Action française : mouvement fasciste français (1889 à 1945)

lundi 20 mars 2017.
 

Action française a joué un rôle très important dans la vie politique française de 1899 à 1945 par ses actions, sa presse et son influence idéologique sur la droite, l’Eglise catholique et le milieu intellectuel conservateur. Les journalistes et journaux les plus virulents en France comme Candide, Gringoire, Je suis partout ont été fécondés par elle. Ce mouvement est également central dans la compréhension de la constellation fasciste des années 1918 à 1945 qu’elle a contribué à préparer, matricer, ne plaignant jamais son soutien enthousiaste aux fascistes hongrois, italiens, portugais, espagnols... et les influençant parfois.

Une partie des historiens français (particulièrement parmi ceux marqués politiquement à droite) analysent l’Action française comme un mouvement conservateur monarchiste, nationaliste et non fasciste. C’est oublier la définition du fascisme donnée par exemple par l’historien français Antoine Prost : "Le fascisme se définit principalement comme une variante du conservatisme autoritaire et du nationalisme de droite..." qui rejoint plusieurs spécialistes anglo-saxons comme le sociologue britannique Michael Mann pour qui "le fascisme de l’entre-deux-guerres représente généralement une « extension » ou une « variante » du conservatisme autoritaire et appartient à la même « famille », que ses partisans en soient originaires ou qu’ils y entrent ultérieurement."

Nous allons essayer ci-dessous dans les trois premières parties de pointer les différences entre le conservatisme autoritaire monarchiste du 19ème siècle et le fascisme d’Action française.

A) Le royalisme français de l’autocratisme élitiste au fascisme militant

Dans chaque pays d’Europe, des courants réactionnaires monarchistes et cléricaux ont combattu durant tout le 19ème siècle pour le rétablissement (ou le maintien) d’une royauté absolutiste.

Leur pensée se résumait en quelques mots comme : Eglise, Roi, Inégalité sociale mais charité, Hiérarchie et Ordre. Ils valorisaient le passé de la nation et de l’Institution catholique ; pour la France Clovis et Louis XIV, cathédrales et seigneurs, Inquisition et Sainte Ligue Catholique des guerres de religion. Leurs journaux suintaient d’une haine terrible contre tout ce qui avait affaibli (d’après eux) les grandes monarchies et la papauté : les protestants, les juifs, les francs maçons, les philosophes des Lumières, la révolution française, la république, le socialisme...

Sur la fin du 19ème siècle, la poussée des nationalismes s’accompagne de l’apparition de courants réactionnaires nouveaux plaçant la défense de la nation en première ligne de leur pensée et de leur action. « La nation a le pas sur toutes les valeurs universelles » (Charles Maurras) ; « Tout ce qui est national est nôtre » (Philippe d’Orléans). Ainsi, l’Action française ne rompt pas avec le légitimisme clérical précédent ; elle continue à se réclamer de l’encyclique Syllabus ; elle continue à s’affirmer royaliste ; elle poursuit la défense des inégalités sociales...

Mais la nation constituant la valeur première, les "politiques" entourant Henri IV se voient mis en avant, par Paul Bourget par exemple, pour avoir su dépasser les divisions entre protestants et catholiques. De même, le positionnement ni droite ni gauche remplace le seul mythe des chouans, de Louis XVII et de la droite légitimiste. De même, Action française essaie de gagner des syndicalistes ouvriers (même si cela échoue). En fait, le substrat légitimiste et clérical d’Action française restera sans cesse sous-jacent.

Le serment d’adhésion reste marqué par le légitimisme : « ... Je m’engage à combattre tout régime républicain. La République en France est le règne de l’étranger. L’esprit républicain désorganise la défense nationale et favorise des influences religieuses directement hostiles au catholicisme traditionnel. Il faut rendre à la France un régime qui soit français.

Notre unique avenir est dans la Monarchie, telle que la personnifie Mgr le Duc d’Orléans, l’héritier des quarante rois qui, en mille ans, firent la France. Seule, la Monarchie assure le salut public, et, répondant de l’ordre, prévient les maux publics que l’antisémitisme et le nationalisme dénoncent. Organe nécessaire de tout intérêt général, la Monarchie relève l’autorité, les libertés, la prospérité et l’honneur. »

La principale rupture notable entre le royalisme légitimiste du 19ème siècle et le fascisme mâtiné de cléricalo-monarchisme d’Action française concerne le type d’action politique, de la gestion de circonscriptions agraires par les prêtres et nobles ruraux comme Parti de l’Ordre à un combat politique urbain fondé sur la capacité à déstabiliser les forces de l’ordre, à prendre des initiatives symboliques perturbatrices :

- combats de rue après l’annulation par la Cour de cassation de la condamnation d’Alfred Dreyfus

- perturbation parfois grave de cérémonies républicaines comme lors du transfert des cendres de Zola au Panthéon en 1908, lors de l’inauguration d’une statue de Jules Ferry en 1910 (président du conseil giflé), lors du bicentenaire de Rousseau en 1912...

- perturbation de spectacles de théâtre (Odéon, Comédie française) et de conférences émanant du milieu universitaire républicain

- nombreux défilés (annuels pour la fête de Jeanne d’Arc, obsèques de Déroulède...)

B) Action française : du royalisme provincial au fascisme national organisé

Beaucoup de familles installées dans le combat pour le Roi et la Foi se revendiquent à présent d’Action française, en particulier parmi les nobles comme le note Bruno Dumons lui-même dans "L’Action française : culture, société, politique" : « L’attachement à la fidélité monarchiste, enraciné en 1830 au sein de nombreuses dynasties familiales du catholicisme intransigeant, a trouvé dans l’univers feutré des grandes dames de la noblesse de solides partisans. Il est donc possible pour elles de conserver les deux formes de fidélité, à l’Église et au Roi, qui sous-tendent un engagement, sinon une adhésion de cœur à l’Action française. C’est pourquoi un certain nombre de dames de l’Armorial de France conçoivent de manière logique d’apporter leur soutien et leur énergie à l’organisation de Charles Maurras. Mais cet apport féminin va demeurer fragile et ponctuel... Deux figures de proue ont mené une forte activité politique au sein de l’Action française : la marquise de Mac-Mahon, grande voyageuse et conférencière et la comtesse de Courville, femme de mondanité et de réseaux. Toutes deux ont œuvré à la mobilisation des sections des dames royalistes. »

Environ un cinquième des adhérents porte un titre de noblesse et plusieurs bastions de province reposent sur eux et elles. Cependant, Action française est essentiellement un mouvement parisien implanté dans la bourgeoisie (médecins, notaires, hommes de loi, rentiers) et la moyenne bourgeoisie (agents d’assurance, voyageurs de commerce, commerçants).

Cette rupture "moderne" quant au recrutement d’Action française entraîne des conséquences dans la forme d’organisation. Légitimistes et cléricaux ne cherchaient pas à construire des partis de masse, l’Action française si, surtout à partir de 1905. Elle anime toute une galaxie militante :

- la Ligue d’Action française, organisée en sections locales d’au moins 40 membres

- un service d’ordre musclé, les Camelots du roi, structurés en fédération.

- la Fédération nationale des étudiants d’Action française éditant son propre journal.

- une revue bimensuelle qui devient quotidienne en 1908

- une maison d’édition, la Nouvelle Librairie nationale

- un Institut d’étude politique, des sections fédérées de Dames et Jeunes filles royalistes, une commission de propagande, une bibliothèque, une librairie...

La même rupture est notable en ce qui concerne le financement qui bénéficie de largesses du grand patronat. Le milliardaire François Coty donne 2 millions de francs à l’Action française entre 1924 et 1928.

La même rupture est notable en ce qui concerne l’action politique

C) De 1899 à 1914 : un mouvement peu nombreux mais influent

Le mouvement naît parmi les antisémites les plus déterminés contre le capitaine Dreyfus. Il poursuit le combat contre les « quatre États confédérés », à savoir les juifs, les protestants, les francs-maçons et les métèques (de naissance étrangère). Il s’engage avec fougue dans la bataille contre la loi de Séparation des Églises et de l’État en 1905. Il soutient alors les officiers catholiques comme Bernard de Vésins ou Robert de Boisfleury qui refusent de suivre des ordres contraires à leur foi. Comme nous l’avons noté plus haut, la période 1905 à 1914 est marquée pour Action française par ses initiatives de rue, parfois violentes.

Ces premières actions bien relayées dans la presse donnent a l’Action française une influence importante dans le catholicisme et dans le royalisme français comme le remarque parfaitement l’historien Brian Jenkins « Dans le climat d’anticléricalisme exacerbé qui succéda à l’affaire Dreyfus... l’épiscopat n’était que trop disposé à accueillir les alliés qu’il trouvait, et l’influence de l’Action française se propagea dans les séminaires, la presse catholique et la hiérarchie ecclésiastique... A l’été 1911, l’Action française avait largement pris le contrôle de l’appareil du royalisme traditionnel. Ce double succès plaçait sous l’influence de l’Action française une multitude de journaux royalistes et nationalistes... »

L’audience large d’Action française s’explique par :

- les intellectuels qui lui apportent leur soutien ou même leur adhésion : comme les écrivains Léon Daudet, Paul Bourget, Charles Maurras, Bernanos, Pierre Lasserre, Thierry Maulnay, Jean-Marc Bernard, Henri Massis, henri Martineau, Brasillach..., les historiens (Jacques Bainville, Louis Dimier), les politiques et religieux Georges Valois, Jacques Maritain, Dom Besse, le Père Clérissac, le marquis de la Tour du Pin...

- les deux réseaux médiatiques Clérical et royaliste dont les journaux son influencés par elle.

- l’influence d’Action française sur presque toute la droite, récemment sortie du royalisme. Les liens personnels de Charles Maurras avec le président de la république Raymond Poincaré sont connus.

D) Références idéologiques d’Action française

L’institut politique d’Action française sert à la fois de lien avec le milieu intellectuel de droite et d’école de formation des cadres. Il comprend avant 1914 cinq "chaires" ayant pour nom :

- la chaire Maurice Barrès. Maître à penser de toute la génération nationaliste de 1890 à 1920, président de la Ligue de la Patrie française puis de la Ligue des patriotes, il est considéré par Zeev Sternhell comme le premier idéologue fasciste en Europe, par "son nationalisme tribal, sa théorie de la terre, des morts et du sang, son antisémitisme, par son combat contre "les Lumières, le rationalisme... les droits de l’homme, l’humanisme..., l’école républicaine...", par sa pensée adaptée à l’âge de la politique de masse goûtant « profondément le plaisir instinctif d’être dans un troupeau »... Voici enfin la définition, si importante pour le fascisme, de la nation selon Barrès « La nation est un corps. La nation est serrée autour de son église et de son cimetière. On ne devient pas membre de cette nation qui a plus de mille ans en recevant de la préfecture de Police juste une carte d’identité ».

- la chaire du Syllabus, tout aussi symbolique. Publié par le pape Pie IX en 1964, le Syllabus résume les erreurs du monde moderne condamnées par le catholicisme que reprend intégralement Action française. Celle-ci pose l’Eglise "exemplaire accompli de hiérarchie" comme "un élément essentiel de la formation française" d’où osmose entre catholicisme du syllabus et nationalisme intégral. « Otez l’Eglise de notre histoire, cette histoire n’est plus intelligible... Entre l’ordre catholique (autorité du Père dans la famille, société construite sur la famille et non sur l’individu, distinction entre classes par le respect de la propriété) et l’ordre français, il y a union, il y a identité » (Paul Bourget, animateur de la "chaire du syllabus").

- la chaire Rivarol du nom d’Antoine de Rivarol, défenseur de la royauté, prétendu comte de Barruel, pamphlétaire contre-révolutionnaire, émigré en juin 1792, opposant déterminé à la Révolution française.

- la chaire Auguste Comte. L’importance de la tradition sociologique positiviste dans la cohérence intellectuelle du pré-fascisme est connue.

- la chaire Sainte Beuve, centrée autour de la critique littéraire.

E) Apogée et crise d’Action française de 1918 à 1939

Action française connaît une période faste en 1925 1926, symbolisée par la vente de son journal (48000 abonnés et 53000 exemplaires vendus au numéro) puis une période difficile à partir de sa condamnation par la papauté (interdiction faite aux catholiques de lire son journal, menace de ne pas avoir droit aux sacrements donc de ne pouvoir être ni mariés, ni enterrés...). De plus, les succès électoraux de la droite "républicaine" et conservatrice marginalisent AF au même moment.

De 1918 à 1934, l’Action française s’engage particulièrement :

- contre les gouvernements radicaux dirigés par Edouard Herriot (1924 à 1926 puis 1932)

- contre la Société des nations et les propositions de désarmement

- dans la dénonciation de scandales politico-financiers comme l’affaire Stavisky

- contre le Front populaire et particulièrement contre Léon Blum qui subit des attaques antisémites lamentables

- dans la bataille contre toute aide de la France aux républicains espagnols (Franco félicitera Maurras pour cela en 1938).

L’Action française connaît alors une période d’intense activité marquée par la manifestation du 6 février 1934, la dénonciation violente du Front Populaire, des campagnes ordurières (par exemple contre le ministre Salengro qui se suicide), un ton conciliant vis à vis des Etats fascistes contribuant au climat réel au sein de la droite française "Plutôt Hitler que le Front populaire". Action française mène campagne contre une guerre de la France à Hitler ("Pas de guerre pour les juifs"), d’autant plus qu’" il y a un autre ennemi. C’est la république démocratique, le régime électif et parlementaire..."

En 1940, Charles Maurras considère que l’installation du gouvernement de "Révolution nationale" occasionnée par la victoire nazie constitue une "heureuse surprise". "Avec Pétain, nous sortons du tunnel de 1789".

De 1940 à 1945, de nombreux dirigeants nationaux et locaux du régime fasciste de Vichy ont été formés par Action française, par exemple les deux commissaires successifs aux Questions juives : Xavier Vallat et Darquier de Pellepoix.

A la Libération, Charles Maurras est condamné à la prison à perpétuité.

F) Accord international important pour caractériser Action française comme fasciste

Mis à part pour quelques franchouillards, la cause est entendue : Action française était une organisation fasciste.

L’historien allemand Ernst Nolte en faisait un des 3 visages fondamentaux du fascisme ( avec ceux de Mussolini en Italie et du nazisme allemand).

L’historien américain Robert Soucy a toujours analysé Action française comme fasciste. Dans Fascismes français 1933 - 1939, il écrit En 1933, l’Action française, dirigée par Maurras, était un mouvement fasciste bien établi... Dans mon ouvrage consacré à la première vague fasciste, j’ai décrit certaines caractéristiques fascistes de ce mouvement et les louanges fréquentes dont il couvrait Mussolini...

Un autre historien américain, Brian Jenkins, présente une comparaison fine des différents fascismes et conservatismes autoritaires de la période 1918 à 1945 en Europe. Pour lui aussi, Action française fait partie des organisations phares du fascisme européen.

Notons aussi que de nombreuses déclarations de dirigeants d’Action française montrent qu’ils optaient pour un fascisme français, tout aussi violent que les autres. Ainsi, Eugen Weber rapporte qu’en 1922, Léon Daudet déclara devant une assemblée qu’à l’instar des fascistes italiens l’Action française s’emparerait bientôt du pouvoir par la force et procèderait à des purges encore plus rigoureuses.

Concluons par des propos de l’universitaire israélien Zeev Sternhell, grand spécialiste du sujet, pour lequel Action française représente la matrice idéologique du fascisme « Alors que le mot n’existe pas, le phénomène est déjà là, pourvu d’un cadre conceptuel bien solide. Pour devenir une force politique, il n’attend plus que l’éclosion de conditions socio-économiques propices. »

Jacques Serieys

Ce texte sera complété ultérieurement.

Sitographie :

http://politique.eu.org/spip.php?ar...

http://gallica.bnf.fr/ark :/12148/bp...


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