Le mouvement ouvrier et républicain de 1830 à 1834

mardi 27 juin 2017.
 

A) La révolution de juillet 1830

En 1815, le frère de Louis XVI accède au trône de France dans les fourgons des armées russe, autrichienne, anglaise, prussienne...

Lui puis son frère Charles X mènent une politique tellement favorable à la noblesse d’Ancien régime qu’une nouvelle révolution éclate en 1830.

27, 28 et 29 juillet 1830 : les "3 glorieuses" d’une révolution réussie puis confisquée

Le peuple assume le combat sur les barricades mais perd le bénéfice politique de sa victoire confisquée par la grande bourgeoisie financière au profit d’un nouveau roi, d’une branche cadette des Capétiens : Louis Philippe.

B) Mouvement jacobin et mouvement ouvrier naissant

La combativité populaire continue à monter contre ce régime orléaniste lié au capitalisme en plein développement d’autant plus que les milieux ouvriers connaissent une misère terrible. Toutes les villes, toutes les branches de métier connaissent des grèves. Celles-ci étant interdites, elles se transforment généralement en mouvement insurrectionnel.

La grève lyonnaise des Canuts peut être considérée comme caractéristique de cette période.

Les canuts de Lyon, première grande insurrection ouvrière, du 21 novembre au 3 décembre 1831

La poétesse Marceline Desbordes-Valmor, de milieu bourgeois s’étonne d’une grande ville aux mains des ouvriers et qui ne connaît ni pillage, ni règlement de compte « Ce peuple affamé, soyez-en sûr, a été retenu par l’impossibilité d’être méchant. Cet immense phénomène n’a été signalé par personne, mais j’ai senti plusieurs fois fléchir mes genoux par la reconnaissance et par l’admiration. Nous attendions tous le pillage et l’incendie, et pas une insulte, pas un pain volé ! C’était une victoire grave, triste pour eux-mêmes, qui n’ont pas voulu en profiter. »

La répression menée par l’armée considère les grévistes lyonnais comme des ennemis de la nation : près de 700 morts, d’innombrables blessés, 10000 expulsions définitives de la ville...

En 1831 1832, les grèves continuent malgré une telle répression.

Dans son Histoire mondiale des Socialismes", Jean Ellenstein donne des précisions intéressantes « Le monde ouvrier secrète progressivement une élite d’hommes... Nous avons déjà cité Efrahem et Victor Prospert. Il y en eut bien d’autres : des typographes comme Bannet, Lemonnier, Pasquier, Labruyère, Feytaud, Adolphe Boyer, JF Barraud, Auguste Colin, des ébénistes comme Royer, des ouvriers serruriers comme Allard, des gantiers comme Pérart, des cordonniers comme Péchoultre, des tailleurs d’habit comme Aimé Suireau et surtout Henri Troncin, militant type de cette période... le tailleur de pierres Vigny. »

D’autres analyses de ce mouvement méritent d’être signalées ici :

"Conscience prolétarienne et conscience jacobine se complétaient l’une l’autre"

« Ce qu’il y avait de nouveau dans le mouvement ouvrier du début du XIXe siècle, c’est une conscience de classe et une ambition de classe. (…) La révolution française a donné à cette classe nouvelle la confiance en soi. La révolution industrielle l’a marquée du besoin d’une mobilisation permanente. »

1832 : Année révolutionnaire et émergence du socialisme

La grande bourgeoisie a récupéré, utilisé la révolution de 1830 pour mettre en place des institutions politiques à son service. Rapidement, elle fait également emprisonner les dirigeants républicains qu’elle estime dangereux pour son pouvoir. Tel est le cas par exemple de François-Vincent Raspail, d’Armand Marrast, de Blanqui, de Galois...

Raspail, passeur de la révolution française au socialisme, candidat à la présidence de la république le 11 décembre 1848

Auguste Blanqui, républicain socialiste, héritier des Jacobins de 1793 et des babouvistes

Évariste Galois, mathématicien, étoile de l’épopée républicaine révolutionnaire française

Ange Guépin

Développons un peu plus ici le cas d’Albert Laponneraye. Très actif durant les Trois Glorieuses de juillet 1830, il est emprisonné en avril 1831, anime la révolte des prisonniers politiques de Sainte Pélagie. transféré dans un cachot sordide de la terrible prison de La Force, il rédige de mémoire un cours public d’histoire de France de 1789 à 1830, à l’usage des ouvriers. La 12ème leçon est consacrée à Robespierre. Sorti de prison, il commence aussitôt son cours oral le dimanche 6 novembre 1831. La salle d’environ 300 places est aussitôt pleine et le succès ne se dément pas pour les cours suivants. Aussi, le pouvoir préfère l’enfermer à nouveau (4 décembre 1831). En avril 1832, il passe devant les assises pour excitation à la haine de classes ; il est condamné à deux ans de prison et 1 000 francs d’amende. Citons une phrase de sa défense personnelle devant la Cour d’Assises« La véritable République que nous poursuivons de nos voeux ardents... est une république où l’on ne connaisse point la distinction de bourgeoisie et de peuple, de privilégiés et de prolétaires, où la liberté et l’égalité soient la propriété de tous et non le monopole exclusif d’une caste. »

Jean Ellenstein donne sur les luttes ouvrières du début de cette année-là des informations qu’il nous paraît judicieux de transcrire ici.

« Très rapidement, les grèves reprennent et s’étendent dans tout le pays. Elles gagnent l’ensemble des corporations et les villes connaissent l’agitation sociale... les ouvriers en soie de Bédarieux, les ouvriers de la Société ardoisière à Fumay, les verriers de Rive de Gier, les charpentiers, les garçons-tailleurs, les serruriers de Paris, les tailleurs de Clermont-Ferrand, les fileurs de Rouen, les ouvriers agricoles de Montbazin (Hérault)... Le mois de mai 1832 est marqué par la coalition des ouvriers fondeurs de Paris. Les mineurs d’Anzin se mettent de nouveau en grève... »

La dialectique entre mouvement ouvrier, mouvement jacobin et émergence du socialisme est facilement détectable dans le fameux soulèvement insurrectionnel, le jour des obsèques du général Lamarque, mouvement qui se termine par la barricade de la Rue Saint Merry immortalisée par Victor Hugo dans Les Misérables.

5 juin 1832 : Funérailles du général Lamarque. Une insurrection républicaine et révolutionnaire

L’écrasement par l’armée du mouvement issu des funérailles du général Lamarque ne stoppe pas les luttes ouvrières en 1832 : gantiers de Chaumont, mobilisation générale du Havre (maçons, menuisiers, forgerons...), ouvriers charpentiers de Paris...

D) Les années 1833 et 1834, charnière dans la naissance du mouvement ouvrier

Le mouvement ouvrier paraît se renforcer encore durant l’année 1833 avec des processus de généralisation des grèves par branche.

Progrès de la solidarité ouvrière

Tel est le cas :

- > des ouvriers tailleurs qui partent en lutte sur Paris et voient la grève s’étendre en province avec des solidarités financières aux grévistes

- > des ouvriers cordonniers en novembre 1933 (Paris, Lyon, Dijon, Châlon, Beaune, Marseille, Montpellier...

Progrès de la conscience politique ouvrière

Lors des obsèques du général Lamarque, les corporations ouvrières défilent avec leurs drapeaux et bannières dans ce défilé très politique et largement insurrectionnel.

Dans la Société des Amis du peuple qui anime la contestation se forment des sections spécifiquement ouvrières (tailleurs, ouvriers du bâtiment).

La Société républicaine des droits de l’homme la remplace en octobre 1833. L’adhésion se fait sur la base de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1793.

Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen du 23 juin 1793, texte d’importance historique universelle

Cette société forme une commission de propagande ouvrière. Elle compte bientôt 685 adhérents appelés sectionnaires dont 75% d’ouvriers : du cuir (20%), du bâtiment (14%), de la métallurgie (12,9%), du textile (11,1%), du bois (8,4%), de l’alimentation (8,4%).

De 1793 à 1833

Le mouvement ouvrier de Lyon constitue alors l’avant-garde du mouvement ouvrier français. La section locale dela Société républicaine des droits de l’homme fait précéder son règlement du serment suivant :

« Abolir l’exploitation de l’homme par l’homme, détruire le privilège révoltant de quelques oisifs qui regorgent de superfluités, de richesses dérobées à la multitude des travailleurs indigents ; rappeler tous les hommes à leur dignité, à la liberté, à l’égalité des droits politiques et surtout à une juste répartition des avantages et des charges de toute la société, voilà le but.

La Société adopte pour point de départ l’immortelle Déclaration des droits présentée à la Convention en 1793... Là est le germe de toutes les saines doctrines que le progrès du temps doit faire éclore ; là se trouvent les principes dont l’application peut seule mettre fin aux malheurs de l’humanité. »

Complémentarité entre mouvement républicain jacobin et mouvement ouvrier

Cette complémentarité apparaît sur tous les plans : défense juridique des ouvriers par des avocats républicains, articles sur les grèves et répressions d’ouvriers dans les journaux républicains, publication de pétitions...

E) L’armée casse le mouvement dans le sang, sur Lyon comme à Paris

Le mouvement lyonnais de 1834

Suite à une diminution du prix payé aux travailleurs à la tâche, une grève éclate sur Lyon (30000 grévistes du 14 au 24 février 1834). Six animateurs de cette lutte sont traduits devant la Justice le 9 avril. Un homme venu les soutenir est tué dans la cour du Plais de Justice. La ville gronde, la grève se généralise à nouveau ; elle est tellement massive que la ville passe à nouveau entre les mains des ouvriers comme lors de la révolte des Canuts.

Les canuts de Lyon, première grande insurrection ouvrière, du 21 novembre au 3 décembre 1831

L’armée marche sur cette population miséreuse et excédée en tirant sans cesse sur quiconque bouge : 642 morts, 600 blessés graves. Les derniers survivants sont fusillés sans exception dans l’église des Cordeliers.

Solidarité nationale avec les Lyonnais

Toutes les villes proches de Lyon sont rapidement touchées par des manifestations, des mouvements et même des tentatives d’occupation de mairies : Saint Etienne, Clermont-Ferrand, Grenoble, Arbois, Marseille, Vienne, Chalon sur Saone.

Mouvement se solidarité à Paris et massacre de la Rue Transnonain

Pour prévenir des troubles dans la capitale, le gouvernement interdit le journal La Tribune.

Le 13 avril, suite aux informations sur le massacre généralisé perpétré par l’armée à Lyon, des barricades commencent à se former dans la quartier du Marais (Rues Beaubourg, Aubry Le Boucher, aux Ours, Geoffroy l’Angevin, Transnonain).

Le ministre de l’intérieur Adolphe Thiers fait arrêter les dirigeants de la Société des droits de l’homme. Il donne des ordres que le général Bugeaud (chef de l’une des trois brigades engagées dans la répression) résume ainsi pour ses troupes « Il faut tuer, amis, pas quartier ».

L’histoire a retenu le massacre de la rue Transnonain. Dans un immeuble tous les habitants sont massacrés alors que rien ne prouvait la moindre participation aux troubles. Le graveur Daumier a rendu l’épisode célèbre ; il donne à voir la fuerie sanguinaire des militaires qui ont tiré en pleine nuit dans une chambre ; le lit est encore défait, l’homme en chemise de nuit, glissant du lit a écrasé un bébé sous son poids, tandis que l’on aperçoit au premier plan de façon fragmentaire le visage d’un vieil homme, lui aussi mort.

Jacques Serieys

https://books.google.fr/books?id=gH...


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