De la fin de la république romaine (2 septembre 31 avJC) à la révolution française

mardi 29 octobre 2019.
 

- A) Les luttes de classe font de Rome une république (oligarchique)
- B) De la république romaine à la révolution française
- C) Pour Marx, Robespierre s’est trompé d’histoire

Le but de cet article n’est pas historique mais plutôt politique.

A) Les luttes de classe font de Rome une république (oligarchique)

Même en étant prudent sur les sources, il ne fait pas de doute que les patriciens grands propriétaires ont renversé la royauté (peut-être avec l’aide de milieux populaires) pour la remplacer par des institutions qu’ils maîtrisaient mieux (Sénat, consuls, censeurs...).

La république romaine se démocratise légèrement ensuite durant cinq siècles par l’action d’un mouvement social luttant pour imposer des droits et un influence plus grande du peuple dans la vie de la cité sur le plan démocratique mais aussi juridique.

Même si la République romaine s’appuie sur un discours mystificateur pour mieux intégrer le peuple à ses institutions et à son armée, il est vrai que l’évolution de son droit public comme de certaines fonctions (tribuns de la plèbe...) prouvent cette légère évolution démocratique. De plus, l’Etat romain n’est pas la propriété privée de ses dirigeants, même pour les empereurs ; la citoyenneté concerne jusqu’à tous les territoires des bords de la Méditerranée.

Durant toute la période féodale, la vitalité romaine des assemblées de citoyens, des élections de magistrats, du droit écrit, des responsabilités de l’Etat... représentent une sorte d’âge d’or par rapport à la privatisation de la société engagée par les évêques et les grands propriétaires.

De la Renaissance aux Lumières, cette référence alimente de nombreux philosophes politiques comme Montesquieu ou Marat.

B) De la république romaine à la révolution française

En 1789, les contradictions du mode de production féodal et de la royauté absolue comme une immense mobilisation populaire ébranlent la royauté française. En 1791, un roi assez falot nommé Louis XVI rate sa fuite hors de la France révolutionnaire et fait perdre toute crédibilité à son trône.

C’est dans ce contexte que les députés de la Constituante, de la Législative puis de la Convention émaillent leurs discours d’exemples et références à la république romaine avant de fonder de nouvelles institutions auxquelles ils donnent le nom de République, en référence évidemment aux Romains. Pour les acteurs politiques des années 1789 à 1792, féru de langue latine et d’histoire antique, le mot res publica porte des sens très larges, comme chez Cicéron : chose publique, intérêt public, affaires publiques, administration de l’Etat, vie politique, gouvernement, forme de gouvernement. Mais ces sens ne sont pas contradictoires avec leurs aspirations. « La tête farcie de grec et de latin, nous étions tous des républicains de collège » (Camille Desmoulins).

Les apports de la tradition romaine concernent aussi :

- > Le rôle de la loi et du droit. "La loi est l’expression de la volonté générale. Tous les citoyens ont le droit de concourir personnellement ou par leurs représentants à sa formation" (Article 6 de la déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen de 1789). La Constitution précise bientôt " Il n’y a pas en France d’autorité supérieure à la loi."

- > Le rôle des vertus publiques, de l’esprit civique au désintéressement, du fonctionnaire imbu de ses responsabilités au nom de tous au citoyen qui refuse l’enrichissement, du primat de l’intérêt général au courage militaire...

Ceci dit, les références de Robespierre à l’histoire romaine sont généralement très précises et touchent aux combats plébéiens, à l’égalité des citoyens... Il est vrai qu’à partir de 1793 naît un autre modèle pour les républicains.

L’historien Jean Andreau, élève de Claude Nicolet et spécialiste de Rome, écrit à juste titre :« Les républicains français ne pouvaient raisonnablement admirer ni le détail des institutions de la république romaine, ni son fonctionnement politique, ni ses hiérarchies sociales. Se réclamant de l’héritage de la Révolution, ils ne pouvaient considérer les institutions romaines comme un modèle à suivre. Il y avait à Rome des caractéristiques oligarchiques dont les Anciens eux-mêmes avaient conscience en fonction de leurs propres critères de la démocratie. Et d’autres aspects des institutions romaines étaient trop exotiques pour être adaptés à la vie politique des époques modernes. »

C) Pour Marx, Robespierre s’est trompé d’histoire

Marx explique dans plusieurs de ses écrits, en particulier dans La Sainte Famille que "Robespierre, Saint Just et leurs artisans succombèrent parce qu’ils confondaient l’Etat réaliste et démocratique antique basé sur l’esclavage réel, avec l’Etat représentatif spiritualiste et démocratique moderne, basé sur l’esclavage émancipé, la société bourgeoise."

Le manque de recul de Robespierre sur le type de société (capitalisme) en train de naître ne peut être nié.

Ceci dit, au moment où les Montagnards se trouvent responsables de l’accouchement d’une nouvelle société pour remplacer l’Ancien régime cléricalo-royaliste, la référence à la Cité antique présente de nombreux intérêts très concrets et très immédiats :

- par la référence au rôle du citoyen, lien majeur entre Cité antique, démocratie urbaine du Moyen age et républiques modernes

- par la référence au rôle du peuple romain et de ses luttes pour l’instauration d’institutions démocratiques

- par la référence à la virtus politique romaine face à l’intéressement financier personnel du personnel de l’Etat royal à tous les niveaux.

- par l’intérêt de ce symbolisme. Comme l’écrit intelligemment Cornelius Castoriadis (L’institution imaginaire de la société) : " Tout symbolisme s’édifie sur les ruines des édifices symboliques précédents, et utilise leurs matériaux... Par ses connexions naturelles et historiques virtuellement illimitées, le signifiant dépasse toujours l’attachement rigide à un signifié précis..."

D) De la citoyenneté romaine au républicanisme et au socialisme

Plus de deux siècles après l’instauration de la république française, il est nécessaire de clarifier l’héritage de Rome.

A mon avis, la période de la Convention montagnarde correspond à une phase où les conditions concrètes (guerre contre les armées royales d’Europe, affrontement avec l’Eglise, radicalisation des sans-culottes et des paysans pauvres, force du courant pré-socialiste...) génèrent une révolution plébéienne durant laquelle le pouvoir politique échappe momentanément à la féodalité comme à la bourgeoisie.

Cette révolution plébéienne porte un projet institutionnel définissant la république comme l’exercice du pouvoir par les citoyens (assemblées primaires, élection des fonctionnaires, armée de citoyens, rôle dans l’exercice de la justice...). De ce point de vue, la référence aux traditions antiques de démocratie directe, en particulier Athènes, se comprend parfaitement.

Après plusieurs décennies durant lesquelles le refus de donner un rôle à l’organisation et à l’expression politique des citoyens a été une marque de fabrique du Komintern stalinisé, il est important de voir que Robespierre avait vu plus loin que Marx sur ce point.

Ceci dit, le lien établi un peu superficiellement par les acteurs de la Révolution française à l’histoire romaine antique a contribué à des aspects non progressistes du républicanisme bourgeois :

- baratin sur le rôle civilisateur de la colonisation

- vision libérale de la Libertas romaine

- croyance dans le seul progrès par en haut, par l’Etat, y compris en matière démocratique « L’histoire nous apprend que la liberté n’est jamais plus durable que si elle émane d’en haut, du pouvoir ; il faut qu’elle soit octroyée, non arrachée. » (G. Niebuhr)...

Aussi, parmi les courants politiques français, ce sont sans doute l’extrême droite (Maurras par exemple) et le gaullisme qui se sont le plus réclamé de Rome.

Jacques Serieys

Voir aussi A Gauche 224 3 septembre 2010


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