Le maoïsme en France (histoire succincte)

dimanche 25 juin 2017.
 

Durant ces derniers jours, plusieurs jeunes camarades m’ont demandé des informations sur les mouvements des années 1968 dont le maoïsme en France, souhaitant que je mette en ligne celles-ci pour pouvoir s’y référer si nécessaire.

Je réponds donc à leur demande en commençant par circonscrire le sujet.

- Qu’est-ce que le maoïsme en France dans les années 1968 ? Des mouvements politiques, des organisations dont le seul point commun consiste en une référence centrale au communisme chinois, à la révolution chinoise, à Mao Tse Toung. Je vais donc ci-dessous aborder l’histoire de ces organisations et leurs caractéristiques. Je pointerai en conclusion quelques pistes de travail concernant le maoïsme comme courant politique.

A) Contexte de la naissance du maoïsme

A1) L’impact mondial de la révolution chinoise

Pour le comprendre, notre lecteur doit connaître l’importance de cette civilisation :

La Chine classique : principale civilisation de l’histoire humaine sur deux millénaires

Wang Mang, précurseur du socialisme ? devient empereur de Chine le 10 janvier an 9

Ce pays le plus peuplé du monde a connu un long processus révolutionnaire au 20ème siècle, de son 1789 en 1911 aux puissants mouvements révolutionnaires chinois de 1919 à 1927, de la longue marche pour sauver les rescapés d’une effroyable répression menée par le Kuomintang (soutenu par les USA) à l’entrée de l’armée communiste chinoise dans Pékin.

1er octobre 1949 : Proclamation de la République populaire de Chine (quelques remarques modestes)

Les Etats impérialistes ont tout fait pour intégrer la Chine sous leur domination économique et politique. De fait, la guerre a duré près d’un siècle sous des formes diverses. Finalement, les mouvements populaires ont vaincu sous la direction d’un Parti Communiste dont la nature ne relève pas du sujet de cet article.

Dans le cadre d’une demi-journée d’auto-socio-éducation (organisées par les lycéens et sous leur responsabilité), je me rappelle avoir présenté vers 1966 plusieurs exposés sur la Chine communiste dont un sur les Communes populaires. D’une part, j’avais trouvé beaucoup d’informations pour étayer mes propos (y compris de la documentation scolaire), d’autre part la salle était bondée à chaque fois.

A2) Chine et mouvement du Tiers Monde

De 1952 à 1965, un processus de libération des anciens pays colonisés se développe puissamment :

- par des luttes de libération nationale qui conduisent à l’indépendance de nombreux Etats

- par des réunions internationales durant lesquelles ces pays adoptent des positions communes, la plus importante étant la Conférence de Bandung du 18 au 24 avril 1955

- par le mouvement des non-alignés (conférence de Belgrade en 1961) qui se refuse à intégrer soit l’OTAN et alliés des USA, soit le Bloc de l’Est et pays alliés de l’URSS. Font alors partie de ce mouvement des pays comme l’Indonésie, l’Inde, la Yougoslavie, Cuba, l’Afrique du Sud, l’Iran...

- par l’affirmation d’un caractère socialiste vague de nombreux pays sortant du colonialisme comme l’Egypte, l’Irak, la Syrie, l’Algérie...

La Chine joue un rôle important dans cette montée politique et économique du Tiers Monde, par ses relations bilatérales mais aussi en étant par exemple Etat observateur dans le mouvement Non-aligné. De nombreuses associations étudiantes en France (en particulier africaines) s’affichent naturellement maoïstes à cette époque.

A3) L’URSS entre dans sa phase d’affaiblissement et le mouvement communiste dans son processus d’éclatement

Dans les années 1950, l’URSS commence à s’essouffler économiquement et domine l’Europe de l’Est d’une façon si totalitaire que des soulèvements et des tiraillements apparaissent. La Chine de Mao Tse Toung joue finement des difficultés de l’URSS ; de plus, elle paraît en plein dynamisme économique, social (communes populaires) et culturel ; elle gagne une sympathie importante dans les milieux intellectuels et communistes européens. Le PCF, prudent, met en sommeil l’Association des amitiés franco-chinoises.

En avril 1960, à l’occasion du 80ème anniversaire de la mort de Lénine, le Parti Communiste Chinois attaque frontalement Moscou accusé de trahison dans son orientation et sa pratique de coexistence pacifique avec l’impérialisme. Le 20 juin, Khrouchtchev réplique en reprochant aux Chinois de rester les disciples d’un âne mort : Staline.

Cette rupture va peser de plus en plus sur les partis communistes du monde entier, d’autant plus que la Yougoslavie de Tito joue sa propre partition, le PC italien aussi, les Vietnamiens également et ne parlons pas du Che Guevara et de Cuba...

A4) Le contexte des années 1960 dans le Parti Communiste Français et ses organisations soeurs

Le mouvement communiste international héritier de la révolution russe et de la Troisième Internationale (PCF en France, PCI en Italie, PCE en Espagne...) connaît déjà des déchirements :

- entre les partisans de la déstalinisation et ceux qui restent fidèles à Joseph Staline, Petit père des peuples.

- entre partisans fidèles de l’URSS et courants prenant de plus en plus d’autonomie dans leur réflexion comme le Parti Communiste Italien ou en France dans ces années 1960 l’Union des Etudiants Communistes (organisation du PCF parmi les élèves de faculté).

- entre partisans de l’URSS (restés dans les partis communistes officiels) et partisans de la Chine de Mao Tsé Toung, ces deux pays "communistes" affirmant des désaccords de plus en plus nombreux à partir de 1962

- des discussions éclatent parfois dans le milieu des cadres politiques communistes sur le bilan de certaines périodes, en particulier celui de l’orientation suivie par le PCF à la Libération (1944 1947) puis durant la Guerre d’Algérie.

- un autre sujet revient dans les discussions : celui du soutien du PCF dès le premier tour à la candidature de François Mitterrand lors de l’élection présidentielle de 1965 face à Charles de Gaulle. Cette question va de pair avec celle de l’Union de la gauche, de l’unité FGDS PCF, du projet de programme commun...

- le manque de soutien de l’URSS aux Vietnamiens, qui subissent tout le poids de la volonté impérialiste de Washington, pousse des jeunes radicalisés, des jeunes de familles communistes à se rapprocher des réseaux et organisations à la gauche du Parti Communiste dont les "Pro-chinois".

Ces questions et discussions entraînent quelques départs du PCF, individuels ou de petits groupes locaux.

B) Souvenirs : qui étaient les premiers maoïstes ?

Je différencie les maoïstes que j’ai connus dans les années 1960 entre :

B1) Des communistes marqués par la tradition politique "3ème période" 1928 1934 du Komintern (classe contre classe, dénonciation des socialistes comme social-fascistes, refus de l’unité avec eux) ou héritiers de celle-ci

Il s’agit de quelques communistes "lutte de classe", farouchement attachés au rôle anticapitaliste et historique de la classe ouvrière. Ce sont des cadres politiques très courageux, très déterminés, souvent anciens Résistants glorieux. Ils ne peuvent accepter ni les appels à reconstruire la gauche derrière François Mitterrand, ni le glissement "coexistence pacifique" de l’URSS, ni la stratégie de "compromis historique" portée par le Parti Communiste Italien.

Jacques Grippa, dirigeant du Parti Communiste Belge, immense Résistant antifasciste durant la Seconde guerre mondiale puis chargé par la Chine de créer un réseau "marxiste léniniste" (pro-chinois) en est un bon exemple. En France, le courant « grippiste » a été représenté par le Centre marxiste-léniniste de France. Je me rappelle avoir été contacté par un cheminot maoïste de Montpellier, membre de ce CMLF, connaissance de la Nord-Aveyronnaise Mireille Levesque, qui m’avait expliqué une petite sortie collective du PCF dès 1962 dans cette ville.

Des cadres nationaux du futur MCFML puis PCMLF (comme Raymond Casas et François Marty) relèvent aussi de ce type d’histoire et de tradition politique.

B2) Dans l’UEC

Dans les années 1960, l’Union des Etudiants Communistes constitue un bocal de fermentation quant à l’avenir du mouvement communiste en France et dans le monde. Cette UEC est dirigée de mars 1963 à mars 1965 par le courant "ITALIEN", formé lui-même de sous-courants mais globalement antistalinien.

Les maoïstes font l’unité avec les orthodoxes du PCF pour affaiblir puis faire tomber la direction nationale "italienne" et exclure les trotskistes avant de se trouver eux-mêmes obligés de sortir.

B3) Des individus divers attirés par Pékin

C’est le cas du cinéaste de renommée mondiale Joris Ivens dont le père avait toujours été très engagé (aux côtés des républicains espagnols contre les franquistes par exemple).

C’est le cas de l’économiste et historien Charles Bettelheim dont les ouvrages font fureur dans la gauche révolutionnaire des années 1960.

C’est le cas de journalistes et cadres importants du PCF comme Régis Bergeron, Paul Noirot, Léon Lavallée...

Parmi les intellectuels, notons particulièrement l’avocat Jacques Vergès, ancien combattant des Forces Françaises Libres de la Seconde Guerre mondiale, ancien permanent de l’Union Internationale des Etudiants (domiciliée à Prague), premier maoïste médiatiquement connu en France, qui fait paraître le magazine Révolution. Ses publications s’évertuent à promouvoir intelligemment Staline sur les orientations de Pékin.

Dans plusieurs pays, des cadres venus du monde catholique ont également joué un rôle important dans le maoïsme (Italie, Espagne, Belgique flamande...).

C) De 1964 à 1968 : FCMLF, MCMLF et UJCML Premières organisations "marxistes léninistes" significatives

A cette époque, j’ai milité dans un groupe de jeunes lié au PCF mais assez autonome puis au Pavé dont je faisais partie des fondateurs et animateurs. Ce groupe départemental aveyronnais comprenait des militants adhérents ou sympathisants de toutes les mouvances d’extrême gauche de l’époque. Les exposés et discussions sur la Chine revenaient fréquemment à l’ordre du jour. En ce qui me concerne, la lecture de textes d’une part de L’Humanité, d’autre part trotskistes d’analyse (en particulier sur la Révolution culturelle) m’ont aidé à garder un certain recul.

L’un de nous est resté à Paris durant quinze jours lors de la création de l’UJCML. Par la suite, nous avons bénéficié de quelques exposés sur le marxisme léninisme qui n’ont jamais passionné nos camarades. Aussi, plusieurs d’entre nous, nous sommes plutôt rapprochés des JCR ou y ont adhéré.

Au plan national, les maoïstes connaissent alors une période faste avec l’aide de personnalités médiatiques comme le cinéaste Jean-Luc Godard. Au niveau européen, la profession de foi de l’écrivain italien Alberto Moravia La révolution culturelle de Mao n’est pas passée inaperçue.

La Chine soutient timidement alors le développement d’un réseau international d’organisations défendant sa politique. En France, c’est le cas de la Fédération des cercles marxistes-léninistes en 1964

Dans ces années 1965 à 1968, les principaux courants maoïstes en France sont :

C1) La FCMLF (Fédération des Cercles Marxistes Léninistes de France)

Plusieurs fondateurs de cette organisation sont typiques des communistes marqués par la tradition politique "3ème période" 1928 1934 du Komintern (classe contre classe, dénonciation des socialistes comme social-fascistes, refus de l’unité avec eux) dont je signalai l’existence en B1.

Le désaccord avec certaines orientations du PCF à la Libération (restitution des armes, bataille du charbon...) constitue généralement le point de départ de leur désaccord avec lui.

Tel est le cas de François Marty, adhérent du PCF depuis 1926, membre du Bureau des Pyrénées Orientales, fondateur d’un maquis FTP, héros de la Résistance, commandant d’une école d’officiers FTP en 1943 et 1944, chef du bataillon qui libère l’Aude. Opposé à la déstalinisation, resté "bolchéviste" face à l’évolution des PC d’Europe occidentale, il rejoint naturellement les maoïstes et joue un rôle emblématique parmi eux.

Jacques Jurquet présente un profil proche, opposé à la non intervention en Espagne du gouvernement Blum de Front Populaire, résistant, blessé fin 1944 au sein du 3ème régiment de spahis algériens de reconnaissance, cadre du PCF et de la CGT dans les Bouches du Rhône ; opposé à l’orientation du PCF "Paix en Algérie" il soutient totalement le FLN. En 1963, il anime la fondation d’un groupe dans les Bouches du Rhône.

Durant l’été 1964, plusieurs maoïstes (Marty, Jurquet, Bergeron, Coste...) se rendent en Asie et rencontrent Mao ; ils reviennent enthousiasmés et créent en septembre 1964 la Fédération des Cercles Marxistes Léninistes de France.

Parmi les cadres de la FCMLF, il faut signaler Georges Frèche, futur maire de Montpellier et président du Conseil régional du Languedoc Roussillon. Il est exclu pour avoir cherché à mettre les "anciens" à l’écart de la direction au profit de plus jeunes.

C2) Au même moment, une autre organisation maoïste se fait connaitre sur Paris, le Centre Marxiste Léniniste de France (déjà abordée en introduction).

C3) L’UJCML (Union des jeunesses communistes marxistes-léninistes) se crée

Elle est issue d’une fraction critique au sein de l’Union des Etudiants Communistes, fraction dont les principaux animateurs sont élèves à l’Ecole Normale Supérieure de la Rue d’Ulm (Robert Linhart, Benny Lévy) et proches de Louis Althusser. De formation essentiellement philosophique, ils lancent au printemps 1965 les Cahiers marxistes-léninistes avec des rédacteurs de qualité comme Jacques Milner, Pierre Macherey... Benny Lévy rédige une brochure attaquant frontalement la direction du PCF Faut-il réviser la théorie marxiste-léniniste ?. Ces jeunes maoïstes ont alors le vent en poupe, d’autant plus qu’ils peuvent s’identifier aux millions de Gardes rouges de la révolution culturelle chinoise.

En 1966, les exclusions du PCF et de l’UEC ne suffisent pas à pousser les ML hors du PCF. Lorsque celui-ci dépêche son service d’ordre central pour casser physiquement une réunion ML rue des Horticulteurs, la scission est inévitable. L’UJCML se crée donc les 10 et 11 décembre 1966.

C4) Le MCF (ML)

Cette organisation, fondée salle Lancry les 25 et 26 juin 1966, constitue en fait un changement de nom et de projet pour la FCMLF (voir C1). Il est vrai qu’en moins de deux ans, le contexte a totalement changé. Plusieurs organisations maoïstes significatives ont émergé (Belgique, Espagne...), particulièrement en Italie où le PCIML groupera près de 10000 adhérents en 1968. En France, la volonté du PCF d’empêcher cela (tabassages, surveillance, infiltration de cadres, textes de dénonciation...) pousse les maoïstes à s’affirmer comme un parti national avec journal hebdomadaire (L’Humanité nouvelle), direction, congrès...

Pékin soutient le MCF et ses 200 adhérents comme ses représentants officiels en France, souscrivant dix mille abonnements à L’Humanité nouvelle (pour 500000 francs, somme importante à l’époque), achetant des plages publicitaires, fourniture de matériel de propagande... Par l’intermédiaire de l’Albanie, la Chine distribue 700000 dollars à ses organisations soeurs en Europe. Aussi, la presse du MCF est bien plus professionnelle et agréable à lire que celle des trotskistes par exemple.

La première grande réunion publique des maos se tient le 7 octobre 1966 à Paris (salle de la Mutualité), sous l’égide des Amitiés franco-chinoises, devant environ 3000 personnes. Le bureau comprend le grand historien Pierre Vilar, l’économiste Charles Bettelheim, le philosophe Gilbert Mury (secrétaire général du Centre d’Etudes et de Recherche Marxiste lors de sa démission du PCF), le caricaturiste Siné, le couple Marchisio...

C5) Le PCMLF

Il s’agit d’une nouvelle dénomination de l’ancienne FCMLF puis MCFML. Seules différences : le nombre d’adhérents a augmenté (probablement 800) et le titre de parti à présent mis en avant pour apparaître comme la relève du PCF.

De janvier à juin 1968, ce Parti Communiste Marxiste Léniniste se construit lentement. Lecteur de L’Humanité nouvelle que nous recevons gratuitement dans notre local du Pavé (Rue Saint Just à Rodez), je constate alors la progression des groupes d’entreprise qui fournissent des échos au journal. Cette implantation ouvrière, même minime, constitue alors le principal argument des adhérents face aux groupes trotskistes, vis à vis de leurs concurrents maos et surtout de la Chine qui leur maintient toute sa confiance et son argent.

Durant la grève générale de 1968, le PCMLF s’insère bien dans le mouvement étudiant tout en s’avérant peu capable d’en influencer les orientations et les actions.

D) Les années 1968, de l’UJCML à la Gauche Prolétarienne

D1) L’UJCML en 1967 et 1968

Elle a compris dès sa création en 1966 que l’université et le milieu intellectuel représentent un point faible du PCF. Aussi, elle organise des réunions publiques de son Université rouge dans laquelle des personnalités de valeur sont appelées à introduire : Nicos Poulantzas (théoricien marxiste de l’Etat), Dominique Lecourt (philosophe intéressant et futur recteur d’académie), Jacques Leibowitch... L’assistance devient tellement dense que les rencontres s’organisent bientôt dans une grande salle au 44 Rue de Rennes.

Dans le même temps, l’UJ publie régulièrement le magazine Garde rouge puis Servir le peuple et La Cause du Peuple (1er mai 1968) que nous recevons également au Pavé. Surtout, l’organisation se donne pour orientation l’établissement de militants dans les usines pour y construire une "CGT lutte de classe".

La guerre du Vietnam constitue alors le principal enjeu mondial du rapport de forces face à l’impérialisme US ainsi que le principal moteur de radicalisation de la jeunesse. L’UJ lance les CVB (Comités Vietnam de Base), concurrents des CVN animée par les JCR. En Aveyron, le groupe des CVB le plus actif est formé à Villefranche de Rouergue autour de Laval, fils de cheminot de Capdenac).

Le contexte poussant à des affrontements violents face aux fascistes et parfois face au PCF, l’UJ se dote également de Groupes de Protection et d’Autodéfense (GAP) dirigés par des jeunes qui se feront un nom plus tard : Olivier Rolin, Jean-Marc Salmon (passionnant et intarissable sur le sujet à l’époque où j’ai milité avec lui), Jacques Rémy... Ce sont eux qui attaquent le 7 février 1968 le meeting organisé par l’extrême droite en soutien au Sud-Vietnam, affrontant les forces de police durant trois heures. Le 30 avril 1968, ce sont encore eux qui saccagent l’exposition sur "les atrocités nord-vietnamiennes" toujours montée par l’extrême droite (Roger Holeindre).

Alors que l’UJCML apparaît comme le groupe le mieux organisé et le plus radical de la jeunesse universitaire française, elle va complètement passer à côté de l’immense mouvement de mai juin 1968. Pire, elle va parfois se ridiculiser en théorisant qu’il s’agit d’un complot "social-démocrate" (autre version : complot gaulliste), en prenant les Assemblées générales à rebrousse-poil sur la nature petite bourgeoise du mouvement étudiant et sur la nécessité de se diriger vers les usines.

Seule initiative significative : l’intervention à Renault Flins le 7 juin où le jeune lycéen Gilles Tautin meurt lentement noyé sans gagner l’aide des CRS présents sur la rive.

Le 12 juin 1968, Georges Pompidou annonce la dissolution de 11 organisations révolutionnaires, surtout trotskistes ( Jeunesse communiste révolutionnaire (JCR) ; Voix ouvrière ; Groupes « Révoltes » ; Fédération des étudiants révolutionnaires (FER) ; Comité de liaison des étudiants révolutionnaires (CLER) ; Parti communiste internationaliste (PCI) ; Organisation communiste internationaliste mais aussi les deux organisations maoïstes ( Union des jeunesses communistes marxistes-léninistes et Parti communiste marxiste-léniniste de France).

D2) Le maoïsme français après la dissolution de ses organisations

Le PCMLF caractérise la situation politique comme une "fascisation" du régime gaulliste et entre donc en clandestinité. Il forme ses adhérents à des techniques rappelant presque la résistance antifasciste au cours de la Seconde guerre mondiale (organisation des directions en triangles ; rendez-vous en forêt). Il sépare totalement son organisation clandestine maintenue (PCMLF) et son journal L’Humanité rouge autour duquel se reconstruit et s’élargit le groupe, autour duquel se réalisent les activités publiques. Plusieurs anciens comme Raymond Casas comprennent rapidement l’erreur d’analyse et de ligne politique des dirigeants parisiens du parti ; l’exclusion de Casas entraîne la scission d’une bonne moitié de l’organisation, particulièrement parmi les initiateurs d’avant 68. Fin 1970, trois groupes concurrents revendiquent leur légitimité à se revendiquer la continuité du PCMLF.

L’UJCML connaît elle aussi, une crise très importante car ses dirigeants n’arrivent à dégager ni d’analyse des raisons de leur échec en mai 1968 ni de perspective politique claire, ni de projet organisationnel consistant. La majorité des adhérents passe au PCMLF alors que trois groupes locaux s’autonomisent (Paris autour du journal La Cause du Peuple, Lyon et Toulouse).

Parmi les groupes maoïstes issus de cette crise des deux organisations précédentes, le groupe Ligne rouge et celui intitulé Voix Populaire fusionnent en 1970 pour former Prolétaire Ligne Rouge particulièrement implanté sur Lyon et sa région.

L’UCF (ML) est issue de maos du PSU. Elle compte parmi ses dirigeants le futur philosophe Alain Badiou. L’ensemble des militants maoïstes réellement organisés ne doit pas dépasser 3000 mais ils interviennent un peu partout comme s’ils étaient dix fois plus.

D3) La Gauche prolétarienne et son journal La Cause du Peuple

Dès l’automne 1968, le groupe parisien autour de Benny Lévy réussit à rebondir unissant dans une même organisation les anciens Ulmards (étudiants de l’Ecole Nationale Supérieure de la Rue d’Ulm) de l’UJCML et une branche très active du Mouvement du 22 mars (Alain Geismar, Serge July...) qui sort de la grève générale auréolée d’un prestige certain.

Début 1969, un gros livre intitulé Vers la guerre civile donne une indication précise sur l’orientation préconisée. Benny Lévy résume l’essentiel en deux mots Prolétarisation et militarisation.

En attendant d’écrire un texte seulement sur la Gauche Prolétarienne, les éléments les plus importants de son histoire me paraissent :

- sa compréhension du fait que beaucoup de jeunes attendent d’une organisation d’extrême gauche après 1968 des actions permettant de maintenir un rapport de forces et de grouper ainsi des militants pour préparer la revanche. Ce primat de l’action et du rassemblement à la base autour de celle-ci va réussir à la GP, en particulier parmi les lycéens et étudiants radicalisés peu politisés, parmi des jeunes venus de la gauche chrétienne... Plus besoin de cartes ni même d’adhésion formalisée, est membre de l’organisation qui prend en charge ses actions. Seul problème : une orientation révolutionnaire militariste ne peut vraiment se concevoir sans organisation structurée.

- le lien établi par Alain Geismar avec le Fatah palestinien qui donne une aura et une sympathie pour la GP parmi des ouvriers d’origine nord-africaine.

- la référence à la Résistance antifasciste de la Seconde guerre mondiale avec le slogan et objectif d’une Nouvelle Résistance gagne une large sympathie dans des milieux divers restant marqués par les combats de 1939 à 1945.

- la réussite de nombreuses actions violentes donne une image de militants actifs aux mao-spontex par rapport au PCMLF ou aux organisations trotskistes dont l’activité est alors moins médiatique

- la chanson "Les nouveaux partisans" résume bien l’ensemble de cette orientation

- dans certaines entreprises où le règne le despotisme patronal, les maos gagnent indiscutablement une estime, une affection même de la part de certains ouvriers. La brochure Vaincre et Vivre. dans les usines se lève la Nouvelle Résistance correspond à l’attitude des militants maos dans leurs actions quotidiennes " Patron, tu paieras ! Pour un oeil, les deux yeux. Pour une dent, toute la gueule."

- le soutien d’une personnalité comme Jean-Paul Sartre a évidemment donné un écho important à la GP, en particulier pour la défense de ses militants.

D4) Le mouvement Vive La Révolution

Il comprend au départ, d’une part d’anciens animateurs, membres ou proches de l’UJCML, d’autre part de jeunes radicalisés par Mai 68. Généralement caractérisé d’anarcho-maoïste, ce groupe va présenter un aspect libertaire évident.

Il est beaucoup plus imprégné par des aspirations culturelles et festives, par la remise en cause des moeurs. Il va par exemple organiser en juin 1970, un concert de free-jazz, initiative tout à fait caractéristique de VLR. Ce faisant, il répond lui aussi à des attentes de la jeunesse (et de moins jeunes) dans les années après 1968.

Le journal Vive la révolution sera rapidement remplacé par une publication qui marquera l’après-Mai 68 : Tout. Son sous-titre mérite de passer à la postérité « Ce que nous voulons ? Tout ».

Parmi ses slogans, celui de "Changer la vie" sera plus tard repris par le Parti Socialiste tant son impact est important. En 1970, la sensibilité de VLR à cette question explique le lien important entre ses militantes et la naissance du MLF. Au printemps 1971, toutes les femmes de VLR scissionnent pour s’intégrer seulement dans le Mouvement de Libération des Femmes.

La prise en compte de la sexualité va donner par exemple le titre surprenant du numéro 8 de VLR « Je voudrais embrasser une fille sur le cul ». Le numéro 12 défend l’homosexualité, encore largement taboue dans la France de ces années.

L’organisation de jeunesse de VLR, nommée le FLJ (Front de Libération des Jeunes), aura une certaine audience dans les lycées et portera le drapeau de la libération sexuelle, de l’amour libre. En juin 1971, le groupe s’auto-dissous.

E) Le mouvement maoïste depuis 1970 1971

E1) Le PCMLF scissionne en 1970 entre :

- le groupe conservant le titre de leur journal L’Humanité rouge (futur Parti communiste marxiste-léniniste (PCML) dont scissionnent encore l’année suivante les deux organisations Ligne rouge et Cercles communistes maoïstes

- Front rouge (qui devient Parti communiste révolutionnaire en 1974) ;

- Le Travailleur.

En 1975, le réseau de L’Humanité Rouge trouve une seconde jeunesse temporaire en fusionnant avec Le Travailleur, la Gauche révolutionnaire provenant du PSU et le Sklerijenn breton.

E2) Le groupe Prolétaire Ligne rouge

Il connaît une période assez faste entre 1973 et 1975 avant de scissionner entre le Parti Communiste Révolutionnaire Marxiste-Léniniste et l’Organisation communiste marxiste-léniniste – Voie prolétarienne (septembre 1976).

E3) Les pro-albanais

A partir de 1977 apparaît une nouvelle mouvance d’obédience maoïste : les pro-albanais. Lors de la rupture entre la Chine et la la "République populaire socialiste d’Albanie", ils prennent position pour celle-ci.

Signalons parmi ces groupes :

- Combat prolétarien

- Organisation pour la reconstruction du Parti communiste de France (ORPCF).

- Combat communiste marxiste-léniniste

- Organisation communiste prolétarienne

- En avant prolétaires

- Groupe Zimmerwald

- Organisation communiste marxiste-léniniste Eugène-Varlin

- Organisation communiste Babouchkine

En 1979, les deux premiers fusionnent pour former le PCOF.

Lors de mon retour en Aveyron après 1978, j’ai constaté que le PCMLF était devenu la principale organisation d’extrême gauche sur le secteur de Rodez. Tout en ayant ma carte au Parti socialiste (section d’Entraygues sur Truyère), j’ai participé à quelques discussions et petites initiatives "ouvertes" à la suite desquelles je me suis trouvé abonné gratuit durant quelques mois à leur petit quotidien "PCML flash". Le décès accidentel de leur animateur les a beaucoup affaiblis et a coupé mon lien avec eux.

J’ai ensuite entendu parler des maoïstes :

- durant la scolarité de mes enfants à Toulouse en raison de leur influence dans l’AGET-FSE.

- dans le cadre du Parti de gauche sur Midi Pyrénées rejoint à ses débuts par l’ancien dirigeant régional du PCMLF

- dans le cadre du Front de Gauche dont le PCOF est membre.

F) 50 ans après : Respect et bilan critique

Je n’ai jamais fait partie d’une organisation maoïste mais j’ai fréquemment discuté, côtoyé, milité avec des militants de cette mouvance.

F1) Mon premier réflexe en commençant ce texte, c’est d’affirmer mon respect

Respect pour les quelques communistes sincères, militants ouvriers, anciens résistants qui avaient quitté le PCF pour le PCMLF parce qu’ils ne croyaient absolument pas que l’URSS avait imposé la coexistence pacifique à l’impérialisme US, parce qu’ils ne croyaient absolument pas que la réussite économique de l’URSS allait balayer le capitalisme, parce qu’ils voulaient bien soutenir Mitterrand pour un second tour des élections présidentielles mais pas au premier tour et pas en faisant passer les revendications ouvrières de la CGT sous les fourches caudines de politiciens de la FGDS... Respect !

Respect pour les jeunots de la Gauche prolétarienne venus directement de lycées parisiens que j’ai vu débarquer un jour à Toulouse et repartir chaque matin au combat en chantant "Nous sommes les nouveaux partisans". Oui, ils avaient raison de moquer les prétendus républicains toulousains tellement imbus d’intérêt général qu’ils avaient laissé des promoteurs immobiliers construire Bagatelle (quartier de 30000 habitants) sans seulement 10 mètres carrés de terrain de jeux pour les petits ; en "libérant" un petit espace et en le défendant, ils ont écopé de prison ferme. Je ne m’en moque pas. Respect ! Oui, ils ont eu raison de maintenir une manifestation en septembre 1970 en soutien aux Palestiniens massacrés en Jordanie. Au moins un a écopé de prison ferme. Je ne m’en moque pas. Respect !

F2) Le bilan du maoïsme en Europe justifie, a posteriori, l’importance d’une formation et d’une réflexion politique conséquentes

Durant les années autour de 1968, le maoïsme a constitué la force majoritaire parmi les mouvements contestataires et révolutionnaires (essentiellement jeunes) dans tous les pays d’Europe occidentale. Il serait nécessaire de tirer un bilan de l’orientation politique des organisations les plus importantes, en particulier en Italie, au Portugal, en Belgique...

Leur référence centrale à la Chine avait au moins trois implications théoriques :

- le "marxisme de Mao Tse Toung" s’était construit dans le contexte particulier du choix opéré d’une guerre civile prolongée. La réaction chinoise (Kuo Ming Tang) soutenue par les USA voulait liquider physiquement le communisme et les mouvements sociaux chinois. Le choix à long terme des zones libérées défendues militairement s’inscrit dans ce cadre et a pu conduire à des extrapolations hasardeuses de maoïstes car il ne présente pas de similitude avec les sociétés européennes.

- le contexte chinois de l’époque, à savoir la Révolution culturelle (1966 à 1976) a pesé sur les formulations théoriques des groupes maoïstes.

- enfin, le maintien de la référence à Staline comme continuateur de Lénine armait un certain nombre de cadres maoïstes.

Ces trois points mériteraient des articles spécifiques que nous essaierons de mettre en ligne dans les mois à venir.

Je constate surtout que leur valorisation de Staline et du stalinisme entre 1928 et 1936, les conduisait à :

- reprendre des analyses en partie erronées sur la logique fasciste mondiale du capitalisme

- plaquer de façon erronée sur les partis communistes la caractérisation "social fasciste" que l’Internationale communiste attribuait durant la 3ème période (1928 1932) aux partis de la social-démocratie.

- promouvoir dans les pays d’Afrique en particulier, une alliance avec la bourgeoisie nationale contre l’impérialisme qui a conduit à la désorientation de nombreux jeunes sincères de ce continent

Je considérais leur ligne politique comme se basant sur des analyses fausses de la situation politique (nature de l’Etat capitaliste, nature du PCF et de la CGT...) et menant à une impasse. Cependant, les maos avaient raison d’affirmer que si nous ne profitions pas du rapport de forces construit par Mai 68 pour bousculer le ronron politicien, nous allions en prendre pour 50 ans.

Notons pour conclure que la mouvance maoïste française et européenne a compté un nombre important de militants dans les années 1966 à 1980 environ mais qu’elle n’a jamais réussi à stabiliser une organisation forte et une stratégie politique pesant durablement dans la société.

Jacques Serieys le 19 septembre 2007, complété en 2012


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