Charte d’Entraygues sur Truyère et révolution communale

mardi 28 juin 2016.
 

4 novembre 1292

1) Le contexte

De 1278 à 1290, le comte Henri II de Rodez, fait construire un grand château dans cette ville fortifiée, clef vers sa vicomté de Carlat et verrou face aux prétentions du roi de France. Son bayle, ses officiers et sergents prélèvent sans cesse sur les habitants des impôts considérables, des "quêtes" fréquentes, des travaux obligatoires, des prélèvements en nature (volaille, fruits, légumes, foin, paille...)... Ces représentants du comte sont exigeants parce que l’édification du château nécessite des revenus et des heures de travail mais ils agissent avec d’autant plus de brutalité que le secteur a fait partie des fiefs cathares et subit encore la traque menée par l’Inquisition.

Cette oppression entraîne un mécontentement général, une mobilisation et des plaintes de plus en plus énergiques. Les "metteys" (semblables) se groupent dans un "syndicat" dirigé par huit "procureurs syndics", choisis dans chacun des huit secteurs géographiques importants. La communauté du syndicat comprend de petits seigneurs, des paysans, des citadins... Les femmes en sont membres avec possibilité d’en être déléguées et de se faire représenter.

2) 4 novembre 1292 Le mouvement social obtient une charte communale

En 1292, le comte de Rodez accepte de signer une charte comprenant en première partie la liste des récriminations et revendications du syndicat, en deuxième partie les dispositions qu’il accepte :

- la ville (et son secteur rural) sera dirigée pour un an par 4 consuls (deux "premiers consuls" pour la ville, deux "vice-consuls" pour le secteur rural) aidés de 4 coconsuls. Chaque Saint André, ces huit choisissent le consulat pour l’année suivante. Ils sont responsables de la collecte des impôts, des finances de la commune, des foires et marchés, de l’entretien des grandes voies de communication, des rues, des ponts et des chemins. Ils jugent sur les questions commerciales...

- le respect des "droits antiques" des habitants... La peine d’emprisonnement ne peut être prononcée pour un délit inférieur à la mutilation d’un membre d’une personne...

- Tout habitant du mandement est libre d’ouvrir une taverne, de créer une famille et posséder une maison dans laquelle il fait du feu...

3) Le mouvement révolutionnaire de 1344 1345

Une fois cette charte confirmée par le comte en date du lundi suivant la Saint Nicolas de la même année, le syndicat se constitue en "parti populaire" qui va sans cesse mener bataille (assemblées générales, pétitions, constats, réunions, procès...) pour faire respecter chaque clause par les officiers et agents du comte.

Prenons l’exemple de la crise révolutionnaire locale qui éclate en 1344 et 1345. Contre les abus d’autorité commis par les consuls, instance oligarchique de fait car constitué par cooptation, les "populaires" relancent le "syndicat" et adressent leurs réclamations au comte de Rodez. Amenés à comparaître devant la cour comtale le 12 février 1344, ils font valoir que l’impôt extraordinaire levé par les consuls est contraire au droit antique de la ville, contraire à la coutume locale du consulat, contraire à la charte communale de 1292. D’autre part, les travaux mis en avant comme raison de l’impôt extraordinaire ne nécessitent pas plus de 100 livres et non 300. Enfin, ils font valoir l’état de pauvreté des "plébéiens" suite à un orage de grêle, à la sécheresse, à la faible récolte de fruits et légumes. Le juge prononce un renvoi de l’affaire.

Le jeudi après la Saint Blaise, le syndicat fait appel à un homme de loi assisté de quatre notables pour recueillir les dépositions de "témoins innombrables". En quels lieux cela se passe-t-il ? tantôt sur la grande place publique, tantôt dans une rue, tantôt sur la colline de Jchanmary, tantôt à l’entrée du cimetière, tantôt devant une maison, tantôt sur tel escalier d’accès à une maison... Face à un tel mouvement de masse (l’ensemble des "témoignages" et du procès est actuellement accessible), les consuls appuyés par le comte choisissent la méthode forte allant jusqu’à des coups à l’encontre de syndiqués, en particulier leurs délégués.

En mars 1345, les "plébéiens ou populaires" s’assemblent pour demander officiellement le droit de réunion, d’organisation, de syndicalisation... et prennent immédiatement ce droit, des notaires amis recueillant les adhésions. La comparaison entre le nombre de "feux" (familles) et les adhérents au syndicat prouve que ceux-ci représentent l’immense majorité de la population. En font partie des métayers emphytéotes, des paysans, de petits seigneurs, des co-seigneurs de la châtellenie.

4) La vie politique et sociale réelle d’une Commune

En 1345, la justice du comte de Rodez décide, semble-t-il, en défaveur du syndicat. Ceci dit, le pays traverse la période difficile de la Guerre de Cent ans. Contrairement à d’autres bourgs proches, la ville d’Entraygues défend ses remparts, empêchant toute incursion anglaise ou autre. Dans une telle situation, toute communauté humaine a besoin de solidarité, d’unité nécessitant à la fois de la liberté et de l’égalité.

Le renouvellement du consulat s’opère chaque année en octobre lors d’une assemblée générale sur la "Place maje" (Grand place). Sa première tâche consiste à convoquer une autre assemblée générale au même lieu pour l’élection du directeur d’école. Celui-ci bénéficie ensuite du budget nécessaire réglé par la Commune et embauche ses adjoints. Notons aussi que le droit local impose un monopole exclusif de l’école publique communale ; au début du 17ème siècle, l’Eglise catholique voudra ouvrir son école, sera localement déboutée avant de perdre en Justice, celle-ci arguant du droit et de la coutume locale.

En 1373, la Commune lance un appel d’offres pour reconstruire le moulin "dans le prolongement de la chaussée antique". L’évêché gagne cet appel, assure la construction puis préfère revendre le bâtiment à la Commune vu l’insécurité des routes entre Entraygues et Rodez. Notons ici que toute local communal constitue une vraie propriété collective, la Commune représentée par le consulat ne constituant pas une entité juridique séparée des habitants.

Parmi les propriétés collectives, signalons encore d’une part le port fluvial, d’autre part l’hôpital qui fournit le directeur de l’université de Montpellier en 1212 (Pierre de Tournemire) et le premier "dentiste" de France au 16ème siècle (Urbain Hébrard).

Conclusion

L’importance politique et sociale de la Commune va globalement progresser jusqu’à la fin du 16ème siècle (ainsi que sa démocratisation) avant de subir la répression des périodes réactionnaires du 17ème siècle, en particulier sous Louis XIV (fermeture de l’hôpital, tour et archives communales brûlées, dragonnades, poursuites contre les propriétaires du local scolaire, réduction du rôle des consuls...). Enfin, soudain, la Révolution française va balayer le long effort des conservateurs.

Jacques Serieys


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