Amour, désir et sexualité en islam (Rencontre avec Malek Chebel)

dimanche 22 octobre 2017.
 

Docteur en psychanalyse, anthropologue, Malek Chebel est écrivain et conférencier. Spécialiste des mentalités dans le monde arabe et en Islam, ses travaux portent sur la sexualité, le comportement amoureux, le symbolisme et l’imaginaire arabo-musulmans.

Pour Malek Chebel, la conception de la sexualité et des rapports entre hommes et femmes selon l’islam est beaucoup moins rigoriste qu’on le croit généralement. Même si certains voudraient « fossiliser » les pratiques autour d’une tradition qu’ils connaissent en fait bien mal...

Sciences Humaines : Vous avez écrit de nombreux ouvrages sur l’amour, le désir, la sexualité en islam. Toutes les grandes religions fixent, à l’égard de l’amour, du mariage et de la sexualité, un ensemble de prescriptions et d’interdits. Le christianisme tient, à l’égard de la chair, une position de refus et de rejet. L’hindouisme a une position au contraire très « ouverte », voire libertine en la matière. Qu’en est-il de l’islam ?

Malek Chebel : Lorsqu’on parle aujourd’hui de l’islam, on confond souvent monde musulman et monde arabe. Au sein même de l’islam, on confond les différentes tendances, les schismes, les sensibilités. Bien des préceptes que l’on croit être le propre de l’islam ne sont en fait que le reflet de la mentalité arabo-bédouine : l’héritage inégal entre homme et femme est plus ancien que l’islam, de même que les rapports matrimoniaux, les notions de courage et de bravoure, peut-être aussi une certaine façon de conduire la guerre, etc. De même, bien des attitudes actuelles des musulmans à l’égard de la sexualité - la peur de la mixité, la morale sexuelle rigide et pudibonde - sont souvent en décalage avec l’esprit et la lettre de l’islam, au moins celui des temps classiques, en Andalousie par exemple.

Que dit l’islam de la sexualité ? Il faut revenir au Coran et aux hadith (les propos du Prophète), étudier de plus près la pratique des premières dynasties musulmanes, reprendre des textes de Mas’udi ou Jahiz, assez libéraux en cette matière, etc. Dans les premiers temps, la sexualité, la passion amoureuse et le plaisir n’étaient pas des thèmes tabous et on en débattait librement, y compris dans les sphères religieuses. Comme toutes les religions, l’islam dicte une série de préceptes - ensemble de devoirs et d’interdits - qui concernent le lien à l’autre, parent, enfant, conjoint. La codification de l’inceste notamment est rigoureuse et précise, parce que la famille musulmane est une famille nombreuse et la parentèle étendue. Les réseaux d’alliances et les mariages entre cousins, qui sont une caractéristique des sociétés méditerranéennes, rendent la possibilité d’alliances consanguines très fréquente. Telle est la situation qu’il faut éviter à travers les règles de prohibition de l’inceste.

Il y a par ailleurs des interdits sévères qui portent sur l’adultère, la pédophilie et l’homosexualité (le procès des cinquante homosexuels égyptiens montre la mesure de cet interdit). De même, la chasteté avant le mariage est une autre restriction sévère, car son non-respect est pratiquement rédhibitoire pour la fille.

Ensuite, il faut comprendre que la sexualité est traitée dans un cadre légal, qui est celui de la famille traditionnelle, de type patriarcal. Celle-ci admet l’existence de la polygamie et du concubinage. C’est une famille dominée par les hommes, tandis que le discours sur le sexe porte véritablement l’empreinte masculine. Certes, la femme n’y est pas totalement absente, mais elle apparaît d’abord comme un partenaire de pratique avant d’être l’auteur d’une quelconque idéologie sexuelle.

Une fois ce contexte général fixé, l’islam redevient très permissif. Il laisse libre cours à une sexualité de couple, riche et épanouie. A la différence de la chrétienté qui veut limiter l’acte charnel à sa seule dimension de reproduction et refuse tout ce qui est plaisir, niant à la sexualité sa part de jouissance, l’islam classique valorise au contraire le plaisir, la sensualité, l’érotisme ; car, à ses yeux, ils structurent les relations entre les hommes et les femmes.

Il faut comprendre qu’au VIIe siècle, le message coranique lui-même est très libérateur par rapport à la morale bédouine qui prédominait largement. Bien évidemment, la sexualité est essentiellement vue du côté masculin, ce qui a été, au demeurant, le fait de toutes les sociétés anciennes. Mais dès le viiie siècle, une morale chevaleresque constituée va mettre le concept de l’amour courtois au coeur de ses préoccupations. Si la femme est, aujourd’hui encore, dans une position d’infériorité, on peut avancer - on me dira que je suis téméraire - que dans le fond, l’islam n’est pas misogyne. Selon la plupart des juridictions civiles, la femme doit être non seulement respectée, mais son point de vue doit être pris en compte.

Prenons le cas de la polygamie. Elle nous apparaît comme un vestige du passé, celui d’une domination masculine qui ne fait pas de place à l’élément féminin, mais il faut comprendre que cela était une limitation par rapport aux pratiques antérieures. S’adressant aux hommes, le Coran leur recommande de n’épouser qu’« une, deux, trois ou quatre femmes », bien que le choix de la monogamie est préférable aux yeux de Dieu. C’est clairement dit dans le Coran. Cette autorisation de la polygamie est, pour l’époque, une limitation. Car il était permis aux puissants négociants de La Mecque et de Médine non seulement d’épouser plusieurs femmes, mais de posséder aussi soit des concubines que l’on répudiait à sa guise, soit, tout simplement, des esclaves. Si le musulman ne peut matériellement subvenir à leurs besoins, le Coran lui suggère fortement de n’en prendre qu’une. Certains interprètent même cette limitation comme une prescription de la monogamie, car il est rare qu’un homme puisse traiter de façon égale et juste plusieurs femmes. De facto, la polygamie a disparu de nombreux pays musulmans. Elle est interdite constitutionnellement en Tunisie et en Turquie, et à des degrés inférieurs dans la plupart des autres pays arabes ou musulmans.

Aux premiers temps de l’islam, le Coran et les hadith ne sont pas les seules références de la sexualité. A cette époque va se déployer toute une littérature érotique à la fois profane et religieuse. Vous définissez certains auteurs comme des « théologiens de l’amour ». Effectivement, un siècle et demi après la fondation de l’islam, (entre le viiie et le ixe siècle de l’ère chrétienne) émerge une littérature qui considère la vie sexuelle sous un angle nouveau. La première période de l’islam est une période de conquêtes militaires. Les hommes étaient au combat, et l’on développe alors une éthique guerrière très marquée. Les questions de sexualité et des plaisirs de la chair passent au second plan. Il s’agit au contraire de discipliner les corps, de forger les esprits.

Mais dès le moment où l’islam s’est établi, que la conquête est achevée, les moeurs des élites vont changer du tout au tout. C’est entre le ixe et le xe siècle que le monde musulman va connaître son âge d’or, notamment dans le domaine des récits sexuels. Il faut dire que le xie siècle, aussi, sera assez fécond. Dans les centres urbains, les élites - califes, sultans, princes, riches marchands et autres dilettantes - vont inventer les nouvelles conduites, innover dans le domaine de la création et des relations intersexuelles. En inventant de nouvelles règles, c’est toute la civilité qui s’installe, amenant des exigences différentes de confort et de bonheur individuel. Un style de vie nouveau émerge, avec une nouvelle culture, de nouveaux codes de conduites, de nouvelles attentes. C’est une période extraordinaire pour le monde musulman où se déploient simultanément les sciences, les arts, l’architecture, la poésie et la philosophie. C’est le « temps des Lumières » de l’islam.

Le raffinement des moeurs devient alors un idéal, presqu’une obligation pour tous ceux qui veulent monter dans l’échelle sociale. Il en va de même pour la poésie érotique et l’amour. On pourrait dire en termes psychanalytiques qu’en ce temps-là, Eros prenait le pas sur Thanatos, que le volume de vie était plus présent que le principe de mort et de destruction. Exit les razzias du passé, l’obscurantisme de certains gouverneurs ou califes, l’heure est à la maîtrise de son univers corporel et l’exaltation par les mots (et parfois par les actes) de la beauté sous quelque forme qu’elle se présente.

En matière de moeurs sexuelles, les évolutions sont d’une étonnante modernité. Jahiz (ixe siècle) publie une Eloge des éphèbes et des courtisanes, un dialogue entre deux hommes qui, déjà en ce temps-là, glosaient sur les mérites croisés de l’homosexualité et de l’hétérosexualité. On dissertait sur le duvet soyeux des adolescents. Le grand poète Abu Nuwas (762-vers 812) n’avait-il pas écrit librement plusieurs centaines de poèmes au ton libertin ? Dans Le Vin, le vent, la vie, il compose un hymne aux plaisirs de la vie et de la chair. Ses propos sont sans équivoque :

« J’ai quitté les filles pour les garçons, et pour le vin vieux, j’ai laissé l’eau claire. Loin du droit chemin, j’ai pris sans façon celui du péché, car je le préfère. »

Personne ne songe à l’époque à censurer ces propos. C’était une époque bénie pour l’islam.

Après cet âge d’or, que s’est-il passé ?

A partir du xiie siècle vont se succéder des périodes plus sombres. Les conquêtes culturelles de la période antérieure sont remises en cause. Dans une société, quand les contraintes sociales, économiques, politiques se font plus fortes, ce sont les conquêtes culturelles les plus tardives qui disparaissent en premier. Ainsi, un « art de la rose » s’était établi à la fin de la période faste de l’islam, et cet art floral va être le premier atteint. Quoi, un raffinement suprême ! C’est lui qui va disparaître en premier. Par la suite, les arts, sciences, littérature, vont régresser à leur tour. Il n’y certes pas d’évolution linéaire en matière d’histoire des mentalités et de moeurs. Mais on peut cerner des périodes sombres et des périodes fastes. Ainsi, alors que les premiers temps de l’islam marquaient une nette libération de la femme par rapport à la période antérieure, celle de la jahiliah, l’ante-islam, la situation de la femme va se dégrader par la suite (même si, au sein de chaque époque, il faudrait distinguer des évolutions plus précises).

Aux premiers temps de l’islam, les femmes avaient acquis une certaine indépendance et autonomie. Elles avaient le droit de participer aux affaires politiques, au commerce. Il y avait des femmes riches et puissantes comme Khadidja, la première femme du Prophète. Les femmes pouvaient aussi participer aux expéditions guerrières, et prier non loin des hommes. Par la suite, sous la pression silencieuse, mais décidée, des hommes, les femmes vont petit à petit quitter l’espace public pour se réfugier dans le harem.

Les attentats du 11 septembre ont focalisé l’attention sur l’islam. La plupart des commentateurs insistent sur la nécessité de distinguer l’islam de ses dérives intégristes ou fondamentalistes, sur l’existence d’une variété de formulations de l’islam. Mais il n’empêche qu’aucune autre civilisation ne semble à ce point centrée sur les textes fondateurs, le Coran, les faits et gestes du Prophète... En bref, les sociétés musulmanes sont-elles solubles dans le Coran ?

Oui et non. Il y a des lectures littérales qui, en effet, ne veulent pas décoller du Coran. Mais il y a d’autres interprétations du texte sacré dont la vocation ultime est d’en tirer le meilleur pour réviser de fond en comble les conduites fossiles de la majorité actuelle des musulmans. Avec la préface que j’ai rédigée au Coran (traduction Edouard Montet), j’ai essayé de défendre cette alternative, montrer que le Coran pouvait se lire - et s’interpréter - à la lumière de nos préoccupations d’aujourd’hui.

Dans votre dernier livre, Le Sujet en islam , vous écrivez : « L’islam doctrinal se fige sur ce qui a fait sa force et son succès, la Ummah, [...] mais néglige la place de l’individu, qui est amené à se fondre en elle pour survivre. » Pouvez-vous définir à quel type de communauté se réfère le mot Ummah , et quelle place elle occupe dans l’imaginaire politique musulman ?

La Ummah est le concept utilisé par les écoles théologiques musulmanes pour désigner l’ensemble des croyants dans le monde, unis selon eux dans une même fraternité universelle, un même moule. Or, tant que l’islam continue à rêver - et peut-être à fantasmer - cette Ummah, le sujet restera longtemps hypothétique. Il nous manque encore les grands éveilleurs de conscience que furent, pour l’Occident, Voltaire, Montaigne, Montesquieu, Nietszche, Marx, Freud et même Lacan, Barthes, Foucault, Bourdieu, etc.

Est-ce à dire que, dans la tradition musulmane, il n’existe pas de fondements doctrinaux pour penser le sujet individuel ?

En effet, j’ai démontré que l’islam, aussi bien dans sa doctrine que dans sa pratique, est encore inapte à penser l’individualité du sujet. Il faudrait sans doute attendre les révolutions internes qui remettront en question ses prédicats collectivistes (le mot était en usage dans la phraséologie communiste !) pour voir émerger une réflexion en profondeur sur le sujet, mais aussi sur la minorité, sur la femme et finalement sur l’homme. Car, au final, il faut bien voir qu’il se joue là un combat homérique, celui qui oppose l’anthropologie à la théologie, l’homme à Dieu. En islam, pour l’instant, c’est Dieu d’abord...

A force de présenter l’islam comme un système culturel très homogène et centré sur la tradition, ne risque-t-on pas d’oublier les tensions, contradictions, réorganisations qui touchent les sociétés musulmanes : transformation des moeurs, émergence de l’individualisme, évolution du statut de la femme... Il suffit de voir la différence du statut de la femme en Arabie, en Turquie ou au Maroc. De même, les liens entre religion et politique diffèrent de la Turquie à l’Iran par exemple.

Exact. Les prodromes de cette révolution endogène sont tous là. A la fois les thèmes et les acteurs de base - ici, les femmes -, mais il manque le cadre d’ensemble. Sachez que dans le monde musulman d’aujourd’hui, les jeunes sont plus attirés par le modèle occidental et par ses items que par le modèle islamiste, malgré la propagande que l’on nous sert ici, à tous les journaux télévisés. Toutes les chaînes occidentales sont captées dans la moindre petite masure du Sud. Il ne faut pas s’étonner si, peu à peu, ces jeunes commencent à penser à la manière occidentale. Il est donc prévisible que les moeurs puissent évoluer, et qu’à ce rythme, même la politique du sujet en profitera. Personnellement, je reste attentif à toutes ces pulsations sociales, soucieux évidemment de voir émerger un sujet autonome, qui soit à la fois conscient de son être et surtout responsable du destin qui lui échoit. Espérance lente et modérée, mais évolution inéluctable. On en reparlera plus tard, dans quelques années.

Propos recueillis par JEAN-FRANÇOIS DORTIER

Malek Chebel

Un anthropologue des mentalités


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