DSK ne veut pas refonder la gauche et le socialisme mais les détruire (1ère partie)

vendredi 4 octobre 2019.
 

Dominique Strauss Kahn a beaucoup de chance. Le Nouvel Observateur lui a offert ses colonnes et ses lecteurs durant 3 semaines ( 31 mai, 6 juin, 13 juin 2007) pour développer son projet dans la perspective de 2012 qu’il prépare déjà.

Sous le titre "Trois ruptures pour une refondation de la gauche", il a décliné 3 grands objectifs (1 par semaine) :

- pour une société juste
- pour une nouvelle cohérence économique et sociale
- la nouvelle bataille des valeurs

Sur le fond, le projet de DSK, c’est de pousser le Parti socialiste à rompre avec toute référence théorique socialiste et tout programme socialiste au profit d’alliances avec le "centre droit" et d’une orientation de type démocrate à l’américaine, c’est à dire défendre le grand capital avec un peu de compassion pour les pauvres lors des campagnes électorales.

Cet écrit de Dominique Strauss Kahn présente un grand avantage par rapport aux tambouilles habituelles des "textes" des dirigeants du PS : il est théoriquement cohérent. Je vais donc essayer de suivre cette cohérence pour la critiquer.

1) Pourquoi la gauche a perdu les présidentielles de 2002 et 2007 d’après DSK

D’après le grand expert politique DSK, le PS a perdu ces élections parce qu’en continuant à s’adresser au peuple contre la France d’en haut, il passait à côté de la nouvelle réalité française dans laquelle la principale inégalité n’est plus sociale mais territoriale avec une grande importance des oppressions individuelles (sexuelle, générationnelle, raciale...).

Une phrase de DSK résume bien sa pensée : « Il n’y a pas deux France, la France d’en haut et la France d’en bas, la France qui va bien et la France qui souffre, mais une France éclatée en mille univers. »

Or, Nicolas Sarkozy, lui, aurait bien compris ces mille univers et ces mille antagonismes. « En choisissant ses boucs émissaires, en épousant la méfiance spontanée qu’inspirent les assistés aux salariés "qui se lèvent tôt", en opposant la France des campagnes à celle des racailles, il s’est donné les moyens de réunir une majorité. »

Cette "analyse" me laisse pantois. En la lisant puis en la relisant, on se demande si DSK ne partage pas en partie "l’analyse" sarkozyste de la société et son utilisation électoraliste. Par exemple, son bout de phrase sur la "méfiance spontanée qu’inspirent les assistés aux salariés" traduit une vision élitiste de la société à mille kilomètres de l’objectif socialiste de solidarité et d’unité entre salariés et milieux populaires.

L’histoire électorale des droites européennes depuis le début du 20ème siècle offre des milliers d’exemples d’utilisation électoraliste par la droite des "antagonismes" permettant de cacher la division essentielle de la société entre d’une part détenteurs, d’autre part non détenteurs des capitaux et des grands moyens de production. La droite allemande par exemple a inventé et théorisé l’utilisation de l’antisémitisme bien avant Hitler pour gagner des suffrages populaires. La droite italienne a utilisé intelligemment les antagonismes territoriaux de la péninsule, épousant le point de vue des gens du Sud dans le Sud et de ceux du Nord dans le Nord... Les droites ont souvent utilisé les antagonismes religieux, ethniques ou nationalistes pour éviter de voir remis en cause l’accaparement des richesses par quelques-uns des siens.

Rien de nouveau dans l’utilisation des mêmes ficelles indignes de droite par Nicolas Sarkozy. Par contre, ce qui est nouveau, c’est qu’un dirigeant socialiste propose une grille d’analyse de la société et un projet politique jetant à la poubelle l’analyse de la société capitaliste comme fondée sur l’accaparement des richesses par les détenteurs de capitaux et grands moyens de production.

2) DSK rompt avec le socialisme par ses trois ruptures

Le grand expert socialiste DSK annonce « la fin d’Epinay, c’est à dire l’épuisement du grand cycle historique de la gauche française, né en 1971... autour d’un mot d’ordre, la rupture avec la société capitaliste, et d’une stratégie politique l’union de la gauche. Nous devons tourner cette page ... parce que cette rhétorique révolutionnaire a depuis longtemps perdu tout rapport avec notre pratique du pouvoir, parce que l’état actuel des forces à gauche pose la question de notre stratégie et de nos alliances... (surtout parce que) la vision de la société sur laquelle le cycle d’Epinay reposait est devenue caduque. »

La rupture de DSK avec le mouvement socialiste français est ici profonde :

- Jaurès et Blum différenciaient d’une part le maintien d’un corpus socialiste (analyse de la société capitaliste, lien au mouvement ouvrier...) comme référence théorique du parti, d’autre part la pratique du pouvoir et ses compromis. DSK lui, inverse la problématique : il veut partir des compromis de la pratique du pouvoir comme référence théorique.

- l’Union PS et PCF a toujours constitué le moteur des phases d’accession de la gauche au pouvoir au 20ème siècle. Pour DSK, le PCF se meurt, il est donc temps de changer d’alliance au profit d’hommes aussi fréquentables que les "centristes" de Bayrou à Borloo d’où, en conséquence, changer complètement de stratégie politique.

- la principale rupture de DSK avec le socialisme porte sur l’analyse de la société. Voyons un peu :

2a) Pour DSK, il n’y a plus de capitalistes, plus d’ouvriers dans la société actuelle mais une "fragmentation sociale", une "individualisation" des "anciennes classes

Commençons par « En 2002 et en 2007, nous avons buté sur notre inaptitude à analyser la nouvelle réalité sociologique française. Cette nouvelle réalité, c’est celle de la fragmentation sociale... Un puissant processus d’individualisation a fait imploser les anciennes "classes". A cela s’ajoute tout ce qui ne relève pas du statut socioprofessionnel... : les inégalités entre les sexes et entre les générations, ainsi que les discriminations raciales. Tout ceci se résume dans ce qui traduit une large part du malaise français : les inégalités territoriales. » »

Citons plus précisément le grand expert sociologue DSK : « Osons le dire : notre lecture de la lutte des classes est totalement dépassée... La lutte des classes, la réduction en dernière analyse de l’ensemble des inégalités au clivage capital/travail... notre analyse de la société continue de s’inspirer d’une vague lecture marxiste, héritée des années 1960, qui étudie les problèmes économiques et sociaux à partir du vieux tryptique couches populaires / couches moyennes / détenteurs du capital, sous l’angle exclusif de l’affrontement et de l’équilibre entre ces classes sociales... »

Jacques Serieys le 10 septembre 2007


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