Le pouvoir et l’histoire ( par Jacques Le Goff, historien)

mercredi 24 octobre 2007.
 

Les sociétés humaines vivent de leur passé. Pour sauvegarder ce passé, elles ont deux instruments à leur disposition : la mémoire et l’histoire. La mémoire, où puise l’histoire qui l’alimente à son tour, ne cherche à sauver le passé que pour servir au présent et à l’avenir. L’histoire est une mise en forme tendant à la rationalité et à la vérité du passé. En Occident, elle est née dans la Grèce antique, et on lui donne Hérodote pour père. Mais elle a une seconde source, la Bible, dont un horizon est de raconter l’histoire de la création divine, son développement dans le temps.

Le XIXe siècle a introduit l’histoire partout. Elle est devenue une matière d’enseignement à l’école et à l’université. Elle a acquis ses spécialistes, les historiens et les professeurs d’histoire, formés selon des méthodes « scientifiques » et s’efforçant, malgré les difficultés, à l’objectivité et à la recherche de la vérité. A leurs côtés, les sociétés occidentales ont toléré des historiens amateurs plus ou moins proches des romanciers historiques ; ces historiens « non scientifiques » ne font que témoigner de la diffusion sociale du goût pour l’histoire.

Le pouvoir politique a été tenu à l’écart de la constitution de cette histoire et de la mémoire qui en découlait, réservée à des professionnels. Les sociétés n’acceptèrent que l’instauration d’une fête nationale liée à la promotion de la nation comme institution intégratrice et l’érection de monuments du souvenir, au premier rang desquels les monuments aux morts des deux guerres mondiales.

Le chaotique et tragique XXe siècle vint bouleverser ces cadres de la mémoire et attaquer le monopole des historiens. Des événements à forte résonance mémorielle comme la Shoah, la colonisation et la décolonisation, la multiplication des massacres collectifs, la flambée des racismes firent sortir de ses gonds l’histoire des historiens. Ce franchissement de la frontière de la mémoire et de l’histoire justifia les interventions du pouvoir politique qui, réagissant contre les maltraitances de l’histoire par le nazisme, le fascisme et le soviétisme, entreprit de légiférer. Un devoir de mémoire envahissant le champ de l’histoire entraîna la pénalisation de véritables crimes de l’oubli. Le négationnisme, l’apologie de la colonisation doivent être condamnés et combattus. Mais faut-il des lois ? Les lois Gayssot et Taubira sont-elles un bon exemple ? En décembre 2005, une association pour la liberté de l’histoire s’est fondée sous la présidence de René Rémond, auquel a succédé Pierre Nora. Une nouvelle intervention du pouvoir rallume aujourd’hui la querelle : la lecture dans les écoles, demandée par le président de la République, de la lettre d’adieu à ses parents écrite par Guy Môquet le 22 octobre 1941, avant d’être fusillé.

Cet acte est typique du sarkozysme : il allie la volonté d’intervenir dans tous les domaines de la vie des Français et l’introduction de la confusion dans le rappel louable de la Résistance à travers un document personnel émanant d’un jeune membre du Parti communiste, qui n’est pas en cause dans cette lettre. S’il y a une vertu française, c’est celle de la clarté, ne pas tout mélanger. Le Président est le champion du micmac. La clarté s’impose dans le domaine de la mémoire et de l’histoire. Laissons aux historiens le soin d’établir les faits. Et, si une situation historique est complexe, si une mémoire est tourmentée, laissons aux citoyens le soin de se faire une opinion en fonction des informations. A charge pour les médias de fournir les informations solides qui leur permettent de se décider. Ici aussi, comme le titrait le nouveau Libération mardi, les Français veulent des médias indépendants.


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