrapé par ses poursuivants, il est massacré (il a peut-être choisi le suicide, ce qui revient au même).

Le Sénat souffle alors le vent de sa vengeance contre lui : sa maison est saccagée, le terrain vendu, et même la dot de son épouse Licinia confisquée.

C) Les Gracques étudiés, souvent revendiqués par le socialisme

Comme l’écrit Jean Ellenstein dans son ouvrage intitulé Histoire mondiale des socialismes "Les Gracques ont pris place dans le martyrologe des révolutionnaires".

Il ajoute "bien que leur idéal soit tourné vers la restauration d’une société antérieure (d’ailleurs idéalisée)." Ainsi, les grands propriétaires d’esclaves et sociétés romaines par actions auraient été progressistes, auraient représenté l’avenir alors que la défense des petits paysans aurait été conservatrice ??? Ce dernier jugement relève d’un matérialisme peu dialectique

Jacques Droz partage le point de vue d’Ellenstein dans son Histoire générale du socialisme publiée aux PUF « Tiberius rêve d’un retour à une cité idéale de paysans soldats, s’indigne de l’inégalité grandissante, mais la lex Sempronia, si elle lèse quelque peu ceux qui ont abusé de l’ager publicus, n’en reste pas moins dans la tradition romaine du lotissement "colonial". Et c’est sans doute davantage pour des raisons politiques qu’à cause de sa politique sociale que le Sénat s’est débarrassé de lui, comme plus tard il se débarrassera de son frère Caius. » Droz mésestime la force des luttes de classe dans la république romaine. Les sénateurs craignaient pour leur domination sociale et politique s’ils laissaient les Gracques poursuivre leur action.

- Durant la révolution française, la mémoire de Tiberius et de Caius a souvent résonné parmi les députés comme dans les clubs montagnards. Le grand Babeuf, animateur du Manifeste des Egaux, portait le prénom de Gracchus en mémoire de Tiberius et de Caius. Lors de son procès, il s’écrie devant le tribunal « Il n’y eut que vous, ô Gracques ! Il n’y eut que vous de généreux, il n’y eut que vous qui osâtes vous déclarer les appuis et les défenseurs du peuple. »

- Buonarotti se fait l’écho de cette tirade dans son ouvrage "Conspiration pour l’Egalité dite de Babeuf".

- Nous savons par Paul Lafargue que Karl Marx avait promis à ses filles de composer un drame sur les Gracques

- Pour Plékhanov le combat des Gracques relève "d’un affrontement d’intérêts matériels", d’une affrontement social, point de vue que nous pouvons partager.

Jacques Serieys


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