Contre la mort des langues Vive le multilinguisme !

samedi 19 mai 2018.
 

Jean Jaurès, le basque, le breton et l’occitan

Environ 6000 langues sont parlées actuellement dans le monde. Chacune constitue un patrimoine lexical, phonologique, grammatical, historique, culturel... unique par la multiplicité de ses héritages et croisements, par ses mythes et légendes, par sa façon de rendre compte des objets, des métiers, des animaux, des idées... Aucun monument au monde (y compris Versailles, la Tour de Londres, le Vatican, le Kremlin) ne présente autant d’intérêt universel que chacune de ces langues. Or, la moitié d’entre elles sont menacées d’extinction ; en fait, neuf sur dix risquent de disparaître d’ici la fin du 21ème siècle.

1) Le mode de production capitaliste porte une lourde responsabilité dans ces assassinats culturels :

* par l’imposition de langues dominantes dans chaque Etat durant la période du capitalisme national (jusqu’en 1914 globalement). Ainsi, les Etats européens ont largement éradiqué leurs langues minoritaires ; le continent ne compte plus qu’une cinquantaine de langues parlées contre 832 en Papouasie Nouvelle Guinée, 731 en Indonésie, 515 au Nigéria, 400 en Inde, 295 au Mexique, 286 au Cameroun.

* par l’ éradication de nombreuses cultures des peuples colonisés. Les anglo-saxons d’Australie ayant interdit aux Aborigènes de parler leurs langues jusque dans les années 1970, ont ainsi réussi à tuer 375 langues courantes du territoire sur 400.

* par la mondialisation capitaliste actuelle et ses formes qui déstructurent les sociétés : urbanisation, télévision et radio généralement diffusés dans la seule langue dominante, culture anglo-saxonne des privilégiés donnée en modèle universel...

Il suffit pourtant parfois d’un mouvement social, d’un gouvernement progressiste pour que la vitalité des cultures refleurisse. Ainsi, après la victoire de la révolution sandiniste au Nicaragua, l’octroi de droits linguistiques a entraîné "une multiplication du nombre officiel de locuteurs miskitu, la découverte d’une nouvelle langue sumu (l’ulwa) et l’apparition de dizaines de locuteurs de la langue rama alors qu’on croyait qu’il n’en restait que trois." (Dossier Pour la Science n°82)

2) Quand meurt une langue ! (Colette Grinevald, CNRS) «  Le 20ème siècle marque une rupture dans l’histoire de l’humanité par le nombre de langues qui ont disparu et dont le 21ème risque de sonner le glas.

Autrefois, une langue s’éteignait quand un peuple disparaissait physiquement, à la suite d’épidémies, de guerres ou quand la fécondité était insuffisante pour assurer le renouvellement.

Aujourd’hui, les locuteurs adoptent, plus ou moins volontairement, une autre langue, la langue dominante. Dans certains cas, le pouvoir politique exerce une pression directe pour que les habitants parlent la langue officielle (l’existence de plusieurs langues est souvent perçue comme une menace pour l’unité nationale)... Toutefois, les locuteurs abandonnent aussi leur langue maternelle au profit de la langue dominante car ils imaginent favoriser leur insertion ou celle de leurs enfants dans la société. Cette stratégie est improductive dans de nombreuses régions du monde, quand les enfants maîtrisent imparfaitement la langue dominante et n’augmentent pas leurs chances de réussite. En revanche, ils se coupent de leurs parents ou de leurs grands parents, dont ils ne parlent plus ou mal la langue...

Quand une langue disparaît, c’est un fragment du patrimoine de l’humanité qui s’évanouit. La langue maternelle est l’expression de l’identité et du lien transgénérationnel dont tout être humain a besoin pour se développer. Elle est intimement liée à l’histoire d’une communauté, assure sa cohésion et insuffle une originalité : elle unit d’un lien indéfectible ceux qui la parlent et constituent le terreau d’un peuple. Ainsi... certaines décrivent de façon unique des environnements particuliers, par exemple la forêt amazonienne.

Quand une langue meurt, ce n’est pas seulement la culture d’un peuple qui disparaît, mais aussi de précieux indices qui nous permettent de reconstituer l’épopée du langage : où et quand les langues sont-elles apparues ? Existait-il une langue originelle unique ? Comment les langues ont-elles évolué ? Les familles de langues et leurs liens véhiculent l’histoire de l’humanité, de son origine, de ses migrations et de ses évolutions. En étudiant leurs similitudes et leurs différences, en évaluant les emprunts, les linguistes cherchent à reconstruire "l’arbre généalogique" des langues, à reconstituer leur évolution, et, ce faisant, le cheminement des peuples.

L’immense diversité des langues témoigne de la richesse du génie humain aussi bien d’un point de vue phonologique (des "clics" émis dans les langues khoïsanes, en Afrique, aux 80 consonnes de l’oubykh, dans le Caucase que lexical (seules quelques centaines de mots ont strictement le même sens dans toutes les langues du monde étudiées à ce jour) ou grammatical. On trouve ainsi que des concepts qui nous semblent essentiels ne sont pas forcément codés dans la grammaire (tel le pluriel des noms ou le temps des verbes), tandis que d’autres peuvent nous étonner... La grande diversité des langues nous offre de nombreux outils pour explorer la pensée humaine...

Avec la disparition accélérée des langues, les linguistes perdent des morceaux du puzzle avec lesquels ils tentent de reconstituer la structure de la pensée et du langage.

Le constat est accablant et les pertes seront bientôt irrémédiables. »

3) Vive le multilinguisme

Cette perte de la diversité linguistique du monde est une catastrophe qui demande réflexion et action. Il est primordial de mettre en place des mesures qui favorisent l’apprentissage de plusieurs langues.

Autant l’abandon de la langue maternelle mène souvent à des désastres, autant le multilinguisme représente toujours une opportunité. le multilinguisme est plus répandu dans le monde que le monolinguisme. En Inde ou au Cameroun, il est courant de parler trois ou quatre langues, la langue majoritaire se substituant à la langue minoritaire dans certains contextes.

Il est primordial de mettre en place des mesures qui favorisent l’apprentissage de plusieurs langues pour tous les citoyens du monde. parlons plusieurs langues pour ne jamais parler d’une seule voix.


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