Marseille : du développement économique (18ème siècle) à la Révolution française (Jaurès HS6)

samedi 2 septembre 2017.
 

Marseille au 18ème siècle : un puissant développement économique génère une bourgeoisie riche et fière

A Marseille, pendant le dix-septième et le dix-huitième siècle, même progression des affaires et de la richesse qu’à Bordeaux. Depuis que Louis XIV, en 1660, y était entré par la brèche et que les consuls avaient dû remettre à Mazarin comme trophée de victoire, leurs chaperons rouges à liséré blanc, la ville avait perdu ses franchises communales : et en fait, par l’intermédiaire d’un petit groupe de nobles et de notables bourgeois, banquiers ou marchands, elle était administrée par le Roi. Mais jusque dans cette centralisation d’ancien régime, elle gardait comme une puissance continue de vibration et d’agitation, une extraordinaire faculté d’enthousiasme et de colère. Pourtant, pendant les deux derniers siècles de l’ancien régime, c’est surtout dans les entreprises hardies du négoce, de la banque, de l’industrie, que Marseille dépense sa merveilleuse fougue.

Elle est en rapport d’affaires avec tout ce monde méditerranéen et oriental, traversé encore d’autant de corsaires que de marchands, et plus d’une fois son négoce ressemble à une bataille.

Une sorte d’imprévu guerrier mêlé à l’imprévu des affaires tient en éveil et en émoi les imaginations et les cœurs. Mais au travers des accidents et des aventures se développe un mouvement d’échanges continu et croissant. Les importations et exportations les plus considérables se faisaient à Smyrne, à Constantinople, à Salonique, à Alexandrie d’Égypte, à Alep. Des citoyens de Marseille comme Peyssonnel adressaient à leur ville les mémoires les plus minutieux sur le commerce du Levant, sur Constantinople, la Syrie, la Bulgarie, la Valachie. Entre Marseille et Tunis, Alger, le Maroc, les rapports étaient incessants.

Mais c’est surtout à partir de la paix d’Utrecht que Marseille, en un mouvement rapide, s’empare du commerce du Levant, et l’arrache aux Anglais. Ce sont les draps qui sont le fond des expéditions de Marseille dans le Levant, ou tout au moins, c’est un des principaux articles. Or dans le livre de Peyssonnel sur quelques branches du commerce et de la navigation, je relève que les pièces de drap envoyées dans le Levant s’élèvent de 10.700 en 1708 à 59.000 en 1750. La vente a quintuplé, refoulant les draps d’Angleterre, et on comprend très bien qu’à cette date de 1750, lord Chesterfield, dans le passage que nous avons déjà cité, signale à son fils les progrès économiques de la France dans le Levant. C’est par Marseille qu’ils s’accomplissaient.

Pour pouvoir exporter de grandes quantités d’étoffe, les négociants de Marseille avaient encouragé au début et même commandité les manufactures du Languedoc. Ils avaient aidé notamment les héritiers du sieur Varenne, qui avait fondé auprès de Carcassonne une des premières fabriques de drap.

De la Provence au Languedoc les communications étaient constantes ; et le lieu des intérêts était très étroit. Marseille tirait du Levant des laines excellentes, et les laines converties en drap par les manufactures languedociennes étaient réexpédiées dans le Levant. Cette vaste solidarité des intérêts de la bourgeoisie et cet enchevêtrement des rapports économiques expliquent, en bien des cas, l’ensemble et la soudaineté des mouvements de la France, dans la période révolutionnaire.

Mais le négoce de Marseille avait suscité dans son propre sein des industries puissantes. Peu à peu, elle s’était mise à produire la plupart des objets que produisaient les peuples avec qui elle commerçait : elle condensait pour ainsi dire en sa propre vie toute la vie de la Méditerranée et de l’Orient. Le député Meynier, dans son rapport au Comité de Commerce de la Constituante a très bien marqué cette vie universelle de Marseille qui était comme un miroir ardent de l’activité du monde.

« Les habitants des quatre parties du monde, dit-il, y viennent trafiquer ; le pavillon de toutes les nations flotte dans son port et elle est le grenier de toutes nos provinces méridionales et de toute la Méditerranée. Indépendamment du commerce maritime, Marseille a des manufactures importantes. Elle a enlevé à Gênes la fabrication du savon qui est un objet en 19 à 20 millions ; elle a ôté à Livourne la mise en œuvre du corail ; les peaux qu’on y met en couleur et les maroquins qu’on y fabrique sont supérieurs à ceux de Barbarie, elle est parvenue à établir dans son sein des teintures et des manufactures de bonnets et d’étoffes qui ne se fabriquaient que dans le Levant et elle a vendu aux Orientaux eux-mêmes les produits d’une industrie dont elle a su les dépouiller. Toutes les années elle met en mer 1500 bâtiments. Sa navigation est la base des classes de la Méditerranée ; elle occupe plus de 80.000 ouvriers et ses échanges s’élèvent annuellement à la somme de 300 millions. »

Ce qui caractérise bien la puissance de Marseille au dix-huitième siècle et l’étendue de son génie, c’est qu’elle ne se laisse pas exclure par les ports de l’Océan, du commerce avec l’Amérique. Un règlement royal au commencement du siècle avait voulu l’enfermer dans le commerce de la Méditerranée et du Levant ; elle prouva sans peine qu’elle était devenue nécessaire à l’Amérique et par des lettres-patentes de 1719 elle fut décidément autorisée à porter son pavillon marchand dans l’Atlantique comme dans la Méditerranée.

Depuis lors elle ne cessa d’expédier aux colonies, en particulier à Saint-Domingue, de riches cargaisons. Elle leur envoyait notamment le vins de Provence qui y firent une sérieuse concurrence aux vins du Bordelais, surtout lorsqu’en 1780 Bergaste, négociant suisse établi à Marseille, eut inauguré l’usage des grands chaix où les vins recevaient diverses préparations qui leur permettaient les longs voyages. En ouvrant ainsi des débouchés lointains aux vins de la région, Marseille commandait la Provence comme par le vaste commerce des draps elle commandait le Languedoc. Sa puissance économique qui portait sur Constantinople et sur Saint-Domingue était aussi équilibrée qu’étendue. Sur les 300 millions d’échange dont parle dans son rapport le député Meynier, 150 millions représentent le mouvement des importations et des exportations : 150 millions représentent la production industrielle de Marseille même. Cette activité diverse et ample suscitait une bourgeoisie riche et fière.

2) Marseille à la veille de la Révolution française

Dans le commerce, les Remuzat, les Bruny, les Maurelet, les Navel, les Cathelin, les Fabrou, les Magy, les Latil, les Guiliermy, les Luc Martin, les Chavignot, les Gravier, les David, les Borrély, dans l’industrie et notamment dans la raffinerie, Bègue, veuve Bon et fils, Bressan et fils, Comte, Féraud, Fremenditi, Garric père et fils, Giraud, Jouve et Sibon, Michel, Pons et Cie, Reinier, Rougier, Sangry, bien d’autres encore bâtissaient de hautes fortunes et ouvraient à leur classe le chemin du pouvoir. L’armateur George Roux atteignait à une puissance quasi royale. Pour se venger de prises faites par les Anglais, il armait une flotte contre la flotte anglaise. C’est lui qui vers le milieu du dix-huitième siècle avait donné à notre colonie de la Martinique un magnifique essor : il y avait envoyé des milliers d’hommes et de femmes ; il y avait accumulé des espèces espagnoles pour fournir à la colonie l’instrument monétaire dont elle avait besoin. Et, lui-même, pour exporter ses propres produits, il avait créé au village de Brue, en Provence, un puissant ensemble de manufactures. C’était une individualité aussi haute que celle de Jacques Cœur, mais, tandis que Jacques-Cœur était encore isolé, les hommes comme Bonnafé, comme George Roux s’appuyaient sur toute une grande classe bourgeoise.

Bien mieux, au dix-huitième siècle, à la veille de la Révolution, ils s’appuyaient sur les ouvriers eux-mêmes : ce que nous appelons la question ouvrière n’était pas née. Il n’y avait pas plus d’agitation prolétarienne à Marseille qu’à Bordeaux. Certes, en 1789, dans les 38 fabriques de savon où brûlaient 170 chaudières et où travaillaient mille ouvriers ; dans les 40 fabriques de chapeaux, dans les 12 raffineries de sucre, dans les 10 fabriques de faïence, dans les 12 fabriques d’indiennes peintes, dans les 20 fabriques de bas de soie, dans les 12 fabriques à voiles, dans les manufactures d’étoffes d’or et d’argent, de tapisseries, dans les 20 fabriques de liqueur ; les 10 fabriques d’amidon ; dans les 8 verreries, dans les 10 tanneries, dans les fabriques de maroquins, d’eaux-de-vie, de chandelles, de corail ouvré, de gants, de bougies, de bonnets de laine, de vitriol, de soufre en canons, dans toutes les manufactures et ateliers si variés, les ouvriers de Marseille aspiraient à l’indépendance et au bien-être. Quand la crise révolutionnaire, exaspérée par le péril et par la guerre, aboutira à des mesures extrêmes et que la bourgeoisie prendra peur, les ouvriers marseillais lui arracheront la direction du mouvement.

Mais à la veille de la Révolution, et jusqu’à la fin de 1792 ce n’est pas contre la bourgeoisie, même la plus riche, que les ouvriers marseillais sont animés ; c’est contre l’arbitraire des ministres ; c’est contre l’insolence des nobles de Provence et le despotisme des prêtres ; c’est aussi contre cette aristocratie municipale, composée de nobles ou de bourgeois anoblis, qui gaspille les ressources de la Commune et charge le peuple de lourds impôts sur la farine, sur la viande et sur le vin. Et comme la classe bourgeoise réclame la liberté politique, l’humiliation des privilégiés, et une gestion mieux contrôlée des ressources publiques, l’ardeur révolutionnaire des ouvriers marseillais se confond avec l’ambition révolutionnaire de la bourgeoisie marseillaise. Au fond, malgré la prodigieuse distance qui sépare les hauts bourgeois vingt fois millionnaires de l’ouvrier du port ou de la harengère, le Tiers-État n’est pas encore coupé en deux. Ouvriers et bourgeois sont deux éléments encore solidaires du monde nouveau en lutte contre le régime ancien.

La vaste cuve bouillonnante ne rejette que les éléments d’ancien régime : toutes les forces populaires et bourgeoises sont animées d’une même fermentation. Quel mouvement irrésistible dans une ville comme Marseille, quand le pauvre ouvrier des savonneries et l’armateur prodigieusement riche qui s’était fait construire par Puget un splendide hôtel, avaient les mêmes affections et les mêmes haines !

Quand l’officier municipal Lieutaud, dans les premiers mois de la Révolution, fut nommé chef de la garde nationale, il était, nous dit l’historien Fabre « l’idole des riches et du peuple ». Et par ce seul rapprochement de mots, dont il ne semble pas avoir senti toute la force, l’historien marseillais éclaire jusqu’au fond la Révolution bourgeoise. C’est la bourgeoisie assistée de la force et de l’enthousiasme populaire, qui marche à la conquête du pouvoir. On vit bien, à Marseille et en Provence cette unanimité ardente du tiers-état, bourgeois et ouvriers, riches et pauvres, dans les jours orageux et radieux qui précédèrent la Révolution, quand Mirabeau, aux États de Provence, entra en lutte contre la noblesse qui l’excluait. Les bouquetières embrassaient le tribun et les banquiers l’acclamaient. Lui-même, quand dans son discours magnifique aux États de Provence, il opposait à la stérilité privilégiée des nobles la force et le droit des producteurs, il entendait par ce mot aussi bien les grands chefs de négoce et d’industrie que les simples salariés.

C’est dans ce discours que Mirabeau a donné la plus puissante et la plus éblouissante formule de ce que nous appelons aujourd’hui la grève générale. « Prenez garde, disait-il aux privilégiés, à tous les gentilshommes et hobereaux qui voulaient tenir en tutelle la classe productive. Prenez garde : ne dédaignez pas ce peuple qui produit tout, ce peuple qui pour être formidable n’aurait qu’à être immobile. » Oui, c’est bien la grève générale, mais non pas seulement des salariés, non pas seulement des prolétaires : c’est la grève générale des bourgeois comme des ouvriers ; c’est l’arrêt de la production bourgeoise non par le refus de travail des ouvriers, mais par la décision révolutionnaire de la bourgeoisie elle-même. Voilà la formidable menace de Mirabeau : c’est l’unité du monde du travail qu’il oppose à la minorité improductive, mais comme on sent bien, en même temps, dans cette rapide parole, que c’est la croissance économique de la bourgeoisie qui prépare la Révolution ! C’est la force de production du tiers-état que Mirabeau invoque comme le grand titre révolutionnaire.

Quand il fut élu, un cortège splendide de trois cents voitures l’accompagna de Marseille à Aix, et ces riches voitures de la haute bourgeoisie marseillaise étaient drapées de guirlandes de fleurs que le peuple avait tressées. Le peuple ouvrier de Marseille, en son généreux instinct révolutionnaire ne se trompait pas. Certes, nul alors ne pouvait prévoir l’avenir pourtant prochain. Nul ne prévoyait l’irréductible antagonisme du prolétariat et du capital dans la société bourgeoise triomphante. Mais il fallait que la société bourgeoise se substituât à l’ordre monarchique et féodal pour que le prolétariat pût grandir à son tour. Pauvres ouvriers enthousiastes de 1789, bien des déceptions vous attendent, et bien des souffrances : mais malgré tout, et en fin de compte, ce n’est pas vous qui êtes les dupes. Femmes de Marseille, ne regrettez pas les fleurs dont vous orniez, en l’honneur de Mirabeau les splendides équipages bourgeois, car ces équipages, un moment, ont porté la Révolution.

Et, heureusement pour la Révolution, elle n’a pas arrêté, pendant les premières années, la force de production et d’échange. S’il y avait eu une crise commerciale et industrielle immédiate, si le chômage et la ruine s’étaient produits avant que l’œuvre révolutionnaire fût fondée, peut-être la contre-Révolution, exploitant l’universelle souffrance, aurait-elle ressaisi le pays. Mais, tout au contraire, l’essor économique dont la Révolution est née, s’est continué pendant les trois premières années de la Révolution, les années décisives. A Marseille notamment, il y a eu encore progrès et les tableaux de douane publiés par Julliany montrent qu’en 1792 les échanges atteignaient un chiffre supérieur à celui des années précédentes. Marseille continuait à se répandre sur le monde, tout en travaillant à l’œuvre révolutionnaire, et cette double action de la grande cité est symbolisée d’une manière charmante par le capitaine marchand de la Ciotat qui allant faire le commerce des pelleteries sur la côte Nord-Ouest de l’Amérique découvrit, au mois de juin 1791, au nord-ouest des Marquises de Mendore un archipel qu’il nomma îles de la Révolution.


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