Langue maternelle et minoritaire : Salut à toi, frère, qui crains de la voir mourir

mercredi 28 février 2018.
 

A l’occasion de la Journée mondiale de la langue maternelle proclamée par l’ONU en ce 21 février 2016, que le lecteur me permette de mettre en ligne, en espérant ne pas susciter trop de commentaires vengeurs, ce petit texte très personnel en faveur des langues maternelles et minoritaires.

Jean Jaurès, le basque, le breton et l’occitan

Face au repli, déployons nos langues maternelles ! (exemple d’Aubervilliers)

Salut à toi, ami d’ici ou là dans ce vaste monde qui crains de voir mourir ta langue maternelle.

1) Peut-être as-tu, toi aussi, ressenti une impression de mort lente et inexorable de toi même :

• En sentant disparaître peu à peu avec ta langue maternelle, le lien qui te rattachait à ton enfance et son contexte culturel

• En entendant de moins en moins les comptines enfantines aussi familières que les battements de son cœur

• En constatant la mort rapide de ta culture native par la disparition de l’esprit de ta langue, la disparition de la façon dont celle-ci exprimait l’amour, le rire comme le chagrin.

• En constatant la disparition rapide des particularités grammaticales qui distinguaient un village d’un autre à quelques kilomètres de distance, en constatant en fait ainsi la disparition d’un monde millénaire.

• En entendant de moins en moins cette langue populaire, outil de relations humaines et non code normatif pour l’écrit. Pour ma langue maternelle, l’occitan, je regrette ces milliers de diminutifs qui sécurisaient les enfants, adoucissaient le dialogue entre adultes, marquaient le respect des anciens.

• En oubliant soi-même, peu à peu, de plus en plus, sa propre langue.

• En entendant de moins en moins les mots

- par lesquels chacun perçoit sa mère, son frère, son lit, une chaise, la colline d’en face, le chien, le chemin, le ruisseau,

- par lesquels s’expriment les actes quotidiens du repas, du travail et de la promenade,

- par lesquels se traduisent les faits quotidiens, du baillement au tonnerre…

2) Toute langue maternelle minoritaire est menacée de mort par le contexte de la mondialisation capitaliste :

Elle est menacée :

• Par le bouleversement du milieu naturel dans lequel cette langue s’enracinait : ses métiers, son agriculture, ses chemins…

• Par la fin des liens ancestraux de complémentarité entre la mémé et sa petite fille, entre l’homme et son chien, entre le paysan et ses bœufs, entre le cavalier et son cheval, entre l’enfant et les poules qu’il nourrit.

• Par l’oubli progressif des histoires et des légendes qui reliaient le présent au passé

• Par le décès des anciens qui avaient reçu en héritage une langue extrêmement riche et n’ont transmis à leurs enfants qu’un ersatz de plus en plus superficiel

3) Je suis né au cœur de monts perdus où d’antiques peuples vaincus ont terminé leur épopée.

Qu’en restait-il dans mon enfance ?

• Quelques mots courants, parfois absents des dictionnaires occitans, dont j’aimais découvrir l’origine lointaine par delà les frontières et les continents.

• Quelques structures de langue dont je notais, sans théoriser, qu’elle correspondaient à certaines spécificités du basque (par exemple fluctuation à l’initiale entre m et b)

• Surtout des noms de montagne, de rivière, de gouffre, de marais… Je prenais un plaisir infini à lire des ouvrages de spécialistes signalant une racine toponymique commune à tel puech local et tel mont d’Asie centrale, du Moyen Orient, d’Afrique, de rivages méditerranéens antiques.

4) Je suis né au cœur de monts perdus où l’occitan a pu rester jusqu’au 20ème siècle la langue de la vie quotidienne pour une majorité de la population, où l’occitan reste au 21ème siècle une deuxième langue maternelle (celle des sentiments, du travail agricole...)

Jamais je n’ai ressenti cette pratique de la langue comme un repli communautaire. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la population ouvrière locale comprenait des réfugiés espagnols aux langues et dialectes divers, des immigrés italiens aux dialectes tout aussi variés, des Roumains, des Portugais… Avec un peu d’habitude, l’intercompréhension était stupéfiante. J’ai constaté le même phénomène en 1984, lors d’un mariage en Aveyron, entre un Italien du Sud et une Espagnole de Valence. Cet héritage de la romanité et du substrat méditerranéen occidental mérite de ne pas disparaître.

La culture occitane a suffisamment donné à la France républicaine et progressiste pour que celle-ci la prenne aujourd’hui en compte sérieusement.

5) Je ne veux pas conclure sans insister sur deux points, traités dans d’autres articles sur ce site :

• Je suis profondément attaché à la survie de l’occitan parce que c’était la langue principale de communication durant mon enfance, en famille comme avec les amis et voisins...

Mais je n’ai jamais ressenti l’envie de pousser à une autonomie ou indépendance politique de l’Occitanie ou d’une partie de celle-ci comme le Rouergue. Je ne vois ni ce que cela nous apporterait, ni ce que cela apporterait au progrès de l’humanité ; par contre, je vois très bien comment des mafias capitalistes profiteraient d’un petit pays où le mouvement ouvrier comme la gauche aurait privilégié le combat nationalitaire sur le combat social, où l’Etat aurait encore moins de moyen pour maintenir un minimum de fiction de légalité citoyenne.

L’autonomie ou l’indépendance politique (et économique) d’une zone géographique délimitée par une frontière n’est pas un préalable à la survie d’une langue minoritaire, à condition, évidemment de ne pas avoir à faire à des imbéciles (et il n’en manque pas parmi les prétendus "souverainistes anti-communautaristes").

• Pour changer ce monde fou du capitalisme financier transnational, donnons-nous la main, faisons vivre l’internationalisme par nos propres langues maternelles plutôt que de nous replier chacun dans nos spécificités communautaires.

6) Alors, oui, salut à toi, quelle que soit ta langue maternelle minoritaire, que tu parles aymara, kurde, berbère, acadien, kanak, tamoul, sioux, inuit, ouighour, catalan, pygmée, aïnou, tchetchène, mapuche, hazara, zapotèque, ossète, basque, pawnee, algonquin ou apache, arménien, arawak, soninké, tsigane, maori, quechua, cherokee, maya, chiracahua, juif, pipil, dakota, ingoutche, abkhaze, navajo…tchouvache, totonaque, tzotzil, môn, mazotèque, herero, dakota, cree, tabassaran, gagaouze, comanche, chol, baoulé, arakhan, cheyenne, shan, chiacahua, huaxtèque, inga, jivaro, kachin... etc, etc

Oui, nos anciens ont le droit de mourir en pouvant être compris par quelqu’un lorsqu’ils demandent de l’eau ou un pot de chambre. J’ai vécu cette situation plusieurs fois.

La solidarité humaine constitue le plus beau patrimoine de l’humanité, les langues populaires en sont une expression magnifique et irremplaçable.

Jacques Serieys

La perte, pour quelqu’un, de l’usage de sa langue constitue une violence symbolique profonde (Discours d’ouverture de la séance solennelle de création du Conseil de la langue corse, par Dumenicu Bucchini, président Front de Gauche de l’assemblée de Corse )


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