Luther, inspirateur de la Réforme protestante

mardi 17 avril 2018.
 

1) Martin Luther, un moine qui croit en la religion chrétienne comme porteuse de l’Evangile (J. Serieys)

Luther est un religieux d’engagement. En un siècle d’intolérance et de bûchers, il se permet de dénoncer la papauté qui trafique "des terrains au Paradis" contre de l’argent, c’est à dire qui prétend remettre des péchés aux riches lui faisant des dons.

Martin Luther, naît le 10 novembre 1483 à Eisleben (Saxe-Anhalt, Allemagne). Son père réussit dans les affaires et devient exploitant d’une mine de cuivre ainsi que d’une fonderie ce qui lui permet de faire suivre des études à son fils, études primaires et secondaires puis université en 1501 (droit puis théologie philosophie).

Contre les espoirs de sa famille et malgré ses tuteurs enseignants, Martin Luther choisit de devenir moine de la confrérie augustinienne, ce qui correspond à ses idées, très critiques sur les potentialités de la Raison mais valorisant la seule Révélation divine. Prêtre en 1507 puis docteur en théologie en 1512, il occupe la chaire d’enseignement biblique à l’université de Wittemberg.

Ses lectures et ses recherches l’amènent à mettre en doute la justesse de certaines pratiques peu évangéliques de l’Eglise catholique comme les Indulgences (promesse de rémission de péchés en échange de dons à la papauté).

Il aurait affiché ses célèbres 95 thèses le 31 octobre 1517, veille de la Toussaint, sur les portes de l’église de Wittemberg. Elles dénoncent les Indulgences de façon implacable ; ci-dessous quelques extraits.

Les prédicateurs des indulgences se trompent quand ils disent que les indulgences du Pape délivrent l’homme de toutes les peines et le sauvent. Ainsi cette magnifique et universelle promesse de la rémission de toutes les peines accordées à tous sans distinction, trompe nécessairement la majeure partie du peuple... Tout chrétien vraiment contrit a droit à la rémission entière de la peine et du péché, même sans lettre d’indulgences...

Il faut prêcher avec prudence les indulgences du Pape, afin que le peuple ne vienne pas à s’imaginer qu’elles sont préférables aux bonnes œuvres de la charité. Il faut enseigner aux chrétiens que celui qui donne aux pauvres ou prête aux nécessiteux fait mieux que s’il achetait des indulgences... C’est faire injure à la Parole de Dieu que d’employer dans un sermon autant et même plus de temps à prêcher les indulgences qu’à annoncer cette Parole... Le véritable trésor de l’Église, c’est le très-saint Évangile de la gloire et de la grâce de Dieu. Les trésors des indulgences sont des filets avec lesquels on pêche maintenant les richesses des hommes. Les indulgences dont les prédicateurs vantent et exaltent les mérites ont le très grand mérite de rapporter de l’argent. . Il faut exhorter les chrétiens à s’appliquer à suivre Christ leur chef à travers les peines, la mort et l’enfer. Et à entrer au ciel par beaucoup de tribulations plutôt que de se reposer sur la sécurité d’une fausse paix. »

2) Pourquoi Luther mérite notre attention (J. Serieys)

Luther mérite d’être connu et lu pour au moins trois raisons :

- le rôle de ses écrits dans l’explosion de mouvements populaires révolutionnaires durant le demi-siècle après leur parution

- sa compréhension des Evangiles et du christianisme primitif comme proposant une société de partage, de solidarité, d’humanité, de communication totalement opposée à l’égoïsme, totalement opposée à l’enrichissement personnel au détriment d’autrui et de la société.

- son influence sur la philosophie allemande (Fichte, Kant...) et sur les sources du socialisme

- son opposition à la papauté et à sa pratique des Indulgences qui virent “le clergé vendre des terrains au Paradis” et cela contre l’argent sonnant et trébuchant. Or, comment un chrétien pourrait-il croire qu’on a la capacité et qu’on a le droit de faire commerce des âmes, d’acheter son salut ? Et comment un tel commerce ne ferait-il pas l’avantage des puissants et des possédants ? Qu’on ne s’y trompe donc pas. L’argent aliène l’homme et déshumanise le monde, introduisant par le commerce une inégalité touchant les conditions d’accès au salut. Là n’est pas, on s’en doute, la seule raison pour laquelle Luther pourra être considéré comme l’origine profonde, religieuse et métaphysique du socialisme. (Claude Obadia, professeur agrégé de philosophie)

Jean Jaurès, aussi, a bien vu l’importance historique de la démarche critique de Luther en matière de référence idéologique religieuse. « Les théologiens se sont mis à philosopher, à partir de Luther, en posant, comme base de la foi et presque comme la foi elle-même, la liberté d’interpréter et de commenter. »

Il voit même dans la pensée de Luther un élément ayant contribué à la conception du socialisme.

3) Martin Luther vu par Jean Jaurès (extraits de « Les origines du socialisme allemand »)

Nous trouvons déjà le socialisme inclus dans la doctrine et les écrits de Luther... Le but immédiat de Luther n’était pas de réformer la société civile, mais l’état mental, la conscience et la foi.

Néanmoins, inconsciemment, et malgré lui, il bouleversait par ses doctrines l’ordre présent de la Germanie. La terré est dans le ciel et comme mêlée au ciel. Celui qui renouvelle le ciel, rénove la terre. Aussi Luther en poursuivant seulement l’égalité chrétienne, préparait et assurait également les voies à l’égalité civile.

D’abord, en annonçant aux serfs et à tous les pauvres écrasés par l’orgueilleuse cupidité des puissants la chute, de l’Église romaine, qui défendait ces puissants et ces insolents, il leur prédisait et promettait pour ainsi dire la défaite et la ruine des princes et des tyrans eux-mêmes. Toi, pauvre homme, toi, misérable plèbe, les comtes, les ducs et les princes t’oppriment. Or, qu’y a-t-il sur la terre de plus puissant et de plus avide que le pape lui-même ? A la vérité, le pape flagellé par Luther, c’est-à-dire par un moine sans défense n’est déjà plus le représentant du Christ, mais l’Antéchrist ; presque toute l’Allemagne le déteste et rompt le joug romain. Et avec le pape, avec le diabolique pontife, tous les ministres du pape sont culbutés par le ridicule ; les cardinaux s’évanouissent, à la première lueur de la vérité, comme des fantômes rouges brillant dans une nuit diabolique ; les archevêques et les évêques tremblent et se cachent ; les monastères se vident comme l’on déserte les théâtres, lorsque la comédie est finie. Lève-toi donc, pauvre homme, et espère, car l’Église romaine était comme un modèle et un appui pour toutes les tyrannies ; le tuteur enlevé, tout l’édifice d’iniquité et de misère s’effondre ; voilà ce que notifiait Luther sans le dire ; et dans le son de ces paroles, que seuls la Foi et le Christ faisaient retentir, les plèbes malheureuses reconnaissaient pour ainsi dire leurs pensées les plus intimes.

Quelle était cette égalité parfaite et absolue de tous les chrétiens ? C’est la disparition des laïques soumis, des prêtres hautains s’arrogeant certains rapports particulièrement amicaux avec Dieu : quiconque est chrétien c’est-à-dire a été baptisé au .nom du. Christ, a plein droit de lire, de commenter et de prêcher les paroles divines.

Tout chrétien est prêtre. Lorsqu’à une époque récente le. suffrage universel fut décrété en France, beaucoup trouvèrent cette politique trop téméraire et comme monstrueuse. Combien Luther était plus audacieux, lui qui décrétait le sacerdoce’ universel — De nos jours, si tous les hommes sentaient au fond de leur coeur, et, comme le dit Hamlet dans le « coeur de leur coeur », que l’égalité entre tous les esprits, toutes les consciences est d’essence divine, ils ne supporteraient pas un seul jour l’écrasement de toutes les âmes humaines sous le poids de la misère, leur dégénérescence, loin des lumières de la vérité, et des joies de la fraternité. La plupart des hommes ont, en effet, le nom d’hommes, mais ne sont en réalité que des bêtes de somme. Or qui voudrait conférer le sacerdoce à des bêtes de somme ?

De ,même pour Luther, les sacrements n’avaient de valeur que par la parfaite égalité et communion des chrétiens. La messe privée, dans laquelle seul le prêtre offre le sacrifice pour lui seul, est une impiété et une usurpation. La messe véritablement divine n’est pas un sacrifice, mais une communion. Lorsque le prêtre est seul à manger le. pain, à boire le vin, ce n’est plus la communion mais la solitude. Quelle est cette superbe présomption par laquelle les prêtres attribuent Dieu à eux seuls ? Pourquoi se ré- servent-ils le pain et le vin, et accordent-ils seulement une peu de ce pain (l’hostie) aux laïques ?

Pourquoi à eux Dieu tout entier,"et aux autres la moitié de Dieu ? Dans toutes les messes célébrées par les prêtres, le pain était divin, parce qu’il était partagé avec les chrétiens présents ; au contraire le vin restait vin d’essence et d’apparence, parce qu’il était réservé au prêtre orgueilleux. Là est seulement Dieu où subsistent l’égalité et la fraternité chrétienne... Merveilleuse source à la vérité de l’égalité même civile.

Mais laissons la théologie et abordons de plus près la philosophie pure. Quel est le sentiment de Luther sur le libre arbitre, sur la nature ? Le socialisme dépend de là définition du libre arbitre et de la nature. En effet, pour ce qui regarde le libre arbitre, si l’Homme est par lui-même pleinement et absolument libre et apte à accomplir le bien en quoi importe-t-il de l’aider et de corriger l’ordre des choses et la condition des citoyens de manière à ce que la lumière de la vérité brille toujours chez l’homme et que l’amour du bien et du juste y soit fortifié ? Si chacun dépend seulement de soi et ne vaut qu’en soi et par soi, il n’y a pas lieu dé se soucier de l’ordre universel des choses et de la vie humaine. Si au contraire, l’homme est seulement libre, lorsque la vérité l’illumine et que la justice le façonne, celui qui allie la vérité et la justice aux choses humaines, celui-là affermit et rehausse chez chaque homme sa propre liberté intime. Et elle n’est pas opposée au socialisme la définition qui fait dépendre le libre arbitre de la vérité et de l’équité.

Luther niait le libre arbitre ; se servant, selon son habitude, de mots presque violents, il prétendait que le jugement de l’homme était l’esclave de Dieu, Quoi de plus frêle que l’homme corrompu et courbé sous le péché originel ? Si l’homme s’appartenait, il n’appartiendrait pas à Dieu ? La puissance, la souveraineté ne se partagent pas avec Dieu. Ou bien Dieu ; n’est rien chez l’homme ; ou bien l’homme est nul avant l’apparition de Dieu. Par ses propres forces, l’homme ne sait ni fuir le bien, s’il est dans le bien, ni s’évader du mal, s’il est dans le mal. La volonté humaine ressemble à une bête de trait et, selon qu’elle est montée par le Diable ou par Dieu, elle véhicule Dieu ou le Diable,. Par elle-même elle ne peut ni charger Dieu ni le Diable, ni les renverser. L’homme n’a la faculté du changement ni en mieux ni en pire. Le jugement est asservi ; mais l’âme elle-même n’est pas esclave, puisque sa nature est précisément de ne pas se gouverner elle-même, elle ne souffre donc pas de violence, elle obéit simplement à sa nature.

Qu’est-ce donc que ce libre arbitre que quelques-uns attribuent à l’homme ? Est-il parfait et absolu ? Alors ils nient Dieu et l’isolent de l’homme. Si au contraire de leur définition du libre arbitre de l’homme découle pour lui la nécessité pour accomplir le bien, dusecours de la grâce et de l’aide de Dieu, n’est-ce pas là une amère raillerie pour le malheureux tourmenté par une fierté falsifiée, -r- Toi » si tu es pauvre, si tu es riche, tu ne l’es qu’autant que cela plaît à Dieu I Toi, esclave chargé de chaînes, tu seras roi, pour peu seulement que cela plaise à Dieu O pauvre richesse ! 0 captive liberté ! 0 puissance asservie l N’est-il pas mieux que notre servitude vienne de. Dieu, afin que par elle, en nous confiant au Christ, nous devenions libres ? Dira-t-on que les promesses de Dieu sont vaines, que vaines sont ses menaces, si l’homme n’est pas libre ? Mais dans les courses olympiques, la couronne étant promise à tous, cependant tous ne devaient pas la remporter, L’homme ne peut accomplir les prescriptions divines par son seul mérite. Nous ne pouvons faire tout ce que nous devons. Pourtant,,n’est-il pas inique que Dieu veuille la mort du pécheur, si c’est lui-même qui a mis le péché dans l’homme ? Dieu est invisible et sa volonté impénétrable. Il faut distinguer entre Dieu révélé et Dieu caché, c’est-à-dire entre le verbe de Dieu et Dieu lui-même. Dieu par son Verbe appelle tous les hommes au salut ; mais Dieu, par sa Volonté, pousse ceux-ci vers le salut, ceux-là vers la mort.

Et cela n’est pas injuste, car nous ne possédons pas la véritable mesure de Dieu et les règles de sa justice. Il y a trois degrés de la vérité, et comme trois lumières, la lumière naturelle, la lumière de la grâce et la lumière de la gloire divine,— Avec les lumières naturelles, nous sommes offusqués de voir le plus souvent tout réussir dans cette vie terrestre à l’homme méchant et impie ; mais avec les lumières de la grâce, nous apercevons que la vie terrestre n’est qu’une parcelle de la vie humaine, et qu’au- delà de celle-ci une récompense est réservée au juste, un châtiment à l’impie.

Pourquoi Dieu a-t-il prédestiné celui-ci au bien, celui-là au mal ? Avec les lumières de la grâce, nous ne comprenons pas clairement, et nous balbutions témérairement que la justice est violée. Mais lorsqu’il nous sera donné de pénétrer dans les profondeurs de la gloire éclatante de Dieu invisible, alors la divine volonté nous apparaîtra pleinement juste et bonne. Donc Dieu fait tout en nous, et nous ne valons rien si ce n’est par la vertu de Dieu.

Tout d’abord nous nous étonnons que ce Luther, qui a secoué le joug de Rome et délivré l’âme de l’homme de toute domination extérieure et étrangère, soumette tellement la volonté humaine au joug divin qu’il arrive à proclamer l’asservissement du jugement. Mais Dieu n’est pas une force extérieure et étrangère ; il se manifeste comme le souffle intime de la conscience. Quand il enlevait à la conscience humaine l’appui extérieur de l’Église romaine, Luther pensait à lui donner comme support Dieu lui-même. D’ailleurs relisez l’histoire, vous verrez que philosophes ou théologiens, tous ceux qui ont livré l’homme intime à Dieu, l’ont préservé de tout contact avec une force de domination humaine. Ainsi les stoïciens, ainsi les jansénistes. Au contraire, les jésuites qui ont défendu la plénitude du libre arbitre chargeaient l’âme pseudo-libre des chaînes extérieures.

Au point de vue socialiste, ceux qui proclament le néant d’une liberté abstraite et de pure indifférence et affirment que l’homme est seulement libre en obéissant à Dieu, ceux qui en philosophie et en théologie rejettent une fausse et menteuse image de la liberté, ceux-là en économie politique répudient la vaine image d’une liberté qui n’a que le nom de liberté et non sa substance réelle. — Celui-là seulement est libre, à dit Louis Blanc, qui non seulement a le droit, mais encore la faculté et le pouvoir d’agir. — Nous Français, nous considérons plus souvent, tant en philosophie qu’en économie, chaque volonté d’une façon abstraite, séparée et isolée de tout ordre de faits, comme se suffisant elle-même » le pouvoir en tant que pouvoir ; puis nous soutenons que tous les hommes sont également libres, De là cette sentence économique : « Chacun pour soi. »

Au contraire, les Allemands ont l’habitude de rattacher chaque volonté individuelle à l’ordre universel des choses divines.et humaines. La volonté humaine vaut seulement par Dieu ; et dans l’État la liberté politique ne vaut que selon la justice qui aura été ordonnée entre les citoyens par l’État lui-même.

Emmanuel Kant lui-même, bien qu’il ait déclaré la volonté humaine absolument libre, n’a pas défini la liberté comme une vaine faculté de pouvoir choisir entre des motifs contraires ; il l’a fondée sur le devoir universel. Est libre l’homme qui voit le devoir identique pour lui comme pour toutes les créatures raisonnables.

Chaque homme est libre par cette loi morale, dont l’importance domine toute l’humanité, la terre et le ciel. —Quoi d’étonnant, si, après avoir placé la liberté morale dans la loi morale, les Allemands font reposer la liberté civile sur la loi civile. Ceux-là même qui confondent la liberté morale avec le devoir, confondront la liberté civile avec la justice et ils proclameront énergiquement le néant de la liberté sans la justice, — Par conséquent, lorsqu’il n’a pas voulu dégager et abstraire la volonté humaine de la divinité, Luther a esquissé cette conception de la liberté vraie, qui en économie politique deviendra le socialisme. De même, la doctrine de Luther sur la nature des choses converge vers le socialisme. Ceux qui en Économique résistent au Socialisme affirment plus souvent que la nature des choses est,en soi excellente et la meilleure possible. Dans l’univers, nous avons les harmonies divines, dans la société civile, les harmonies économiques, Suivons seulement la nature qui par le mécanisme de ses propres lois effectue tout le bien possible ; ne provoquons pas ion évanouissement par une audace et une volonté téméraire. Luther » au contraire, répète que la nature a été saisie et corrompue par lé péché ; il n’est pas naturel que l’homme privé de secours puisse vivre selon la justice. Le monde lui-même a succombé, a dépéri sous le poids du péché. Le soleil ne resplendit plus comme avant le péché ; les bêtes elles-mêmes ont perdu leur innocence première ; dans l’État, dans le monde tout a été infecté par la contagion du mal, Quelle est donc l’attitude de ceux qui s’efforcent d’écarter l’avènement de nouvelles lois justicières d’un nouvel ordre de choses plus équitable, et qui s’écrient : « Cela n’est pas dans les habitudes ; c’est contraire aux coutumes ; cela ne s’adapte pas à la nature des choses. » Ne prennent-ils pas eux-mêmes, ne proposent-ils pas aux autres une nature corrompue comme la règle de la justice ? Si le monde est en désaccord avec la justice, ce n’est pas la justice qu’il faut immoler, c’est le monde qu’il faut sacrifier.

Et Luther emporté s’écrie de toutes ses forces : « Que le monde périsse, place à la justice l » Par monde, il faut entendre la corruption du monde présent* Car, de même que Luther n’a pas voulu abstraire et isoler la volonté humaine de la divinité, de même il se refuse à séparer et à isoler la justice de la nature même des choses et du monde visible. La justice ne s’accomplira pas en dehors de là nature des choses et du monde visible, mais dans le monde lui-même corrigé et amendé, La justice ne resplendira pas dans les froides régions de la mort, mais dans la vie elle-même ; elle se mêlera pour ainsi dire à la lumière du soleil visible.

L’ordre des choses et l’ordre de la justice s’enveloppent et s’entrelacent à ce point que la nature pâtit de tout ce que souffre la justice. Si la justice s’obscurcit, le monde s’affaiblit, et dépérit. De même que la nature s’écroule à la suite de l’âme dans les mortelles ténèbres de l’ignorance et de la méchanceté, de même, à la suite de la rénovation de l’âme revivifiée par le Christ, le monde se retrempera et se libérera de la mort, du péché, de l’ignorance et de la nuit. Qu’est le Christ si ce n’est Dieu lui-même présent dans la nature des choses et le monde visible ? Dieu n’est-il pas partout, « même dans l’égoût et les entrailles des animaux » ? De vains et frivoles théologiens ; comme Origène, qui, à la façon des philosophes grecs, errent sans cesse dans les abstractions, s’épuisent en subtilités et convertissent en symboles et en figures toutes les véritables réalités, tous les faits vrais du monde visible narrés par les écritures

- Ceux-là Luther (dans ses commentaires de la Genèse) les apostrophe violemment, Le Paradis n’est pas une région idéale de la pensée, mais un jardin véritable, spacieux et fleuri, et tourné vers l’Orient, Véritable aussi était l’Arbre de Vie, par lequel sans autres aliments, les forces se reconstituaient ; ou plutôt il était une forêt d’où la race humaine multipliée pouvait extraire la vie. Ainsi à la nature même des choses sera mêlée la virtualité du Diable ou celle dé Dieu ; et ce n’est pas dans des régions ignorées ou fictives, niais dans le monde lui-même que ces deux puissances luttent/pour le bien et mal.

C’est pourquoi tout le monde est impliqué dans cette lutte entre le bien et le mal, entre là vie et la mort. De même que la mort s’est répandue de l’homme en état de péché, jusqu’à la racine de toute vie, de même la vie de l’homme retrempée dans lé Christ est entraînée vers l’immortalité, imprègne d’immortalité, cornme d’une divine contagion, tout ce qui existe. L’homme ne se réveillera pas seulement immortel, mais encore tout ce qui a été, les animaux eux-mêmes, les plantes elles- mêmes, et toute vie qui s’est évanouie, et tout flot qui a passé, Un nouveau ciel se refera, une nouvelle terre se reformera ; non pas un ciel thêologique, non pas une fan- tasmagorique figure de la terre, mais un ciel vrai, une terre véritable. Il ne faut donc pas dire : La justice est de l’autre monde ou en dehors du monde. Elle brillera un jour sous le soleil des vivants et le ciel visible. En vérité, ne recon- naît-on pas là l’esprit même du socialisme qui s’applique à faire pénétrer la justice, non pas dans les espaces vides et glacés de la mort, mais dans la vie elle-même, et dont la foi embrasse le monde tout entier dans un immense désir de justice,

Dès les ’ premières prédications de Luther, le peuple allemand tout entier, toute la plus misérable populace de l’Allemagne se prit ardemment à désirer et à espérer l’avènement d’une justice parfaite même sur la terre. Elle frappait surtout de sa haine farouche les usuriers, Luther avait envoyé à tous ses porteurs son libellé sur les usures, afin que partout ils condamnassent le prêt à intérêt et invitassent les usuriers à la restitution. Je sais bien qu’à ses origines l’Église avait protesté contre l’iniquité du prêt à intérêt et infligé de sévères condamnations aux laïques comme aux clercs ; que dans la Somme de St-Thomas une scrupuleuse et judicieuse argumentation requiert contre l’iniquité et les abus désastreux du prêt à intérêt.

— Mais dans le livre de Luther apparaît quelque chose de nouveau et d’inédit. La véhémence de ce pamphlet si populaire est telle que l’on semble y entendre les Vociférations de la multitude accablée de souffrances, et qu’il annonce moins un théologien qu’un socialiste et presqu’un démagogue » « L’usure est condamnée par les lois divines et humaines, et c’est pratiquer l’usure que de réclamer ou d’accepter quoi que ce soit pour le service rendu par le prêt à usage. C’est pourquoi, ceux qui, en échange d’un prêt, exigent cinq, six pour cent ou plus, sont des usuriers, et ces idolâtres méritent d’être appelés des adorateurs de l’Avarice, des sectateurs de Mammon, »

Ce texte et ce thème devaient être soigneusement inculqués au peuple par les pasteurs des églises en guise de sermons. Sous aucun prétexte, ils ne devaient omettre d’y insister ni ne laisser détruire cette proposition par des interprétations ou des objections. Ils ne devaient pas s’arrêter devant les clameurs de ceux qui s’écrieraient : Si les choses étaient ainsi, presque tout le monde serait damné, car il n’est presque personne qui ne veuille être indemnisé d’un service rendu, En effet, que pèse la coutume du monde, quand elle fait obstacle au droit, à l’équité et au verbe de Dieu ? Qu’est-ce autre chose que l’injustice et l’iniquité, l’avidité et le penchant à tous les péchés et crimes ? Et n’a-t-eile pas été répandue cette plainte que le monde est mauvais, qu’il doit périr pour faire place à la justice ? Mais quoi, objectent les maîtres usuriers, condamnez-vous le prêt à intérêt ? Est-ce que, selon les circonstances je ne rends pas un grand service, un bienfait signalé en procurant à mon prochain l’usage immédiat de cent pièces d’or, à la condition que le loyer m’en rapporté annuellement cinq, six ou dix ?

Est-ce qu’alors mon prochain ne se croit pas tellement mon obligé qu’il me témoigne une reconnaissance toute particulière. Mais ce n’est pas dé bienfaits, mais de préjudices que l’usurier accable son prochain, absolument de la même façon que s’il l’extorquait par quelque vol ou escroquerie. A la vérité, ce ne sont pas toujours des bienfaits que ces services appelés devoirs de bienveillance humaine. Ainsi l’homme et la femme adultères ont le sentiment de s’être réciproquement rendu une rare affection et des bienfaits particulièrement agréables. Et le diable rend les services les plus signalés à ses adorateurs qui se sont jetés d’eux- mêmes dans la servitude.

Que les usuriers n’insistent pas en disant que personne n’emprunte malgré lui, Car celui qui est déprimé par la pauvreté et la faim n’a déjà plus sa liberté intacte, entière, et c’est en hésitant qu’il se livre à l’usurier, La nature de l’argent n’est pas de porter des fruits, Donc, la fécondation de l’argent est une chose contre nature. En effet, l’argent ne vit pas et ne porte pas de fruits comme l’arbre ou le champ qui chaque année rend plus qu’il n’a reçu et coûté, L’usure est donc un gain honteux, un commerce déshonorant. Les usuriers sont des voleurs qui dépouillent et pillent tranquillement assis dans la quiétude de leur demeure. Bien mieux, ce sont des homicides. Même si nous n’étions pas chrétiens, le jugement de la raison nous dicterait les mêmes conclusions qu’aux païens et nous con- vaincrait que l’usurier est un meurtrier.

En effet celui qui enlève à un autre ce avec quoi il devait se nourrir, qui l’épuisé et le dépouille pour satisfaire son propre appétit, celui-là commet un grand crime, car c’est comme s’il forçait son prochain à mourir de faim et le détruisait radicalement. Voilà les agissements de l’usurier qui ne s’en asseoit pas moins sur des sièges bien rembourrés ; il vit en sécurité au milieu du faste et est accablé de grands honneurs, lorsqu’il pendrait plus justement au gibet et devrait être déchiré et dévoré par autant de corbeaux qu’il a volé de pièces d’or, si seulement leur cadavre pouvait fournir assez de chair pour qu’autant de corbeaux puissent s’y dépecer une nourriture suffisante. Mais au lieu de cela, ce sont les petits larrons qui sont pendus et tous’ ces minuscules voleurs qui n’ont soustrait par hasard qu’une ou deux pièces d’or.

Les richesses amassées par les avares et les usuriers sont aussi vaines, aussi inutiles qu’injustes. Le Prince a juste autant d’aliments et de vêtements qu’il est utile, et après sa mort, il pense ne pas en laisser plus qu’un prysan ou un mendiant. Mais l’amour de l’argent, l’avarice, l’usure amasse, accumule, arrache, amoncelle et thésaurise comme s’il voulait tout consommer et emporter avec lui hors du monde. Cependant il ne retire pas plus de tous ses biens que l’alimentation et le. vêtement. En effet, moyens d’existence ne signifient pas nourriture d’un cheval et comme abri l’étable d’un porc, mais les choses dont chacun a besoin suivant sa situation sociale.

Les avares et les usuriers ne sont pas seulement excités par le désir de la volupté et. d’une vie fastueuse, mais par un indéfinissable esprit de présomptueuse domination sur les autres hommes. Telle est l’insolente arrogance de leur orgueil qu’ils désirent et veulent être des dieux pour les autres hommes. Ces pré- somptueux suivent uniquement l’exemple de leur patron le Diable qui, même dans lé ciel, a voulu pratiquer l’usure, exercer son avarice et s’arroger la divinité ; mais c’est avec peu dé bonheur qu’il a mis en oeuvre, usure, avidité et pillage, car c’est ce qui le perdit et précipita sa chute ; et par l’admirable et inexprimable beauté de Dieu, il devint de tous les ennemis de la Divinité, le plus repoussant, le plus hideux.

Eu présence de la trop lâche indifférence du juge dans la répression de l’usure, peut-être parce qu’il est par certains côtés trop faible pour résister au mal et l’extirper totalement, les ministres der l’Église doivent enseigner le peuple et l’accoutumer à considérer les usuriers comme des diables incarnés. De même, les instituteurs doivent élever les enfants et les jeunes gens, de manière à ce qu’ils" soient soulevés de crainte, de mépris et de dégoût au seul nom d’usure. L’usurier est un épouvantable monstre, plus horrible,- plus dangereux que Cacus lui-même. Si pernicieux, si pestiférés que soient les usuriers, loin d’accepter ces tristes dehors, ils défendent leurs rapines et revendiquent chacune de leurs opérations comme des actes de charitable complaisance ; sous les différents masques dont ils se parent, ils se proclament bons et honnêtes, veulent passer pour tels et vantent leurs bons offices avec une prolixe ostentation, afin que l’on ne puisse apercevoir com- ment « ont été emmenés les boeufs ». (Cacus ne les a-t-il pas fait entrer dans sa caverne à reculons en les traînant par la queue ?) — Qu’Hercule entende le mugissement des boeufs, c’est-à-dire les cris plaintifs des captifs et des opprimés, dont les clameurs implorent à présent les princes et tous les magistrats ; qu’il cherche et recherche Cacus même « in saxis et rupibus », qu’il délivre les boeufs sous- traits par ce monstrueux tyran.

Cacus, en effet, représente cette malfaisante espèce d’hommes dangereux, tels que sont nos pauvres et braves usuriers, qui volent, pillent, escroquent, absorbent et dévorent tout, et pourtant ne veulent pas paraître aussi nuisibles que leurs méfaits. Ils pensent que nul ne pourra les trouver, les découvrir, les saisir, puisque les boeufs ne sont pas entrés dans leur antre, mais y ont été entraînés à reculons par la queue, afin que leurs traces puissent déjouer les recherches et faire croire qu’au contraire les boeufs ont été emmenés. De même les usuriers espèrent aussi pouvoir abuser et duper le monde, comme s’ils donnaient des boeufs au monde, c’est- à-dire beaucoup d’avantages, et prodiguaient les plus grandes utilités, lorsque au contraire, ce sont eux qui accaparent tout pour la satisfaction de leurs voraces appétits.

— Mais, dit l’usurier, je ne prête pas d’argent aux pauvres et aux indigents, mais aux riches qui ont de trop ; _donc je ne cause la perte de personne. — Je t’en prie, très perspicace, très fin usurier, très ingénieux et très délié meurtrier, afin dé mériter d’entendre ma réponse à ton objection, dis-moi à qui tu nuis, à qui tu causes du dommage, qui tu lèses, qui tu opprimes surtout, sur qui tu pèses de préférence. N’est-ce pas aux plus humbles, aux plus pauvres que tu es le plus à charge ;ce sont eux qui sont les plus lésés, les plus opprimés, eux qui, grâce à tes exactions, sont réduits à un tel dénuement, qu’ils ont à peine une obole, une croûte ou petite bouchée de pain, tandis que, grâce à tes manoeuvres, les prix de toutes choses sont enflés, les comestibles, les boissons et tous les objets de première nécessité sont vendus très cher. Est-ce que, poussés à toute extrémité, ceux-là’ne sont pas forcés pour satisfaire l’usurier, de vendre leur maison, leurs champs, leur ferme et tous leurs biens et parfois même leurs propres enfants.

A Rome, à Athènes et dans les autres cités, lorsque des citoyens accablés d’^térêts à payer, devenaient la pro- priété des usuriers, sur qui, je t’en prie, retombait le pré- judice ? Quejs étaient les plus frappés, sinon les plus faibles ? Ils avaient la possibilité de quelques moyens d’existence, mais l’usure leur a tout consommé, tout dévoré jusqu’à leur propre personne tombée dans l’esclavage. Le diable te doit peut-être quelque obligation pour ne pas mettre à nu les indigents et les plus nécessiteux. Cependant comment dépouiller ceux qui n’ont rien ? Nous n’ignorons pas que tu ne prêtes pas ton argent à ceux qui sont absolument dépourvus de tout, Tes manoeuvres réduisent pourtant à la mendicité les riches et ceux auxquels il reste encore quelque chose. ’Tu es en ce monde un dieu si grand, si puissant, que tu peux abaisser les riches au rang des pauvres, supprimer toute différence entre eux, Enfin, combien de pères de famille n’ont pas ou ont à peine une pièce d’or par semaine pour nourrir eux et leurs nombreux enfants ; combien sont-ils ceux auquel leur travail ne suffit pas à l’acquisition du pain quotidien, car ton avarice est la cause du renflement des prix, de la trop grande cherté de toutes choses.

Admirons l’abondance de la moisson socialiste de ce pamphlet de Luther. Ses définitions ne se rapportent pas exactement aux propositions actuelles des socialistes, car aujourd’hui il ne s’agît guère de prêt à intérêt, mais du capital, qui croit et se multiplie dans les affaires, le commerce et l’industrie, grâce au travail des salariés.

De nos jours, l’on appelle surtout usure celle qui consiste à enlever une partie du fruit de son travail, soit à celui dont la sueur féconde une terre qui lui est étrangère, soit à cet ouvrier asservi à des machines d’insolente voracité, — Lorsque Luther parut et lança ses imprécations contre l’usure, les rapports universels dépendaient plus des personnes que des choses ; celui-là prêtait qui donnait à usage un fond de terre à un autre homme, lui fournissait moins la terre qu’aide et protection contre les vagabonds et les voleurs ; le débiteur, c’est-à-dire le colon, le fermier, ne devait pas seulement une partie des fruits de la terre, mais encore respect et fidélité. De même pour ce qui regarde l’industrie, il n’y avait presque pas de machines et les ouvriers n’étaient pas rassemblés dans d’immenses bâtiments, mais dissé- minés dans de petits ateliers, il existait de nombreux petits patrons qui occupaient à peine comme collaborateurs, trois, cinq ou vingt ouvriers,

Dès la découverte du Nouveau-Monde, cette société si calme et presque endormie commença à se désagréger. Les mines du nouveau monde regorgeaient d’argent et presque tous se mirent à désirer de nouvelles richesses et furent pris d’appétits nouveaux. De là, la première appa- rition du pouvoir équivoque de l’argent, diabolique divi- nité tantôt bonne, tantôt mauvaise.

L’Argent n’avait pas encore porté sa domination dans l’industrie, il errait et vagabondait à la recherche de victimes à dévorer, il s’insinuait à travers toutes les fissures, d’une société troublée ; il soufflait l’usure et de nouvelles cupidités sur ce mondé jusqu’alors tranquille et à demi assoupi. Il ne sévissait pas encore sur le régime du Travail, mais sur le prêt. Quand Luther se répand en invectives contre ces premiers essais de domination de l’Argent, il invective l’Argent lui-même.

Par suite de nouvelles voies offertes au négoce par la découverte du nouveau monde, les riches négociants se coalisèrent pour accaparer tout le commerce par la force de l’Argent. Ces associations de marchands comme le dit Luther lui-même, gonflèrent les prix de toutes les choses nécessaires. « Ils étouffent la circulation des céréales, en achetant toutes celles qu’ils espèrent voir hausser les prix, les séquestrent et les amassent, puis prétendent ne vouloir les vendre que là où ils pourront en tirer le prix qu’il leur plaira. Ainsi, ils font la cherté et la rareté des céréales et autres objets de vente ; ils tendent et augmentent le prix du blé, de la farine, de l’orge et autres objets nécessaires à l’alimentation, et précisément en vendant plus cher » ils dépouillent épuisent et dévorent par ces manoeuvres la misérable plèbe, et s’essuient ensuite le visage comme après une belle action. »

Bien que Luther n’ait pas embrassé la question sociale dans son intégralité, il n’en a pas moins posé les bases du Socialisme. Avec une admirable perspicacité, il a vu la puissance reproductive de l’Argent, abandonnée à elle- même, amenant successivement à la pauvreté la plupart des gens aisés ou riches, aggravant même la pauvreté des indigents et des plus faibles.

La grande industrie rejette les petits patrons dans le salariat, afflige les ouvriers eux-mêmes d’une existence plus pénible, plus inquiète. Luther, bien avant le développement de l’industrie, a prévu la fatalité qui pousserait les hommes, si la conscience humaine se ne mettait pas en travers, sous la domination économique d’un petit nombre de privilégiés.

Le premier, Luther a formulé toutes les réponses aux objections faites au socialisme.

— Le socialisme enchaînera-t-il la liberté humaine ? Mais la véritable liberté ne consiste pas dans une hardiesse désordonnée, dans un dérèglement dénaturé, mais dans la communion fraternelle des hommes.

— Est-il illicite et injuste que la loi intervienne dans « les contrats passés entre hommes libres ? » Mais celui qui est plus pauvre n’est pas libre : son premier tyran est la faim ; les conditions de prêt ou de travail qui lui ont été indiquées, il les supporte plus qu’il ne les fait, il les subit plus qu’il ne les accepte, les voulant à la fois et ne les voulant pas.

— Celui qui procure de l’argent ou du travail et prélève ensuite un intérêt ou une part du travail accompli, .comble-t-il de bienfaits son prochain ? Bienfaits bien futiles et bien trompeurs. Le service est nul et contraire à la fois à la vérité, au christianisme et à l’humanité, puisque malgré les plus rudes travaux, le pauvre reste pauvre et rempli d’amertume, puisque malgré une honteuse oisiveté, le riche devient plus riche et plus arrogant.

Karl Marx, dans son livre sur l’Argent, cite souvent Luther, dont il a repris et rajeuni l’argumentation. Il fait surtout honneur à Luther d’avoir mis au jour l’adresse de l’Argent à faire paraître ses absorptions et ses exactions comme des services presque humanitaires, et d’avoir mis en lumière l’âme et comme les derniers replis du coeur de l’argent, lequel vise moins au plaisir, qu’à des limites, qu’à l’arrogance et à la domination. — Imaginez un homme acca- parant toute l’industrie, tout le commerce, et toutes les terres, et demeurant l’unique possesseur et répartiteur de toutes les richesses terrestres. Certes, celui-là ne con- sommera pas plus de boissons, d’aliments ou de courtisanes qu’il n’en faut à une seule personne. Mais il aura beaucoup plus de pouvoir qu’il n’en convient. Il sera le vrai Dieu de la terre. Si l’argent tendait seulement au plaisir, comme vers sa fin unique et naturelle, il s’arrêterait et se rassasierait. Mais il se repaît d’orgueil et de vanité, il est insatiable et n’a ni arrêt ni repos, à moins de resplendir en pleine omnipotence divine. Cela précisément est diabolique, et l’argent lorsqu’il s’arroge lui-même le droit de gouverner et de dominer » est dans la société humaine, la semence du diable.

Dans le mouvement de la Réforme, l’on trouve parmi les contemporains où les disciples de Luther de plus violents réquisitoires contre l’Argent que ceux de Luther lui-même. Ils brûlaient d’établir même dans l’ordre civil et la société terrestre l’égalité absolue des chrétiens. Les pamphlets analysés par Janséns et qui portaient le titre de « Constitution de l’empereur Frédéric » ou de « Réforme de l’empereur Sigismond », définissaient et proposaient la même forme parfaite du socialisme qui s’appelle aujourd’hui collectivisme. Ils voulaient que tous les travaux nécessaires fussent accomplis par les soins de toute la nation, et grâce à la communion des citoyens, et qu’il y eût de grands édifices où toutes les choses nécessaires à la vie auraient été fabriquées socialement et vendues au juste prix. Telle est justement aujourd’hui la doctrine du socialisme allemand, laquelle ne pouvait être mise en pratique au xvie siècle avec une poussière d’industrie disséminée et éparpillée à l’infini à cause de l’absence des machines.

— Quoique se rapprochant davantage du socialisme lui-même, ces pamphlets n’aidèrent pas autant au développement du socialisme allemand que les écrits de Luther, qui répandirent au loin, à travers les nations et les siècles, les violentes clameurs des misérables et les germes de l’égalité chrétienne,

— La Réforme, en accordant solennellement à chacun la liberté d’interpréter et de commenter, puis en libérant simultanément la raison et la conscience, mais en leur donnant les saintes écritures comme fondement, afin que du berceau de la foi la raison montât vers la lumière et la vie, la Réforme prépara la mentalité allemande à l’embrassement des contraires.

5 septembre 1536 Genève au temps de Calvin – Théocratie ou dictature d’une bourgeoisie immature ?

4) De Luther au luthéranisme

La théologie de Luther présentait un caractère progressiste en comparaison du catholicisme féodal théocratique de la papauté.

Le développement du luthéranisme a ouvert une brèche dans le monopole idéologique d’une Eglise conservatrice et des tyrannies qu’elle soutient, brèche par laquelle vont s’engouffrer :

- des révolutions comme celles de Genève et des Pays Bas

- des écrivains et philosophes comme les libertins, les Lumières...

Globalement, l’action Luther peut donc être considérée comme positive à l’échelle de l’histoire. Il serait cependant erroné de ne pas pointer ses faiblesses du point de vue de l’émancipation humaine.

4a) Du contestataire au lèche-bottes

Dès que les thèses de Luther furent connues, elles suscitèrent en Allemagne un mouvement considérable de sympathie que Friedrich Engels décrit parfaitement dans "La guerre des paysans allemands" : "Les thèses de l’augustin de Thuringe firent l’effet de la foudre dans un baril de poudre. Elles donnèrent dès l’abord aux aspirations multiples et contradictoires des chevaliers comme des bourgeois, des paysans comme des plébéiens, des princes avides d’indépendance comme du bas clergé, des sectes mystiques clandestines comme de l’opposition littéraire des érudits et des satiristes burlesques une expression générale commune, autour de laquelle ils se groupèrent avec une rapidité surprenante. Cette alliance soudaine de tous les éléments d’opposition, si courte que fut sa durée, révéla brusquement la force immense du mouvement et le fit progresser d’autant plus rapidement".

Cependant, Luther lui-même rompit avec ses adeptes et appela même les tenants du pouvoir à les exterminer "Il faut les mettre en pièces, les étrangler, les égorger, en secret et publiquement, comme on abat des chiens enragés ! s’écria Luther. C’est pourquoi, mes chers seigneurs, égorgez-les, abattez-les, étranglez-les, libérez ici, sauvez là ! Si vous tombez dans la lutte, vous n’aurez jamais de mort plus sainte ! ". Les milliers de paysans et pauvres furent effectivement massacrés.

4b) De la contestation à l’institutionnalisation

Henri Strohl, luthérien, doyen de la Faculté de théologie protestante de Strasbourg de 1919 à 1945, résume le rôle du prince comme chef religieux de l’Eglise luthérienne : « Les questions de doctrine, de liturgie et de discipline ont été réglées par des ordonnances ecclésiastiques élaborées avec le concours de théologiens mais promulguées au nom de l’autorité civile". Pour ce faire, le seigneur luthérien s’adjoint un surintendant, généralement un pasteur au charisme suffisant pour être accepté par les autres pasteurs. Mais le seigneur demeure chef de l’Église. »

4c) Une religion autoritaire vis à vis de ses fidèles

Henri Strohl donne également des précisions intéressantes sur ce point :

"La discipline ecclésiastique, si chère à Bucer, devait être pratiquée avec sérieux. Si les exhortations des pasteurs et des anciens - nommés jusqu’aujourd’hui "censeurs" - étaient restées sans effet, les indisciplinés devaient être censurés devant l’autel en présence de toute la communauté"(…)"A l’occasion du jubilé de la Réforme en l617, l’ordonnance ecclésiastique de 1576 (où les principes de Bucer étaient à l’honneur) fut élargie et complétée par des mesures policières. Tous les cas d’immoralité étaient sévèrement punis. L’assistance aux prêches était rendue aussi obligatoire pour les adultes que la fréquentation de l’école pour les enfants. Ceux qui ne manifesteraient pas assez de respect pour la Cène en allant au cabaret au sortir de l’église étaient menacés d’emprisonnement. Comme tous ces principes étaient aussi admis par les réformés, les autorités exigèrent que tous les "usages" des luthériens et des réformés (calvinistes, JPR) fussent rendus conformes, nonobstant les différences de doctrine".

"On était réadmis à la Cène (après une exclusion pour indiscipline) qu’après avoir reçu solennellement l’absolution devant l’autel en présence des délégués chargés de veiller à la discipline. Pour entretenir la vigilance, un service d’humiliation et de pénitence devait être organisé une fois par mois (...). Chacun devait s’imposer des règles de sobriété. Pour éviter tout abus, toutes les auberges devaient être fermées au moment du couvre-feu".

4d) Un héritage ambigu

Luther dénonce Rome et la papauté dans des termes violents "la chaire de pestilence, (…), la Babylone maudite, la Grande Prostituée que l’on pet comprendre dans le contexte du début 16ème siècle. Cependant, le christianisme de Rome était porteur d’une dimension universelle, Luther se laisse aller fréquemment à une valorisation nationale de l’Allemagne qui sera reprise plus tard par des courants pangermanistes.

Jacques Pirenne résume ainsi le luthéranisme national : "Dans l’Ancien Testament –jusqu’à l’époque de l’Exil- la religion juive possède un caractère essentiellement national qui correspondait très exactement à la notion de la religion nationale que le luthérianisme avait adaptée à la structure sociale, d’origine tribale, de l’Allemagne. L’influence de l’Ancien Testament ne pouvait que renforcer la conception, nécessairement engendrée par le caractère national de la religion, la conception du peuple "élu", idée qui domine l’histoire juive comme elle sera à la base de l’hégélianisme et de la thèse du Herrenvolk"


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