Philippe Herzog, du BP du PCF à la Bourse (28 avril 2006)

mercredi 28 septembre 2016.
 

Un communiqué de presse de l’Autorité des Marchés Financiers annonce le 27 avril 2006 que Philippe Herzog accepte la présidence de l’Institut pour l’éducation financière du public qui ""a pour tâche d’aider les Français à mieux prendre leurs décisions d’investissement et à mieux maîtriser leurs choix individuels et collectifs en matière de gestion financière et d’épargne".

Je n’ai personnellement aucun grief contre Philippe Herzog ; cependant, son évolution du coeur du mouvement ouvrier communiste (Bureau Politique du PCF) vers le coeur du capitalisme financier est trop flagrante pour ne pas marquer le coup.

A) Philippe Herzog, un intellectuel brillant

Philippe Herzog est effectivement un intellectuel brillant, sorti de l’Ecole polytechnique et de l’ENSAE (Ecole Nationale de la Statistique et de l’Administration Economique), agrégé d’économie, professeur d’université.

Philippe Herzog a été un dirigeant de la gauche française, un des auteurs du fameux Programme Commun, un promoteur de la "participation" des salariés à la gestion des entreprises dans les années 1980.

Philippe Herzog a été un expert du PCF sur les questions économiques, dirigeant de sa puissante Section Economique du Comité central et de la revue Economie et Politique.

Philippe Herzog a été un dirigeant national du PCF, théoricien du "capitalisme monopoliste d’état", membre du Bureau politique, tête de liste pour les élections européennes de 1989.

Philippe Herzog a fréquenté les lambris dorés de la République, membre de la Commission nationale de planification (1982 à 1988) et du Comité économique et social (1984 à 1989).

Philippe Herzog a été également un député européen très actif de 1989 à 2004 (membre du groupe Gauche Unitaire Européenne), président de la commission des Relations économiques extérieures, vice-président de la commission économique et monétaire, et vice-président de la Délégation Europe/États-Unis.

B) Philippe Herzog, du PCF à la Bourse

Membre du PCF jusqu’en 1996, candidat apparenté communiste aux élections européennes de 1999, membre du groupe GUE jusqu’en 2004, Philippe Herzog n’a donc mis que deux ans pour glisser du groupe parlementaire européen anticapitaliste à la présidence d’une association de promotion publique de la Bourse. Quelle rapidité !

Par honnêteté, il me paraît utile de citer le communiqué de l’Autorité des Marchés Financiers qui fait état de cette nomination :

Philippe Herzog, Président de Confrontations Europe, ancien député européen et membre du Conseil d’Analyse Economique auprès du Premier ministre, a accepté de présider l’Institut pour l’éducation financière du public, nouvellement créé.

L’Institut aura pour tâche d’aider les Français à mieux prendre leurs décisions d’investissement et à mieux maîtriser leurs choix individuels et collectifs en matière de gestion financière et d’épargne. La nécessité d’une telle politique globale de formation des épargnants avait été clairement identifiée par un groupe de place animé par l’AMF en 2005. Ce groupe de travail avait fondé cette recommandation sur la base d’une étude de TNS SOFRES mettant en évidence tant le faible niveau de culture financière des épargnants français que leur souhait d’être mieux armés pour faire face à leurs responsabilités.

L’Institut articulera son action autour de quatre grandes missions :

- il élaborera progressivement une politique globale de formation du public à l’épargne et à l’économie financière. L’institut s’attachera à analyser les besoins généraux du public et à promouvoir une offre y répondant, en favorisant la mise en réseau et la labellisation des différents types de formations existantes ou à créer ;

- il conduira des campagnes de communication destinées à sensibiliser, à l’échelle nationale, le public aux problématiques économiques et financières ;

- il favorisera la recherche académique et les contacts avec les organismes internationaux dans le domaine de l’éducation financière des épargnants ;

- il s’efforcera d’instaurer un dialogue constructif avec les pouvoirs publics, le régulateur et toutes les parties intéressées par ce sujet.

L’Institut pour l’éducation financière du public, constitué en association indépendante, est piloté par un conseil d’administration composé d’une vingtaine de personnalités qualifiées issues du monde économique, financier, associatif, universitaire et éducatif.

C) Quelques réflexions sur cette nomination

Je ne critique pas, en soi, l’acceptation par Philippe Herzog de promotions personnelles valorisantes. Le socialisme n’a rien à voir avec les ermites religieux du Moyen Age marchant pieds nus, mangeant des racines et faisant brûler les infidèles.

Je critique son affirmation d’une continuité entre les aspirations des années 1968 (dont une véritable autogestion) et ses facéties participatives récentes au service de la Commission européenne et de la Bourse parisienne.

C1) La "participation" comme dépassement de la contradiction entre capital et travail ?

- D’après un article du Monde en date du 26 mai 2006 (Philippe Herzog Du Parti communiste au coeur du grand capital) Philippe Herzog ne voit aucune contradiction entre "orthodoxie marxiste" et promotion de la Bourse. Il accepterait cette présidence dans la continuité de son principal combat politique depuis 40 ans : la "participation" des ouvriers à la gestion des entreprises. Grâce à cette participation "Philippe Herzog explique comment il arrive à concilier des visions sociales et économiques incompatibles".

Cette confession personnelle me pose un problème considérable : le principal économiste du PCF à l’époque de la rédaction du Programme commun avait-il une stratégie réformiste participative absolument pas alternative au capitalisme ? En effet, une réelle démocratisation des entreprises pourrait affaiblir le despotisme d’usine et ouvrir la voie à des processus d’autogestion mais cela demande au moins :

- une protection légale des syndicalistes et délégués bien plus importante que cela n’était prévu dans le programme commun et que cela n’a été mis en place de 1981 à 1986.

- un rapport de forces du mouvement ouvrier, une mobilisation sociale, les moyens légaux de cette mobilisation et information dans l’entreprise qui n’existaient pas au moment où Philippe Herzog a joué un rôle institutionnel dans les entreprises entre 1981 et 1986.

En l’absence de ces conditions, la participation relève d’une tactique d’intégration de la classe ouvrière, en totale contradiction avec le marxisme ; le bilan que je tire des années 1980 apporte de nouvelles preuves en faveur de cette affirmation.

C2) La participation des citoyens comme voie de démocratisation de l’Union européenne ?

Lorsqu’il s’agit de la "participation des citoyens et des acteurs sociaux au système institutionnel européen" (rapport présenté par Philippe Herzog au Parlement européen en 1996 et voté par celui-ci à une large majorité) je parlerais plutôt d’un foutage de gueule total. Quand la "participation" des élites du mouvement ouvrier va jusqu’à accepter la présidence de la Délégation Europe/Etats Unis, exemple type d’instance très éloignée de toute citoyenneté et même de toute information démocratique et transparente, ce terme de participation n’a plus aucun sens progressiste.

D) Mouvement ouvrier et intellectuels des partis de gauche

- Cette évolution de Philippe Herzog rappelle évidemment la façon dont les "républicains de gauche" ont été aspirés par la réussite dans les palais de la république, puis les radicaux, puis de nombreux socialistes, puis des apparatchiks "communistes" d’Europe de l’Est après 1989. Je ne sous-estime pas le risque de voir certains dirigeants actuels de l’association Pour la République Sociale à laquelle j’adhère, suivre un jour cette trajectoire facile de la réussite personnelle cachée sous des principes dits "républicains".

Quelle est la marge de manoeuvre personnelle d’un dirigeant politique de la gauche, du mouvement ouvrier et du socialisme par rapport à son syndicat ou son parti, même après l’avoir quitté ? A mon avis, tout dirigeant garde une dette morale et politique vis à vis de l’ensemble des adhérents de base qu’il a fait militer pour lui.

- Une dette morale car il ne serait pas normal de progresser à gauche dans une carrière personnelle en faisant miroiter de meilleurs lendemains aux milieux populaires puis accepter de vendre cette crédibilité plus à droite, toujours dans l’objectif d’une carrière personnelle.

- une dette politique car le socialisme n’a absolument pas pour fonction de servir de tremplin pour carriériste. Quiconque le rejoint sait cela ou est censé le savoir. Il ne peut s’émanciper également d’une responsabilité devant les intérêts historiques portés par le socialisme.

Le problème ne se situe pas au niveau de la "liberté individuelle" ; il peut trahir sans aller en prison ou être agressé, évidemment. Je pose surtout la question de l’éducation que doit donner une organisation se réclamant du socialisme et du mouvement ouvrier : elle doit, je crois, expliquer que les nombreux radicaux et socialistes qui se sont politiquement embourgeoisés durant le 20ème siècle ont commis une ignominie vis à vis des braves gens qui leur avaient fait confiance.

La trahison d’un dirigeant politique fonction des intérêts de sa carrière personnelle me laisse hautement perplexe. Je sais bien que beaucoup de grands élus du PS, par exemple, ne sont pas vraiment socialistes et que leur "évolution", fonction de leur intérêt, fait partie du possible ; c’est justement là le problème pour une organisation socialiste, quelle qu’elle soit. La question n’est pas nouvelle ; elle avait provoqué de nombreuses discussions en Aveyron au début du 20ème siècle dans le "mouvement républicain" et parmi les loges de la franc-maçonnerie.

Le timing de carrière personnelle et le cycle des luttes de classe peuvent être contradictoires

- Je comprends intellectuellement le lien entre affaiblissement des perspectives politiques réellement socialistes ces trente dernières années et les choix personnels opérés par tel ou telle. Il s’agit d’une explication, pas d’une justification.

Nous savons tous que la mobilisation et la conscience connaissent des cycles ; en conséquence, la période de vaches maigres des années 1984 à 1994 puis la lente remontée depuis 1995 peuvent bientôt être remplacées par une nouvelle vague de luttes et de révolutions. A ce moment-là, il sera important de proposer des orientations claires, crédibles et efficaces.

E) Participation et "réforme du marché capitaliste"

- Dans les années 1965 à 1978, j’avais étudié plusieurs textes de Philippe Herzog qui m’avaient déjà donné l’impression d’un réformisme risquant de mener le mouvement ouvrier et socialiste dans l’impasse face à un capitalisme dont la logique économique se moque complètement des balivernes participatives tout juste bonnes à gruger les citoyens lorsque leurs mobilisations mettent le système en danger.

Mon credo n’est pas celui du Grand soir révolutionnaire mais je crois encore moins au rôle progressiste d’un intellectuel au sein d’un rouage du système. Quand Philippe Herzog dit « J’ai saisi que pour avoir une chance de réformer le marché, il faut en comprendre les mécanismes », on peut être d’accord avec lui à condition que celui qui "comprend les mécanismes" agisse politiquement avec le mouvement ouvrier et la gauche de transformation sociale, sinon cela fait moins d’effet que souffler dans un pipeau.

F) Ma critique ne concerne pas le PCF en tant que tel, au contraire

Je crois que le PCF s’est trouvé dans les années 1984 1986 puis 2002 2006 à un tournant entre intégration social-démocrate dans le système (en France et dans l’Union européenne), repli stalinien dans l’auto-affirmation sectaire et maintien de son lien aux cadres organisateurs de la classe ouvrière avec perspective ouverte et complexe d’alternative au capitalisme. Majoritairement, la direction et les adhérents me paraissent avoir fait jusqu’à présent le dernier choix. Nous devons les féliciter et nous en féliciter car cela garde ouverte la porte vers un possible rapprochement de la gauche antilibérale de transformation sociale et possible une candidature unitaire aux élections présidentielles de 2007.

***

Je modifie ma conclusion en apprenant qu’il accepte en 2010 la fonction de Conseiller spécial du Commissaire européen au marché et aux services Michel Barnier, libéral typique, lui aussi adepte de la "participation", auparavant conseiller spécial de Manuel Barroso, président de la Commission européenne dont personne ne peut croire qu’il veut réformer le marché capitaliste au profit des salariés ni les institutions européennes au profit des citoyens.

Jacques Serieys


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