Afrique du Sud : Langues et domination

jeudi 2 août 2018.
 

- L’Afrique du Sud en 1976
- Le massacre de Soweto
- La politique linguistique de l’ANC
- Onze langues reconnues dominantes
- Communautarisme blanc d’apartheid et communautarisme noir

A) L’Afrique du Sud en 1976

L’Afrique du Sud vit alors sous un régime d’apartheid, c’est à dire une société fondée sur le racisme. Les 67% de Noirs sont parqués dans des bantoustans, minuscules et dépourvus de richesses (y compris du point de vue agricole). Les 21% de Blancs (Africaneers et anglophones) se réservent la quasi totalité de la superficie, les meilleures terres, les richesses naturelles...

Les groupes politiquement dominants trouvent toujours des justifications à l’assujettissement des opprimés. Ainsi, le régime de Pretoria théorise devant l’opinion internationale qu’il promeut un « développement séparé » des diverses communautés du pays (Blancs, Bantous, 9% de métis, 3% d’Asiatiques...).

Comme toujours, la question de la langue révèle les rapports historiques de domination. Ainsi, en 1974, un décret impose l’afrikaan comme langue d’enseignement pour les mathématiques, l’arithmétique et les études sociales. L’anglais sera la langue d’enseignement pour les sciences en général et les sujets pratiques (comme la ferronnerie ou la couture). L’emploi des langues autochtones sera limité à l’enseignement religieux, la musique et la culture physique  !

Le massacre de Soweto

Une telle décision passe évidemment très mal dans les townships noires, particulièrement pour les jeunes qui se trouvent profondément défavorisés à l’école. Un rassemblement d’élèves est annoncé pour le 16 juin 1976. Environ 20000 affluent au point de ralliement.

La réaction du pouvoir éclaire l’importance décisive de cette question de la langue pour une minorité dominante. L’armée et la police sont déployés. « C’était une marche pacifique, on a dit aux enfants de se disperser et ils ont commencé à chanter Nkosi Sikelele (hymne des mouvements de libération sud-africains). La police a reçu l’ordre de tirer » ( Sam Nzima, journaliste). Les photos d’époque montrent des policiers souriants, fiers de leur rôle en tirant ainsi sur des enfants. L’un des premiers à tomber est un gamin de 12 ans, Hector Pieterson. Le bilan officiel fait état de 550 morts mais les organisations anti-apartheid ont toujours affirmé que le total se comptait par milliers.

16 juin 1976 Massacre de lycéens à Soweto (au moins 575 morts)

La politique linguistique de l’ANC

En 1994, le Congrès national africain (ANC) accède au pouvoir politique avec Nelson Mandela. Que devait-il faire du point de vue linguistique dans un état aussi plurilingue ? selon le principe connu de la fin du 19ème siècle (Une nation, un Etat, une langue) il devrait imposer le zoulou, langue la plus parlée du pays.

L’ANC a choisi une autre voie, essayant de faire correspondre la langue reconnue "dominante" avec la langue effectivement parlée "à la maison" dans un territoire donné. Comment choisir cette langue ? Est dominante la langue parlée à la maison par plus de 50 % de la population ou par plus de 33 % si aucune autre langue n’atteint plus de 25 %.

Onze langues reconnues dominantes

Onze langues ont donc été reconnues comme "dominantes" dans certaines parties du territoire :

- Zoulou 11 587 374 locuteurs (22,7 %)

- Xhosa 8 154 258 (16,0 %)

- Afrikaans 6 855 082 (13,5 % )

- Anglais 4 892 623 (9,6 %)

- Sotho du Nord 4 618 576 (9,1 %)

- Tswana 4 067 248 (8,0 %)

- Sotho du Sud 3 849 563 (7,6 %)

- Tsonga 2 277 148 (4,5 %)

- Swati 1 297 046 (2,5 %)

- Venda 1 209 388 (2,4 %)

- Ndébélé du Sud 1 090 223 (2,1 %)

Premier bilan

Sur le plan linguistique comme sur d’autres, l’ANC a prouvé la réalité de son orientation pour des institutions non raciales de l’Afrique du Sud.

Il est étonnant de constater que la langue africaan et l’anglais ont plus progressé avec ce système que sous l’apartheid. De 2001 à 2011, le nombre de personnes dont l’africaan est la langue dominante a progressé de 14,58% ; pour l’anglais, la progression est de 33,21%. Le Zoulou n’a progressé que de 8,53% et le Xhosa (langue de Mandela et Thabo Mbeki, premiers présidents) de 3,13%.

Communautarisme blanc d’apartheid et communautarisme noir

A l’époque du massacre de Soweto, le Mouvement de la conscience noire créé par Steve Biko, dispute à l’ANC l’hégémonie idéologique dans les populations bantous. « Le principe de base de la Conscience noire est le rejet par l’homme noir du système de valeurs qui veut faire de lui un étranger dans son propre pays et qui détruit jusqu’à sa dignité humaine », affirmait le leader charismatique du mouvement, en 1976.

Le décret linguistique racialiste de 1994 a contribué au développement du SASO et du Mouvement de la conscience noire de Steve Biko qui milite depuis 1968 pour un mouvement exclusivement noir luttant contre toutes les formes de domination blanche.

L’infâme communautarisme blanc du régime d’apartheid donne toute sa mesure en arrêtant, torturant et assassinant Steve Biko. Aux questions de la députée libérale Helen Suzman sur la mort de Biko, la réponse du ministre de la justice, Jimmy Kruger, résonne à travers le monde entier : « la mort de Steve Biko me laisse froid ». Les policiers concernés ne reçoivent qu’un blâme dans un premier temps alors que les médecins impliqués sont pris à partie par leurs collègues. La police finit par avouer le meurtre de Steve Biko à la Commission Vérité et Réconciliation à la fin des années 1990. Le 7 octobre 2003, soit près de dix ans après l’avènement d’un régime multiracial en Afrique du Sud, la justice sud-africaine renonce à poursuivre les cinq policiers pour manque de preuves et absence de témoins, nouvel épisode habituel du lien entre justice et police en faveur des dominants contre les opprimés.

Le communautarisme noir était une impasse, mais la politique de "réconciliation" menée par Nelson Mandela en faveur d’une Afrique du Sud multiraciale et pleinement démocratique aussi.

Il est évident que les familles capitalistes blanches sont gardé leur main mise sur l’économie du pays.

Il est évident que le sort économique et social des populations noires des townships n’a guère progressé par la politique linguistique de l’ANC.

Il est évident que le capital financier international a continué à profiter d’une énorme dette odieuse contractée par le régime d’apartheid et que Mandela aurait dû faire annuler.

Dette odieuse : le cas de l’Afrique du Sud

Il est évident que le FMI et la Banque mondiale que le FMI et la Banque mondiale appliquent une politique consciente de protection des nantis (essentiellement blancs) au détriment des plus pauvres (essentiellement noirs) et cela, dans la ligne du plus pur néolibéralisme.

Annuler la dette, traduire le FMI et la Banque mondiale devant la justice internationale, voilà des objectifs justes et nécessaires, bien au-delà des questions linguistiques.

Jacques Serieys


Signatures: 0
Répondre à cet article

Forum

Date Nom Message