Au cinéma ce soir : la Petite Voleuse

lundi 11 mai 2015.
 

En deux mots, la Petite Voleuse, ce serait comme une espèce de petite frangine d’Antoine Doinel, des « Quatre cents coups » qui vivrait en Normandie, et en même temps, une grande sœur de « l’Effrontée » du même Miller et avec la même actrice, la magnifique Charlotte Gainsbourg. Il faut la voir pleurer devant les actualités au cinéma, quand elle reconnaît son amoureux qui s’embarque pour l’Indochine pour savoir ce que veut dire le mot détresse.

Cette fille-là, début des années cinquante, vit à la campagne chez une tante. Les premières images, docu d’époque, nous lancent un peu sur une piste façon mère tondue à la Libération, que du bonheur, donc (tiens, faudra qu’on en parle, un jour des redresseurs de torts de ce joli temps-là...). Dire qu’elle se rêve une autre vie, c’est une évidence, alors, pour sortir du marigot ambiant, elle pique un peu à droite à gauche des objets sans grande valeur, qu’elle planque sous son lit ou sous ses jupes, elle se déguise en dame pour aller pleurer au ciné, elle se rêve autre, ailleurs, autrement. C’est une pauvre existence, et c’est une fille comme plein d’autres. Elle « se place », comme on disait en ce temps-là, chez des bourgeois, pas bien méchants, pas méchants du tout d’ailleurs, mais maladroits, la patronne s’appelle Séverine et elle est bien belle avec ses robes et ses bijoux, alors fatalement, la petite ça lui fait envie, fatal.

De ciné en ciné, elle trouve un type pour l’initier aux choses de la vie, de l’amour. Un type bien plus âgé, bien assis dans la vie, qui se ronge les doigts jusqu’au coude de dormir avec une petite comme ça. Voilà pour l’amant de tête, il y a aussi un amant de cœur, un joli garçon, juste assez voyou pour la séduire, et l’aimer, c’est vrai, et continuer une histoire de fauche et de jeunesse. Ils se carapatent au bord de la mer (des vues de la Hague à vous couper le souffle, Omonville un bijou de patelin, qui vous donne envie d’aller y voir, c’est le village de Prévert, tout se tient, Prévert et sa chasse à l’enfant...). Bien sûr, tout ça va mal finir, mal, ou moins mal, à vous de voir...

On croise une faiseuse d’anges, la guerre d’Indochine, des maisons de correction pour filles rebelles en blouse à carreaux, des balades en rang par deux dans des villages hostiles, des chansons qui vous parlent (l’amant de Saint-Jean, inévitable, comme un fil rouge qui te ramène à d’autres images... la petite hirondelle qui va causer à toutes celles qui ont traîné leurs espadrilles en colo, dans ce temps-là... ), la passion du cinéma, et puis cette tendresse de Miller pour les enfants, les ados, cette façon unique de les filmer. Mais, vous vous dîtes, je vous entends, tu es sûre que c’est bien de Miller, ce film ? Ça pourrait être du Truffaut, non ? Ton amant de Saint-Jean, on ne l’a pas déjà croisé dans le « Dernier Métro » ?

Non non, promis, c’est bien du Miller pur jus, mais la parenté n’est pas rêvée, il y a même une astuce d’enfer, que voilà : l’histoire, elle a été écrite par Truffaut, et il n’a pas eu le temps de la tourner, alors fils fidèle, ou plutôt frère attentif, Claude Miller l’a reprise, et filmée non pas « à la manière de ... » , trop facile, mais avec ses yeux à lui, et ce respect infini de l’enfance, et cette bienveillance absolue des écarts inévitables quand on ne naît pas dans les beaux quartiers, qu’ils ont si bien partagés. Ce n’est pas un succédané de, ce n’est pas une copie de, ce n’est pas un essai de faire mieux que le maître, c’est un vrai film, sur une jeune fille des années cinquante, une belle figure de cinéma, une petite nana qui nous ressemble, c’est tout simplement un très grand film, comme seul le cinéma français sait nous en fabriquer (aïe ! aïe ! aïe ! voilà que je tombe dans l’autosatisfaction à drapeau tricolore, à présent ! gaffe ! C’est parfois dangereux ce genre de dérive).

brigitte blang


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