Comment vaincre le fascisme ?

vendredi 19 mai 2017.
 

Le lendemain du 7 mai, lors de la journée pour la commémoration de la victoire sur le nazisme, les insoumis de Montpellier et de sa région ont rendu hommage à la Résistance et au programme du Conseil National de la Résistance en se rassemblant à 15 heures dans les jardins du Peyrou où se trouve la photo de Jean Moulin. À cette occasion, je reviens ici sur la meilleure manière de combattre le fascisme.

Quelques mots pour se détourner du brouillage et de la confusion entretenus dans l’entre deux tours de l’élection présidentielle 2017. L’armada médiatique des dominants s’est mobilisée au nom de l’antifascisme pour appeler à voter Emmanuel Macron au second tour de l’élection présidentielle. Je laisse de côté ici les injonctions à la fois ignobles et ridicules à l’adresse de Jean-Luc Mélenchon pour qu’il se rallie à cette cohorte. Injonctions qu’il a eu raison de ne pas suivre, maintenant ainsi l’unité de ses électeurs partagés entre ceux qui se résolvent à voter Macron tout en s’opposant à sa politique et ceux qui ne parviennent pas à s’y résoudre et font le choix de l’abstention ou du vote blanc. La sinistre campagne des bien-pensants pour assimiler cette position à celle du ni-ni n’est pas parvenue à travestir la position claire et tranchée de la France insoumise : pas une voix ne doit se porter sur Marine Le Pen.

Passons à la question de fond : devant un péril qui s’apparente au fascisme, comment le combattre et le vaincre ? Quelle stratégie mettre en place ?

Mais précisons d’abord brièvement la nature du Front National. Si ce n’est pas encore du fascisme assumé, on s’en approche. Historiquement le fascisme est un mouvement de mobilisation d’une partie du peuple pour à terme en finir avec la démocratie et briser le mouvement ouvrier syndical ; il s’accompagne généralement de milices plus ou moins armées et développe une xénophobie pour fixer sur l’étranger la colère populaire et la détourner du banquier. Le mouvement politique du fascisme a pris, depuis un siècle et selon les contextes historiques et nationaux, des formes variées. Sans s’attarder ici sur l’analyse de ces différentes variantes, il importe de signaler en quoi le Front National en reprend une part significative.

Avec par exemple son appel au peuple contre les élites, son discours ni droite ni gauche, l’habillage social qui implique le refus de l’universel et le racisme, ce sont autant d’invariants caractéristiques du fascisme, même si pour le moment le Front National donne le sentiment de se plier au jeu démocratique électoral et n’en est pas encore à mobiliser ouvertement des milices armées. Non seulement cela peut venir, mais on doit réfléchir au combat contre le Front National en tenant compte de sa potentialité fasciste.

Comme le prouvent toutes les expériences historiques, le mot d’ordre du simple antifascisme est nettement insuffisant et peut nourrir toutes les confusions. Jusqu’à nos jours la forme électorale prise de manière dominante pour lutter contre le Front National était le front républicain. Le front républicain consiste dans le fait que tous les partis de droite et de gauche qui se déclarent républicains mettent sous le boisseau leurs divergences pour s’unir lorsqu’il y a un danger que le Front National devienne majoritaire. On a vu ce front républicain à l’œuvre lors des dernières régionales en faveur des candidats de droite en PACA et les hauts-de-France. On l’avait vu aussi à l’œuvre en 2002 pour Jacques Chirac ainsi que dans différentes situations municipales, départementales ou législatives. Je me suis toujours opposé à cette stratégie qui visait à estomper toute différence entre la droite et la gauche ; il ne faut pas alors s’étonner qu’une partie de la population finisse par mettre dans le même sac la droite et la gauche, et plus encore quand, comme cela a été le cas dans les cinq dernières années, la « gauche » fait une politique de droite.

Le front républicain n’a eu au fond qu’un seul effet : renforcer la montée du Front National. On l’a vu à nouveau à l’œuvre dans ce second tour des élections présidentielles avec les appels à voter sans condition pour Emmanuel Macron venant de tous les bords pour faire barrage au Front National. Si on peut comprendre l’utilisation de ce bulletin de vote pour éviter le pire, on peut tout aussi bien comprendre le refus de se saisir de ce bulletin qui légitime la politique du candidat. D’autant que le candidat Macron assure clairement le maintien de sa politique ultralibérale au nom des 24 % obtenus au premier tour ; cela après s’être présenté comme le seul vote utile contre le Front National et quand bien même les enquêtes d’opinion indiquent que près de 40 % de ses électeurs du premier tour déclarent ne pas partager sa politique. Ce tour de passe-passe est devenu si coutumier et grossier que la majorité des électeurs s’en aperçoit, dont une partie de ceux qui ont voté pour lui au second tour. Quel que soit le résultat, la stratégie du front républicain a fait faillite dans sa lutte contre le Front National.

Certes le ralliement de la gauche au front républicain contribue à la confusion. Mais pour aller plus loin dans l’analyse il faut prendre en compte que ce qui nourrit surtout la montée de l’extrême droite c’est le soutien par une partie de la gauche des politiques néolibérales. Politiques qui nourrissent le chômage et la misère d’une grande partie de la population. Cette assemblage du front républicain et du soutien aux politiques d’austérité a déjà dans l’histoire été expérimenté à plusieurs reprises, avec chaque fois les mêmes effets catastrophiques. Ce fut ainsi le cas entre 1929 et 1933 en Allemagne dans la république de Weimar. Le parti socialiste allemand, le SPD, a eu cette même stratégie. Lors de l’élection présidentielle le candidat socialiste s’était rallié au vieux maréchal réactionnaire Hindenburg pour faire barrage à l’arrivée d’Hitler puis a régulièrement apporté son soutien aux différents gouvernements de centre-droit, notamment celui de Brüning dont la politique d’austérité a profondément aggravé les conséquences sociales catastrophiques de la crise économique de l’époque. Il faut ajouter à ce tableau le rôle joué par le parti communiste allemand (le KPD) qui, suivant les consignes de Moscou, considérait le parti socialiste plus dangereux qu’Hitler ! Aux élections de novembre 1932, le parti nazi avait 33 % des voix et le parti socialiste et le parti communiste près de 40 %. Mais le vieux maréchal préféra nommer un gouvernement de transition avant de nommer Hitler chanchellier fin janvier 1933 Hitler au pouvoir. On connaît la suite. Des attitudes similaires de la social-démocratie dans d’autres contextes historiques ont abouti au même résultat. En désespérant la population laborieuse par des politiques néolibérales qui ne profitent qu’aux plus riches, on les jette nécessairement dans les bras du fascisme si aucune alternative n’est proposée à gauche.

On trouve aussi une autre justification ou front républicain antifasciste. Il faudrait se résoudre à ne rien changer à l’ordre existant et de se concentrer dans l’immédiat sur l’urgence que constitue la lutte contre le fascisme. On retrouve cette attitude en France et en Espagne entre 1934 et 1938. Après les émeutes fascistes et antiparlementaires du 6 février 1934, les manifestants du 12 février ont imposé aux deux cortèges séparés du parti socialiste SFIO et du parti communiste de fusionner en une vaste marée humaine, ce qui a été la première marche d’une mobilisation populaire qui débouchera sur la victoire électorale du Front populaire et la grève générale de juin 1936. Or devant cette mobilisation les dirigeants du parti socialiste et surtout du parti communiste français, suivant une recommandation du Komintern, développer une stratégie du rassemblement de tous les Français contre le fascisme, mettant au second rang les attentes de transformation sociale que la mise en place des 40 heures des congés payés avait profondément nourrie dans le peuple. Cette stratégie de l’union nationale ne pouvait conduire qu’à l’échec. En Espagne alors que l’armée de Franco lança son insurrection les dirigeants des partis du centre-gauche, du parti communiste espagnol et de l’aile droite du PSOE faire tomber le gouvernement de Largo Caballero, représentant l’aile gauche du parti socialiste, lui reprochant d’engager des réformes sociales profondes avant de s’être assuré de la victoire militaire sur le fascisme. Ils n’hésitèrent pas à utiliser la violence pour réduire au silence ce qui n’acceptait pas ce front républicain son contenu social. Le peuple espagnol ne voyant pas ainsi sa condition se modifier, la majorité paysanne voyant refuser le partage des terres, les ouvriers des villes voyant que leur salaire augmentait pas, il est normal que la population fut moins facile à mobiliser dans la guerre contre Franco ; d’autant qu’en même temps le gouvernement de Léon Blum décidait la non-intervention alors que Hitler et Mussolini apporté un soutien sans faille à l’armée de Franco.

Ces expériences des années 30 on nourrit de nombreuses discussions à l’époque est particulièrement dans les rangs de la résistance pendant la seconde guerre mondiale. C’est pour cela que la déclaration de mars 1944 du conseil national de la résistance–« les jours heureux » contient avec la plus grande clarté à la fois la nécessité de l’unité dans une implacable contre l’occupant nazi et en même temps avant sa perspective d’une vaste transformation sociale. Ainsi le ressort de la résistance n’est pas seulement l’antifascisme mais en même temps l’aspiration à un monde nouveau libre, juste, plus égale, plus fraternel.

Aujourd’hui il y a aussi dans le vote pour Marine Le Pen le vote sombre du désespoir. Le front républicain qui dissout les différences entre la droite et la gauche et la poursuite des politiques néolibérales qui accroissent inégalités et chômage nourrissent la montée du fascisme. De cette analyse (volontairement sommaire à cette étape) se déduit la définition d’une autre stratégie.

Contre le Front National, les discours mielleux débordant de bons sentiments moralisateurs, prononcés à foison par des intellectuels aux journalistes entourés par les grands patrons du CAC 40, ont autant d’effets sur les électeurs que de l’eau sur la plume d’un canard. Ils sont totalement contre-productifs car ils nourrissent la haine contre le système. La seule stratégie efficace contre le Front National consiste à développer dans les classes populaires une politique de rupture avec l’ordre économique dominant néolibéral. Rompre avec le compromis social libéral et le ventre mou qui rassemble la droite républicaine et le parti socialiste est une condition préalable à toute action politique crédible dans la majorité de la population. Et doit alors se déployer un véritable programme de réduction des inégalités, de relance de l’activité créatrice d’emplois, de solidarité avec tous, de transition écologique assumée par la planification écologique, de retour à une véritable démocratie qui redonne la parole au peuple. C’est le choix fait par Jean-Luc Mélenchon et la France insoumise. Au début en février 2016, ceux de mes amis encore pris dans les habitudes des structures politiques du passé n’y ont pas cru et ont exprimé leurs doutes. Mais quasiment tous ont depuis reconnu que c’est grâce à cette posture de rupture et à cette stratégie de transition systémique que le discours de Jean-Luc Mélenchon, favorisée par son talent exceptionnel, a pu faire naître une nouvelle espérance populaire. Ainsi au vote sombre du désespoir s’est en partie substitué un vote d’espoir, qui a su entraîner la majorité de la jeunesse comme de nombreux quartiers populaires. Cette candidature et ce programme je l’ai porté dans les couches populaires et dans la jeunesse, à commencer dans ma propre commune. Grâce à ce travail entre 2012 et 2017 le vote pour Marine Le Pen est passé de 22 % à 17 % et celui pour Jean-Luc Mélenchon de de 15 % à 27 %. Reconquérir les esprits et les cœurs pour faire des citoyens non seulement des électeurs mais aussi des acteurs majeurs du changement est une tâche enthousiasmante.

Pour combattre et vaincre le fascisme, il faut rompre avec l’ordre néolibéral et mobiliser le peuple pour qu’il se rassemble autour d’un projet de transformation sociale. Les résultats du premier tour de l’élection présidentielle, qui ont vu se rassembler sur le nom de Jean-Luc Mélenchon plus de 7 millions d’électeurs dont 95 % selon les enquêtes d’opinion déclarent partager son programme, constituent un socle solide pour les étapes suivantes, à commencer par les élections législatives du 11 et du 18 juin où il nous faut partir conquérants sur notre programme L’avenir en commun. Les beaux matins arrivent plus vite que prévu.

René Revol


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