Johnny Hallyday : bons souvenirs et modestes analyses

dimanche 11 février 2018.
 

Johnny Hallyday a bénéficié d’une ferveur populaire évidente pour ses obsèques. Je vais écrire dans l’article ci-dessous ce que j’en pense à titre privé.

Il a également vu s’attrouper autour de son cercueil de prétendus amis qui ont cru intelligent de profiter d’un considérable déploiement médiatique. J’en suis aussi choqué que le discret Charles Aznavour qui avait accueilli chez lui Johnny adolescent.

Le débat concernant la qualité artistique de ses chansons a commencé dès les débuts de Jean-Philippe Smet. Le poète Louis Aragon y avait répondu en 1963 et je partage son point de vue :

" Je n’ai pas cette forme de mépris qui s’exprime ici ou là pour les formes les plus récentes de la chanson. Parmi les chansons que j’ai entendu chanter par Johnny Hallyday, pour en rester simplement là, il y en a que je considère comme de très bonnes chansons. Ce n’est pas parce que l’expression du sentiment est faite avec quelques mots, par des moyens autres, qu’elle en perd de l’intensité. Au contraire. Vouloir opposer une forme de chanson à l’autre, tuer une chanson par l’autre, voilà le mauvais coup qu’on nous fait."

1) Notes et souvenirs

Que d’années ont passé depuis l’époque où il a demandé au service d’ordre de la LCR d’assurer la sécurité de quelques grands spectacles dans les années 1968.

"La politique, c’est pas ma tasse", affirme-t-il ... indiscutablement...

mais il fut l’ami de Coluche, Michel Berger et surtout Jacques Brel dont il a toujours dit que c’était le meilleur

« La chanson que je préfère au monde, c’est ‘Ne me quitte pas’ de Jacques Brel... C’est le plus grand interprète que je connaisse. Il m’a donné l’envie de se servir des textes pour envoyer des sentiments aux gens ». Johnny se souvenait de leurs escapades en bimoteur, dans lequel l’entrainait Jacques Brel, qui s’était pris de passion pour l’aviation. « On s’est vus pendant très longtemps, il venait avec son petit avion me chercher en tournée, il m’emmenait dans un restaurant manger à midi, il me ramenait à mon spectacle le soir… On était très proches ».

mais il avait de très bonnes relations avec Georges Brassens et chanta plusieurs fois avec lui.

Mes premières amours, ce sont les chansons de Brassens. Je les ai chantées avant de découvrir le rock’n’roll et je les connais encore toutes par coeur, contrairement aux miennes. J’ai assuré sa première partie au Vieux-Colombier, à Juan-les-Pins, où j’avais un contrat pour la saison, en 1958. Je mourais de trac, mais il m’a rassuré : "T’inquiète pas : les gens sont là pour t’aimer." Il m’a aussi dit : "Faudra qu’un jour on fasse une chanson ensemble... Au fil de mes déménagements, j’ai perdu tous mes 33-tours, y compris les miens, sauf ceux de Brel et de Brassens. "

mais il fut appelé par Godard et Costa-Gavras comme acteur

mais il prit une position acceptable sur la crise révolutionnaire de 1968 (je cite de mémoire) "Je n’ai ni revendiqué, ni manifesté ; ce n’était pas mon problème. Est-ce que ceux qui ont revendiqué et manifesté avaient raison ? Oui..." "A Saint Tropez, nous avons fait des barricades autour de la mairie pour empêcher le maire de sortir" ??

mais il chanta "La prison des orphelins"... en prison et ajoute "je les aurais bien tous délivrés mais ce n’était pas possible".

https://www.youtube.com/watch?v=qkY...

mais il resta le grand ami d’Eddy Mitchell jusqu’à son décès

"Si Hollande et Valls sont de gauche, moi, je suis curé" Eddy Mitchell

Parmi les milliers d’anecdotes sur sa vie, je garderai le souvenir du jour où il a offert toute la recette de sa soirée aux mineurs de Merlebach qui menaient alors une grève très dure ; lors de son départ de Thionville au petit matin, ces mêmes mineurs lui firent une haie d’honneur sous une pluie battante.

J’ajoute cette anecdote rapportée récemment par Daniel Rondeau "Il m’a dit que quand il avait 16-17 ans, il a vécu chez un de ses copains qui était le fils de Jean-Pierre Bloch, un héros de la Résistance. Et il m’a expliqué avoir vu pendant un an François Mitterrand tous les dimanches midi chez les Bloch. Je n’avais jamais entendu ça".

Tout cela est ancien, bien avant la jet set de Ramatuelle, bien avant l’exil fiscal, bien avant ses liens avec Nicolas Sarkozy, bien avant la récupération de ses obsèques par Emmanuel Macron et des médias en mal d’émotion (là, il n’y est pour rien).

Exilés fiscaux : liste d’enfoirés

Je glisse d’autres évènements sous le tapis pour revenir à la musique, au moins pour une raison : les chansons de Johnny ont rythmé ma jeunesse et j’aimais les chanter.

Jacques Serieys

2) Quelques chansons emblématiques

Ci-dessous, quelques belles chansons de Johnny Hallyday lorsqu’elles correspondaient à nos aspirations dans les années 1968 comme La génération perdue 1966, San Francisco 1967, Jésus-Christ est un hippie 1967, Retiens la nuit 1961, Le pénitencier 1966, Le chant des partisans 1966, Noir C’est Noir 1966, Ma guitare 1963, Je suis seul 1967, Elle est terrible 1963... puis Diego.

La génération perdue (1966)

http://www.dailymotion.com/video/x18blq

Diego, libre dans sa tête (contre les dictatures latino-américaines installées par la CIA)

https://www.youtube.com/watch?v=4BS...

San Francisco (1967)

https://www.youtube.com/watch?v=9Wt...

Jésus Christ est un hippie

https://www.youtube.com/watch?v=MoP...

Le chant des partisans (1966)

https://www.youtube.com/watch?v=_2L...

Retiens la nuit (1961)

https://www.youtube.com/watch?v=6P9...

Le pénitencier (1966)

https://www.youtube.com/watch?v=J4Y...

Noir C’est Noir (1966)

http://www.dailymotion.com/video/xuhox

Ma guitare (1963)

https://www.youtube.com/watch?v=1Uc...

Je te promets

https://www.youtube.com/watch?v=-Tk...

Je suis seul (1967)

https://www.youtube.com/watch?v=FCj...

Pour moi, la vie va commencer (1963)

https://www.youtube.com/watch?v=NZf...

Elle est terrible Concert d’Amsterdam 1963

https://www.youtube.com/watch?v=v10...

Twist again (1963)

https://www.youtube.com/watch?v=wuf...

Quand revient la nuit 1964

https://www.youtube.com/watch?v=Aev...

Aussi dur que du bois 1967

https://www.youtube.com/watch?v=vlt...

3) Engouement populaire pour Johnny Hallyday : pistes d’analyse

3a) Médias et société du spectacle

Il est vrai que le déferlement audiovisuel a contribué à donner de l’écho émotionnel à cet évènement. Ceci dit, le rôle des médias dans la fabrication de l’opinion dépasse largement cet aspect momentané.

Une enquête réalisée à la demande du Sénat concernant "les 100 plus grands Français de tous les temps" a montré (une nouvelle fois) à quel point le capitalisme fonctionne comme une société du spectacle, pour reprendre le concept de Guy Debord. La moitié des nominés étaient des acteurs, chanteurs, sportifs, animateurs télé :

- acteurs ( Coluche, Bourvil, Fernandel, De Funès, Gabin, Lino Ventura, Montand, Belmondo, Signoret, Jean Marais, Alain Delon, Brigitte Bardot, Serrault, Raimu, Luc Besson, Gérard Philippe, Catherine Deneuve, Gérard Depardieu)

- chanteurs ( Piaf, Brassens, Balavoine, Gainsbourg, Aznavour, Hallyday, Claude François, Trénet, Sardou, Salvador, Goldman, Dalida, Cabrel, Renaud, Bécaud, Ferrat, Tino Rossi, Reggiani)

- sportifs ( Zidane, Platini, Tabarly, Douillet, Noah, Aimé Jacquet, Poulidor)

- animateurs télé ( Cabrol, Zitrone, Poivre d’Arvor, Michel Drucker)

3b) Le rôle particulier de la chanson dans l’inconscient populaire

Je partage l’analyse du psychanalyste Philippe Grimbert sur ce point « Johnny était un chanteur. Ce n’était pas un peintre, pas un sculpteur, pas un humoriste. C’était un chanteur. Or nous avons un rapport fusionnel avec la chanson parce que c’est la première forme artistique avec laquelle nous avons été en contact in utero. Dans le ventre de notre mère, l’univers du monde nous apparaît comme une chanson. A notre naissance, tout le monde s’adresse à nous en musique : nos parents, nos grands parents, notre nounou... Voilà pourquoi nous entretenons un rapport fusionnel, tendre, archaïque avec la chanson et donc les chanteurs. D’autant que, contrairement à un comédien ou à un peintre, on s’identifie vraiment à un chanteur puisqu’on chante ses chansons. »

3c) Une bête de scène en lien avec son public

Tous les chanteurs reconnaissent son incapacité à interpréter en play back car il avait besoin de l’expression directe devant le public pour vraiment "balancer" ses chansons.

Il a donné en 60 ans de carrière 3000 concerts dans 500 communes différentes sans soutien médiatique national, a chanté 266 fois à l’Olympia, a rempli 100 fois Bercy et 77 fois le Zénith, 7 fois le Parc des Princes et 10 fois le Stade de France ; c’est donc qu’il bénéficiait d’une reconnaissance populaire importante comme "bête de scène".

Le témoignage de Frédérique Préel trouve parfaitement sa place sur ce point « Bête de scène : l’expression est en dessous de la réalité. Sexy, magnétique, animal, il nous happait, nous fascinait, nous transformait en groupie électrique. Et si vous traîniez un non-fan à un concert de Johnny, croyez-moi, il ne le restait pas longtemps. Le rockeur se le mettait dans la poche en deux temps trois mouvements. Et votre ami en ressortait plus converti que les premiers apôtres. »

3d) Un personnage

Voici deux portraits de la part de personnes qui l’ont bien connu

- > Jean-Claude Petit, compositeur et président de la Sacem : « Johnny nous a quittés mais devient définitivement le symbole des années 1960 et du rock and roll dont il restera le légendaire porte-parole en France. Ayant réalisé plusieurs enregistrements avec lui, je peux témoigner qu’il était l’éternel gamin amoureux du rock, à la fabuleuse énergie, un interprète fascinant. »

- > Daniel Rondeau, écrivain « Je garde de lui une obstination, un talent, une générosité, une intelligence, une folie et une fidélité... Il a su incarner à merveille le rock, il a toujours tissé une filiation avec la grande lignée des troubadours. Johnny était un vagabond toujours à la rencontre. Ila partagé sa soif de poésie avec celles des "misérables". Les mineurs de Moselle s’en souviennent... »

3e) Un chanteur aimé parmi les familles populaires (Patrick Le Hyaric, directeur de L’Humanité, 2017)

« On peut penser ce que l’on veut de l’artiste mais il faut convenir que le peuple, celui du travail, celui qui trime, était là dans la rue ou devant son écran de télévision. On ne peut faire passer cette foule au tamis de ses idées préconçues sans se tromper. Il est sûr qu’elle connaissait Johnny, son histoire depuis l’enfance, ses générosités et ses excès aussi, ses compagnonnages divers où, semble-t-il, le De Gaulle de la Libération comptait le plus. Johnny leur a parlé souvent, leur a donné dans ses chansons et sa musique de la joie et des bouts de bonheur dans une vie difficile. Cet événement et ce qui l’entoure restera important. Erreur serait de le mépriser. »

4) Production de stars et intérêt financier

4a) Avant l’heure de gloire... le contrat

Le sociologue Gilles Segré a analysé le passage de l’anonymat au vedettariat dans notre société moderne au travers d’une émission télévisée. Il en démontre l’efficacité mais aussi la façon dont une entreprise utilise des jeunes gens pour en faire des stars afin de gagner le plus d’argent possible sur leur popularité.

« Plusieurs clauses du contrat stipulent en effet que le candidat autorise toute exploitation de son image, sur tout support, en France comme à l’étranger, autorise tout merchandising sur tous supports matériels y compris textiles. Une autre clause interdit au candidat d’exploiter commercialement ou non lui-même son image, sans autorisation écrite préalable de la société. L’exploitation comprend le fait de donner des interviews, d’apparaître à la télé, de participer à des émissions de radio, d’écrire ou participer à l’écriture (d’articles, de livres...). Chacun des candidats s’est vu attribuer un agent, chargé de veiller à sa future carrière artistique... Cet agent est appelé à recevoir une part des bénéfices réalisés dans l’année à venir sur un plan artistique par le candidat placé sous sa coupe... » https://www.cairn.info/revue-reseau...

Avec des différences, ce type de contrat et de processus de starisation se retrouve dans la chanson mais aussi le sport par exemple.

4b) Après l’heure de gloire... les difficultés financières

Premier problème : les entreprises de spectacle ont souvent amassé beaucoup d’argent aux dépens des chanteurs en ne déclarant pas de nombreux concerts. « Les galas n’étaient pas souvent déclarés » (Jean-Pierre Pasqualini, directeur du magazine Platine). Ivres de leur gloire conjoncturelle et dépassés par les enjeux financiers, les vedettes ne défendent pas ou mal leurs intérêts.

Résultat : des vedettes télévisuelles ayant eu leur heure de gloire se retrouvent sans le sou à l’heure de la retraite. Georgette Lemaire est ainsi aujourd’hui menacée d’expulsion de son HLM. « Endettée à hauteur de 25.000 euros, ma retraire de 920 euros est mon seul revenu ». Rika Zaraï affirme ne plus rien avoir sur son compte en banque. « J’ai certes gagné beaucoup d’argent mais, depuis cinq ans, je n’ai aucun revenu. Ma retraite est une honte. J’ai dû vivre sur mes économies. Je n’ai plus rien ». Même son de cloche pour Linda de Suza... Aussi, de nombreux chanteurs comme Hugues Aufray, Nicoletta, Dave et Sheila continuent à se produire sur scène à des âges avancés. En savoir plus sur http://www.chartsinfrance.net/actua...

4c) Après l’heure de gloire... la déprime

De nombreuses « vedettes » ayant connu une "heure de gloire" momentanée ont connu un retour au réel difficile parmi des footballeurs, des rugbymen, des acteurs de cinéma, des politiques comme des chanteurs.

Même durant leur "heure de gloire", les cas de "crise existentielle" grave sont fréquents en raison de l’exposition publique, de l’argent gagné, des sollicitations, du stress lié aux enjeux professionnels... « Jim Carrey, Kirsten Dunst et aussi Leonardo DiCaprio... Entre pétages de câble et déprime chronique, beaucoup de célébrités avouent avoir traversé des périodes très très sombres. Et sont même tombées dans les pires excès : drogues, alcool, médicaments... » (Source : http://www.aufeminin.com/ma-psychol...)

La carrière de Johnny Hallyday est un exemple type de parcours dans la société du spectacle. Je signale seulement ici deux points :

- ses périodes déprime, correspondant aux cas ci-dessus : drogues dures, tentative de suicide

- son expérience de "la caravane", pour reprendre son terme. Immédiatement après 1968, regrettant que presque tout l’argent gagné passe dans les poches des acteurs du spectacle, regrettant de devoir interpréter des textes qui ne lui conviennent pas toujours, le chanteur décide de monter son propre circuit de spectacles. Il passe de ville en ville, montant sur une place son chapiteau et son podium, assurant sa propre publicité... L’aventure se termine mal malgré la popularité de la vedette.

5) Conclusion

Une comparaison m’a particulièrement heurté durant les journées suivant le décès de Johnny Hallyday : la comparaison entre ses obsèques et celles de Victor Hugo.

Là, je ne peux pas être d’accord. Je ne peux pas être d’accord du tout.

L’écrivain a tenu à être porté en terre par le corbillard des pauvres, rien à voir avec le parterre de golden boys qui entouraient l’arrivée du cercueil du chanteur à la Madeleine.

L’écrivain a tenu à des obsèques civiles pour marquer sa défiance maintenue envers l’Eglise des royalistes arriérés qui peuplait le haut clergé en particulier.

L’écrivain a été obligé de s’exiler, non pour des raisons fiscales mais pour poursuivre son combat contre le régime dictatorial de Napoléon le Petit et ses capitaines de la finance. Le chanteur...

L’écrivain a écrit des pages inoubliables en défense des milieux populaires ; il a combattu sur les barricades (au moins en 1848)...

Funérailles de Victor Hugo : Peuple, artistes et républicains... (31 mai et 1er juin 1885)

Jacques Serieys


Signatures: 0
Répondre à cet article

Forum

Date Nom Message