Histoire de l’Aveyron A) De la féodalité cléricale totalitaire à la droite

dimanche 24 septembre 2017.
 

Du 6ème au 19ème siècle, un roi régna sur les terres de France. Il affronta de multiples difficultés, sa tête tomba, son trône s’écroula. Pendant ce temps, l’évêque de Rodez, bientôt comte du même nom, sanctifiait son diocèse, lové au coeur du Massif Central. A l’abri de cette citadelle de granit, loin des frontières et du fracas des siècles, Sa Grandeur Sérénissime élevait ses brebis rouergates par les Causses éternels et les vallons verdoyants, défendant les avantages acquis de son Eglise.

Aucun monarque, aucune république ne s’y attaqua vraiment. Ainsi, de la province royale du Rouergue au département de l’Aveyron, la continuité prima sur le changement. Même territoire. Mêmes odeurs de truite, de lièvre ou de fréjoulette sous les toits d’ardoise bleue ou de tuile rouge. Même alliance dominante de l’Eglise, des nobles, des rentiers et négociants, des caciques locaux, des réactionnaires à 100%. Même capitale de Rodez, dressée sur son promontoire, draînant vers elle chemins et rentes, fière de sa devise "Toujours fidèle à Dieu et au Roi".

Pour comprendre cette spécificité cléricale du mode de production féodal rouergat, nous allons commencer ces modestes remarques sur l’histoire de l’Aveyron par l’installation de l’Eglise sur la fin de l’Empire romain.

1) Installation de l’Eglise et débuts de la féodalité

En temps qu’institution, l’Eglise ne naît ni des apôtres, ni des martyrs, ni des catacombes mais des luxueux palais impériaux du 4ème siècle. L’aristocratie et l’Eglise accaparent alors richesses et terres des paysans. Elles limitent de plus en plus le rôle des magistrats municipaux au profit du pouvoir personnel du Défenseur de la Cité, véritable chef omnipotent incarné par l’évêque...

Le passage d’une religion d’espérance à une institution au service des privilégiés a évidemment occasionné des résistances. Les pélagiens, croyants comme évêques, ont théorisé la valeur de l’homme créé par Dieu, sa dignité, son corps, son autonomie pour être l’instrument du Bien, sa responsabilité dans sa destinée d’où l’importance de la liberté, de la raison, d’une vie morale active et généreuse. Les donatistes, majoritaires en Afrique du Nord, ont défendu la justice sociale aux côtés des paysans et ouvriers agricoles, refusant le christianisme d’Etat, profiteur de grands domaines et solidaire de la noblesse dorée.

La répression sanguinaire de tous ces "hérétiques pélagiens et donatistes" "qui ne possèdent pas la vérité" est bénie par le puissant Saint Augustin car, "pour redresser un bâton, il faut l’approcher du feu". "Ne te laisse pas émouvoir par les supplices et les châtiments infligés... aux sacrilèges... aux adversaires de la vérité". Pour comprendre l’idéologie portée par le catholicisme rouergat du Moyen Age jusqu’en 1944, la connaissance du "Père de l’Eglise" Saint Augustin est indispensable.

Pour ce Saint Augustin " maître incontesté de toute l’Eglise, immédiatement après les apôtres", l’humanité n’est qu’une masse de damnés résultant du pêché originel, mis à part un petit nombre d’élus investis du pouvoir divin sur terre. Il place Dieu en tout, de la Création à la procréation, mais déniche aussi partout "le péché" cause de l’esclavage et de la mort. Toute souffrance, tout malheur terrestre constitue une pénitence, une expiation, une épreuve, la punition des "fautes" par Dieu, un "noviciat pour l’éternité". Le but de la vie humaine, c’est la "jouissance de Dieu" par une vie d’obéissance, de peine, de continence sexuelle et alimentaire. La doctrine chrétienne "a ses préférences" car "elle prescrit de croire ce qui reste indémontré". Enfin, il dénonce la prétention de l’Etat et des Cités à rechercher la justice, l’ordre et la paix à la place de Dieu " qui seul dispense la grandeur des empires selon le besoin des temps que sa Providence gouverne".

Le christianisme devient une communauté à la fois sociale, politique et religieuse qui compense pour ses membres l’affaiblissement des structures publiques et accentue la crise de celles-ci par une logique de privatisation religieuse de la société. A Rodez, beaucoup d’églises sortent de terre, les impôts baissent, mais l’eau ne sort plus de l’aqueduc de 24 kilomètres qui alimentait ses milliers d’habitants (amphithéâtre de 15000 places).

Le baron de Gaujal, ancien émigré, constate dans ses Etudes historiques sur le Rouergue que "le christianisme donnait au clergé dans les municipes une influence devant laquelle tout s’effaça... Le pouvoir municipal fut dépouillé de toutes ses prérogatives". Il voit à juste titre dans "l’importance qu’acquit le christianisme et qu’il n’obtint qu’au détriment de l’autorité municipale" une raison importante de l’effondrement de la civilisation antique. Les villes se vident de leurs habitants qui partent à la campagne survivre en grattant la terre ; la monnaie et le commerce se raréfient. Les peuples germaniques profitent de cette crise et l’accentuent par leurs invasions.

L’Eglise regroupe alors les forces militaires "chrétiennes romaines" dans des régions protégées par leur relief comme la Bretagne et le Rouergue. Pour plus de sûreté, elle s’allie au chef de la peuplade franque nommé Clovis, traître, brutal, pillard, polygamme et probablement incestueux. La famille royale franque fournit des saints et saintes au Rouergue comme Tarcisse.

Le peuple gaulois local des Ruthènes est écrasé de même que les pays du Midi. "L’effet immédiat de la conquête fut le partage des dépouilles et de nombreuses terres... Après la guerre de Clovis contre les Wisigoths, annoncée comme une guerre contre l’hérésie... tous les évêques (obtinrent) des dons immenses... une influence illimitée" (De Gaujal).

Ce pouvoir cléricalo-féodal va être parfois fort mal utilisé comme le prouve le fameux meurtrier Innocent, comte du Gévaudan " Innocent de son nom, mais non innocent de meurtre... il fut récompensé par le don de l’évêché de Rodez. Fait évêque, il ne se dépouilla pas de ses affections vicieuses" (Aymoin le moine). Même l’Histoire des évêques de Rodez le caractérise d’"avide de pouvoir, ambitieux, inaccessible aux scrupules". De Gaujal partage le même point de vue contre ce prélat "indigne et simoniaque" mais il analyse surtout comment au fil des générations "le pouvoir ecclésiastique uni à celui des propriétaires (de fiefs) voit naître l’influence de la propriété... qui va devenir la base du pouvoir".

En effet, la féodalité s’impose. Durant quatorze siècles, les dogmes de Saint Augustin, Père et Docteur de l’Eglise, vont nourrir, pétrir, asservir, pourrir la société aveyronnaise : amour de Dieu, mépris des humains, soumission des femmes, défense de l’injustice sociale parce que naturelle et divine. Quatorze siècles plus tard, face à la 3ème République, les dirigeants de la droite cléricale aveyronanise se considèreront encore comme les descendants sanguins des Francs de Clovis "race illustre, fondée par Dieu même, forte dans les armes... d’une beauté et d’une blancheur singulière, d’un corps noble et sain" (quotidien Union Catholique).

Quatorze siècles plus tard, ils se rallieront encore au cri "Vive le Christ qui aime les Francs".

Heureusement : 1793, 1905, 1944 et enfin 1968 nous ont sorti de cet enfer.

2) Moyen Age : Seigneurs et moines, esclaves, serfs et sorcières dans le Rouergue féodal

Lorsque les Francs pénètrent en Gaule, ils n’ont pas connu précédemment l’expérience de la citoyenneté urbaine, d’un Etat durable, d’un droit écrit ou d’une langue écrite. Leurs royautés tribales, escortées de guerriers, s’entretuent et s’enrichissent du pillage des territoires voisins. Sortis majoritairement de forêts aux clairières clairsemées, les mots de leur organisation sociale et politique reproduisent la simplicité des gestes manuels (saisir, désaisir, tenir, soumission de l’épouse "dans la main" du mari) et la hiérarchie de la famille patriarcale ( la "chambre", le "service" de la femme, des enfants puis du vassal, le "sang" par lequel le père transmet la propriété et les vertus). Leurs valeurs culturelles sont militaires, articulées autour de l’idéologie du Chef. Chaque "preux chevalier" se taille un fief où il est propriétaire du pouvoir politique, économique, fiscal, judiciaire, du droit de pêche, de chasse...

Les traditions de citoyenneté urbaine héritées de l’Empire romain s’estompent presque partout. "Il y a dans le Rouergue des 11ème et 12ème siècles, un effacement complet du caractère public de l’autorité et du caractère privé de la propriété ;... il n’y a plus de "public", ni de "privé", de "politique" ni de "propriété"... Il n’y a plus d’autorité, de loi "publique" auxquelles se soumettent des personnes "privées"... Pouvoir de contrainte sur les hommes (et donc sur la masse paysanne) la seigneurie banale est le fondement de la société. Il n’y a plus de droit écrit..." (Frédéric de Gournay). Les seigneurs civils et religieux vivent du travail du serf (du latin servus, esclave).

Je ne sais si une étude sérieuse a été menée sur le sujet mais l’esclavage paraît s’être maintenu en Rouergue très longtemps après la chute de l’Empire romain. Des actes et chartes d’abbayes me paraissent le prouver amplement au 9ème siècle. C’est seulement en 1060 que les moines de Conques affranchissent leur personnel de "l’esclavage du péché". Pourquoi s’opère ensuite une évolution vers le servage ? Non dans l’intérêt des paysans mais pour améliorer la production, pour concentrer encore plus la propriété féodale au détriment des paysans libres.

Le sort du serf n’est guère enviable. "L’entrée dans l’Eglise lui est refusée. Le serf ne s’appartient pas ; il est la propriété de son maître qui l’achète, le châtie à sa guise, le vend ou le lègue. Cette dépendance est héréditaire ; elle se transmet par la mère, survivance de l’esclavage où la progéniture de la femme non libre, tout comme celle d’une brebis ou d’une jument, appartenait naturellement au propriétaire de celle-ci" (Encyclopedia Universalis)

Saint Thomas d’Aquin, nouveau Docteur de l’Eglise, situe en dehors des rapports de justice, les relations entre maîtres et travailleurs, entre père et reste de la famille "Il ne doit pas y avoir de droit spécial du maître ou de père car c’est le bien privé d’une personne". Chacun s’aplatit devant son propriétaire et chef de droit divin selon le principe féodal de la sujétion héréditaire et de la hiérarchie naturelle des êtres chère à Saint Augustin.

Le Livre des Miracles de Sainte Foy (11ème siècle) décrit une société rouergate où les petits châtelains pendent aux fourches patibulaires, crèvent les yeux, coupent en morceaux par plaisir, par amour de la guerre et aussi par intérêt, pratiquant la terreur comme moyen de domination. Gimon le Moine, vaillant capitaine des troupes de l’abbaye, se complaît tout autant dans le plaisir des armes. Au 12ème siècle, le Rouergue se couvre de monastères qui sucent l’essentiel des richesses.

L’Eglise lève un "impôt de paix" pour salarier des militaires professionnels ; cela n’empêche ni guerres privées ecclésiastiques ni ravages des brigands "meurtriers, incendiaires et autres malfaiteurs" protégés par l’évêque Vivian au 13ème siècle. Elle marque la culture populaire de son monopole idéologique et de son univers mental merveilleux fait de reliques, de miracles, de légendes et de pélerinages. Elle soustrait par droit divin ses biens terrestres à toute puissance temporelle. Ses dogmes ne peuvent être mis en doute "L’hérésie est un péché pour lequel on mérite non seulement d’être séparé de l’Eglise par l’excommunication mais encore d’être exclu du monde par la mort" (Saint Thomas d’Aquin).

Le pape Innocent IV théorise sa position dominante au sein de la féodalité : "Dieu a confié les rênes de l’empire céleste et de l’empire terrestre à l’Eglise". Il ne réussit pas à assouvir cette soif de suprématie sur l’Europe ; par contre son cordelier y parvient comme évêque de Rodez. "Il lance pour le moindre sujet les excommunications, les interdits et toutes les censures... les habitants du Rouergue sont souvent les victimes de son despotisme religieux et de ses caprices" (Abbé Bosc). Il impose d’exhorbitantes taxes à répétition sur les excommuniés, lève 50000 sous sur les hérétiques désirant se convertir (ce magot servira à commencer la construction de la cathédrale de Rodez).

Les preuves fournies par un petit seigneur pour certifier l’usage de son droit de justice ne donnent pas plus envie de vivre au Moyen Age " exécuter le jugement du fer chaud, pendre, brûler, fouetter tant hommes que femmes pour vols et autres crimes". Les femmes accusées d’adultère sont forcées à traverser nues toute leur ville, fustigées par la population assemblée ; l’évêque en traque pour "sorcellerie, invocation des démons et divination" (Brousse le Château au 14ème siècle). La dépréciation du sexe féminin atteint même les animaux (brebis, chèvre, truie) dont la viande est considérée malsaine et corrompue.

"Depuis l’an 750... jusqu’au 15ème siècle, on trouve à tout pas des traces de la servitude à laquelle étaient soumis les habitants du Rouergue" (Bosc). C’est le roi de France qui intervient pour engager les seigneurs à affranchir les serfs comme dans le reste du pays.

Pourquoi une société aussi conservatrice ? La féodalité repose sur des seigneuries agricoles en économie fermée, sans circulation monétaire. Elle est d’autant plus pure en Rouergue qu’ici, rien n’ouvre l’horizon des petites communautés rurales : ni ville (Rodez n’abrite que 3 à 6000 habitants), ni grande route commerciale, ni plaine, fleuve ou mer, même pas un roi présent par son administration. Rien que son champ et le Ciel. De plus, la servitude totale constitue plus une cause de soumission qu’une condition de révolte, sauf cas d’explosion sociale conjoncturelle.

Le serf ou le vilain du Moyen Age, attéré par le travail et les malheurs, analphabète et enchaîné à ses lopins, se désaisit de sa personnalité, s’aliène comme nous dirons en Mai 68, reportant toute son espérance dans le Salut éternel, compensant la misère de sa chaumière par la splendeur de la cathédrale, niant sa dignité au profit de son seigneur dont le Seigneur céleste constitue le modèle et le reflet. Sainte Foy comme Dieu le Père présentent alors l’aspect terrorisant, jaloux, intolérant, vindicatif, imprévisible des féodaux.

Le pauvre paysan trouve des repères psychologiques protecteurs dans le retour régulier des rites collectifs, la beauté des cantiques, parfois la convivialité de la communauté paroissiale ou la gentillesse d’un prêtre. Les autres départements du Sud-Ouest qui ont connu un Moyen Age moins dominé par l’Eglise vont se rallier assez massivement à la République. La majorité des campagnes aveyronnaises soutiendront des courants royalistes, cléricaux, nationalistes, fascisants puis pétainistes. Ce contexte conservateur pèsera encore majoritairement sur l’Aveyron du 20ème siècle jusqu’au Concile Vatican II puis Mai 68.

3) Renaissance et humanisme touchent les villes de 1450 à 1560, mais une féodalité rurale, cléricale et brutale se maintient comme force dominante

De 1450 à 1550, le développement économique, le chèque, l’imprimerie, la montre, la chirurgie, les progrès du Droit, des Sciences et des Arts commencent à faire basculer l’Europe occidentale dans le monde moderne. Historiens, peintres et poètes font revivre l’Antiquité. La laïcisation de la culture, le développement de l’esprit critique et l’application de l’intelligence à des questions concrètes enfantent les grands noms de la Renaissance : Rabelais, Erasme, Léonard de Vinci, Copernic...

Des villes comme Villefranche, Millau ... et même Rodez connaissent une évolution rapide (commerce, architecture, enseignement...) mais cela n’entame guère le mode de production féodal rural, la puissance de l’Eglise et des féodaux qui vont profiter des Guerres de religion pour éradiquer les velléités humanistes nées en milieu urbain. Pour l’essentiel, le Rouergue s’identifie au slogan qu’il inscrit sur sa cathédrale "Disparaissez pyramides d’Egypte, masses insensées, honneur aux vraies merveilles du monde". La réputation de ses barons cruels et batailleurs parvient jusqu’au poète Clément Marot à Paris ("Sévérac torture et pille"). La culture reste propriété d’Eglise et elle n’est guère renaissante (opuscules pour la confession, école de théologie, livres du Prince des thomistes...). Comme dans toutes les sociétés peu évolutives, l’afflux d’argent et de richesses passe dans l’architecture, religieuse en particulier.

L’Inquisition continue son oeuvre. En 1492, année de la "découverte de l’Amérique", l’évêque se préoccupe de la découverte de "sorcières" à Millau. "Béatrix fut mise à la torture par Barthélémy N, celui-là même qui avait précédemment exécuté et brûlé la femme du hameau del Pinel... Le lendemain 19 juillet, suivant l’ordonnance de M l’Inquisiteur, furent mis à la torture son mari Guillaume et ensuite Colombe M... Comme le dit Guillaume contrefit le mort, on lui appliqua un brandon enflammé au bas-ventre ce qui le fit parler... 10 deniers, M l’Inquisiteur ayant manifesté le désir de boire pendant qu’on étirait ladite Colombe". Colombe meurt et Béatrix est brûlée vive.

La justice féodale et religieuse continue son oeuvre. "Très fréquemment en Rouergue, le voyageur rencontrait sur sa route des instruments de supplice" (Bosc). En 1516, le sinistre évêque François d’Estaing obtient du roi la multiplication des gibets ; pour les seuls environs de Villefranche, se dressent ainsi 3 piliers au lieu de 2 à La Bastide l’Evêque, 3 au lieu de 2 à Saint Rémy, 3 au lieu de 2 à Saint Igest, 4 au lieu de 3 à Morlhon... Aux Etats Généraux de Tours, les députés du Rouergue signalent l’abus par l’Eglise des procédures d’excommunication (peine religieuse excluant des sacrements mais aussi de la communauté civile d’alors) "Il y a plusieurs gens excommuniés à cause de leur pauvreté... n’ont de quoi payer leurs créanciers... meurent en terre profane (refus d’enterrement au cimetière)... plusieurs ont abandonné leurs filles au péché à cause qu’ils n’ont de quoi leur donner à manger ni marier...".

Les féodaux continuent aussi leur oeuvre. En 1553, des habitants du Haut-Rouergue rechignent à payer une redevance non justifiée ; l’Eglise publie un monitoire dans chaque paroisse (obligation de se présenter devant la justice sous peine d’excommunication). Des dépositions présentent le seigneur Jean de Castelnau comme "violent et terrible" grâce à "ses gens de guerre tenant leurs paysans en grande crainte, procédant contre eux par emprisonnement", "le bâton est monnaie courante". "La crainte de grands dommages et de grands coups" fait sans cesse accourir les manants pour travailler gratuitement au manoir féodal, au moulin, au four banal. Quand le seigneur a besoin de paille, de foin, de bois, il "en instruit tel ou tel villageois qui s’empresse de le servir à souhait... et s’en retourne sans rétribution" ; parfois, un des deux ruminants tirant le char "a été jugé digne de contribuer au régal du seigneur". Si le paysan, les larmes aux yeux, essaie de réclamer, on le congédie à coups de bâton. " Faut-il au seigneur un mouton, des poules, des chevreaux ? les domestiques n’ont qu’à exécuter une petite tournée sans bourse délier... le paysan se laisse dépouiller sans mot dire, preuve de raison : en présence de deux maux, il faut choisir le moindre". Ainsi, "dociles comme des moutons" les habitants font le guet au château durant les nuits les plus froides en pleine paix. "Des troupes de soldats... indisciplinés, encouragés au mal par les instructions du seigneur (contre tel ou tel) commettent toute sorte d’oppressions, coups, pilleries, etc. La justice n’intervient pas. Le clergé ne bouge non plus qu’une motte" (Henri Affre).

Le bilan historique de cette histoire, c’est que les ruraux de ce même secteur seront les plus acharnés du département pour défendre l’Eglise et les seigneurs de 1791 à 1793 ; ils vont s’identifier à cette tradition pour le reste du millénaire, votant systématiquement à droite ou à l’extrême droite. L’habitude d’allégeance personnelle à un noble ou un notable se maintiendra très longtemps dans les milieux ruraux aveyronnais : habitude de les saluer dévôtement et de les soutenir sans faille. Dans la mouvance d’extrême droite cléricale fascisante de 1870 à 1944, forte d’une trentaine de milliers d’individus, colonne vertébrale de la droite locale, beaucoup sont des pauvres ancestralement ancrés dans la soumission au prêtre, au suzerain, au riche. Une personne ayant beaucoup compté dans mon enfance disait "L’ombra dels castels vos a totes apapisits" (L’ombre des châteaux vous a tous apapisits) ; le mot occitan apapisits signifie affidé du pape mais aussi "ramolli comme du pain trempé".

4) La Sainte Ligue sort victorieuse des Guerres de religion

Les Guerres de religion représentent un tournant décisif dans l’histoire du Rouergue.

Comme ailleurs en Europe, le protestantisme exprime fondamentalement une pratique religieuse de rupture avec le catholicisme comme idéologie dominante du mode de production féodal. Il correspond à une évolution économique et sociale qui détruit les rapports moyenâgeux de domination personnelle. Il n’est donc pas étonnant de voir cette aspiration à l’individualisation des rapports humains, y compris religieux, trouver ses premiers points d’appui en Hollande, Allemagne du Nord, Genève. En Rouergue aussi, le protestantisme se développe au départ sur des professions hostiles à la hiérarchie catholique (enseignants par exemple) et des villes en expansion économique comme Villefranche et Millau.

Le protestantisme trouve en Aveyron un bon terrain d’expansion. L’Enquête sur les commodités du Rouergue fait état de la vitalité économique des bourgs où il va s’épanouir. Certains milieux paysans profitent de la brèche pour s’attaquer aux privilèges féodaux (par exemple dans le Carladez). Comme ailleurs, des nobles rejoignent également le protestantisme pour tenter de secouer la tutelle de plus en plus forte de l’Etat royal et affaiblir le clergé qui leur dispute divers avantages.

Le Rouergue féodal et clérical voit la société évoluer dangereusement : moins de serfs, dans les écoles plus de calcul et de lecture, une administration royale créant de fait un pouvoir public concurrent (intendants, justice, fisc)... En réaction, la hiérarchie catholique locale se raidit, mobilise, combat, extermine pour faire du Rouergue une sorte de môle de défense de l’archaïsme féodal. Voici un exemple significatif :

Vers 1560, les instituteurs de l’école communale de Rodez sont accusés d’hérésie. Monseigneur l’évêque, seigneur de la Cité, décide la fermeture de l’établissement. "En 1561, il accueille le Père Pelletier, disciple et ami de Saint Ignace de Loyola dont il avait assisté les derniers instants. Chassé manu militari de Pamiers... en raison de la raideur de ses positions et de l’intolérance de son comportement, puis incarcéré à Toulouse pour y avoir fomenté de véritables émeutes à l’encontre de ceux qu’il jugeait suspects de calvinisme, il personnifiait le pourfendeur idéal de toute hérésie. Le cardinal ne pouvait rêver plus ferme champion du vrai catholicisme... Cette vigueur se montra de nature à réchauffer les âmes tièdes et à fortifier celles qui doutent (R Taussat).

Avec l’appui de l’évêque et de grands seigneurs, un collège de Jésuites s’ouvre dans les locaux de l’ancienne école communale (ancien lycée Foch) avec comme revenus les biens de celle-ci et "un discret parfum de captation d’héritage" sur des biens privés importants. En 1577, le "collège" compte déjà 1340 élèves. Les privilégiés de la province confient à présent leur progéniture mâle aux mains de Jésuites ancrés dans la défense des "vrais principes". Le Rouergue féodal ne pouvait que croiser l’itinéraire d’Ignace de Loyala, imbu de chevalerie, d’intolérance et de mysticisme ibérique.

Organisés de façon despotique, sous les ordres de chefs à vie, rompus au respect d’une discipline de fer selon le principe "perinde ad cadaver" (comme un cadavre), les Jésuites apportent à l’Eglise locale une milice de choc, cultivée, sans scrupule et sans état d’âme.

C’est ainsi que, dans le contexte des Guerres de religion, se lève en Rouergue un véritable mouvement de masse, populaire et clérical, derrière les bannières de la Sainte Ligue créée par les Guise (duc et cardinal) contre les Protestants, contre la Royauté, contre les catholiques modérés et "politiques". Cette faction pro-aristocratique, catholique intransigeante, ancrée dans les corporations et les paroisses, ultra-papiste (très favorable aux décrets du Concile de Trente), royalement subventionnée par l’Espagne soeur, crée dans les zones qu’elle contrôle un climat de soulèvement et de terreur : manifestations fréquentes de fanatiques bigots, "processions blanches", chasse aux suspects, délation, assassinat selon la technique de la Bible au bas-ventre de haut en bas.

Au plan national, les armées royales l’emportent sur la Sainte Ligue après neuf ans de guerre. Victoire d’importance historique. Dorénavant, l’Eglise ne sera plus propriétaire indivis de l’Etat et la place d’un grand parti clérical réactionnaire sera limitée à l’avenir : "La France évitera le triste sort de l’Espagne inquisitoriale" (Leroy Ladurie).

Tel n’est pas le cas en Rouergue, bien caché loin de Paris. Ici, l’affrontement a été parmi les plus durs de toute l’Europe. Les protestants locaux ont accueilli à Millau la première rencontre nationale de la religion réformée et lancé le premier appel connu à une "république". Mais, les Guerres de religion ont permis aussi à l’évêché de purifier les fiefs cléricaux du Centre et du Haut-Rouergue (répression des enseignants d’Espalion). Les Ligueurs ont remporté des victoires et occupé l’essentiel de la province entre 1586 et 1590. L’écrasement des cités protestantes et bourgs industrieux ayant bénéficié jusqu’alors d’une certaine autonomie (Millau, Villefranche, Saint Affrique, Sévérac, Mur de Barrez, Saint Antonin, Camarès, Saint Rome de Tarn, Capdenac, Cornus, Saint Jean du Bruel, Saint Sever du Moustier...) assoit pour deux siècles le pouvoir local des Jésuites, des féodaux, des clans paroissiaux, des propriétaires fonciers rentiers, d’une caste monopolisant les fonctions lucratives.

5) L’Ancien régime en Rouergue, deux siècles d’extinction des Lumières

Dans la France des années 1610 à 1784, le parti dévôt ne contrecarre durablement ni la laïcisation de la société ni le développement de l’artisanat, des grandes routes, du commerce, ni la laïcisation de la société. Cette vitalité engendre une bourgeoisie et des intellectuels actifs qui poussent à accélérer la fin des pesanteurs héritées du Moyen Age.

Ce processus touche évidemment le Rouergue mais sans ébranler la domination d’une féodalité cléricale enracinée, perfectionnée, cohérente.

Féodalité cléricale

L’Eglise peut elle-même être caractérisée de féodale au plan de ses privilèges internes, de son idéologie et de son rôle dans la société ; Antoine de Guiscard, abbé de Bonnecombe en 1789, possède ce titre et ses immenses bénéfices depuis l’âge de 12 ans. La mainmise du catholicisme sur la société rouergate est facilitée par la faible présence sur place de l’Etat royal et par le poids de la ville de Rodez placée au cœur du monde chrétien par les reliques de sa cathédrale (soulier, fuseau et lait de la vierge, voile de sa mère, fragment de la vraie croix...). Seigneur et propriétaire de nombreuses terres, l’Eglise peut s’appuyer sur un réseau très dense de Congrégations (Cordeliers, Chartreux, Annonciades, Jésuites, Capucins, Religieuses de Notre Dame, Catherinettes, Filles de l’Union...), de prêtres (1 pour 216 habitants en 1771), de frères, bassiniers, chambrières, marguilliers, fermiers, ouvriers de la fabrique, fossoyeurs, sacristains et clercs de toutes sortes... Elle défend ses intérêts financiers (excommunication des consuls de Rodez qui veulent imposer les riches chanoines) et organise en profondeur la société par les confréries, écoles, hôpitaux, pèlerinages, paroisses. Les religieux s’intègrent bien dans le milieu rural dont ils sont souvent issus et dont ils partagent la culture. Les religieuses jouent un rôle considérable auprès des individus pour les aider à affronter les malheurs de la vie.

Féodalité cohérente

Les droits des seigneurs civils et religieux s’étendent sur l’ensemble du territoire. Ils sont juridiquement bien définis et bien défendus. En 1668, la justice maintient le privilège de l’albergue (loger cinq cavaliers et cinq hommes de pied à dîner et souper, plus foin et avoine pour les chevaux). En 1767, les paysans de la Viadène doivent encore les corvées au baron de Thénières (4 journées pour ceux qui ont des bœufs). Celui-ci prélève aussi 148 livres d’argent, 660 setiers de grain, cire, poules, œufs... Ces redevances s’ajoutent aux impôts royaux et droits d’autres seigneurs. « C’était l’appauvrissement du peuple sur une vaste échelle » au profit d’environ 200 familles nobles, bien moins qu’au Moyen Age. La puissante Eglise contribue à la défense de ces privilèges féodaux (par exemple monitoire durant la messe suivi d’excommunication contre un pêcheur n’ayant pas respecté le monopole du baron sur les truites du ruisseau des Boraldettes). En 1789, les droits féodaux représentent encore 91% des revenus de Louis de Bonald, le père de la droite aveyronnaise.

Féodalité enracinée dans les attitudes mentales de la population

Hiérarchie : chaque membre de la famille s’assoit à table selon un ordre décroissant à partir du chef de famille placé en bout de table ; les femmes restent debout. Multiples haines familiales et procès dûs à l’ordonnancement des places dans l’église, à l’ordre de préséance pour se saluer.

Châtiment et sexisme : En 1750 par exemple, pour un vol domestique près d’Espalion, une mère et ses deux filles sont condamnées à être battues nues des épaules par bâtons et fouet au carrefour et à la place publique.

Oppression de la sexualité : Jeunes filles et adolescents sont soigneusement séparés. En 1711, Mme de Morlhon Sanvensa demande l’annulation de son mariage pour cause d’impuissance de son mari. Au cours de l’enquête, elle déclare que son innocence l’avait portée à croire que la seule approche d’un homme suffisait à rendre une femme enceinte ».

Névrose à l’encontre des femmes : Louis d’Arpajon, soupçonnant son épouse d’adultère, lui fait ouvrir les veines en pleine forêt puis lui élève une chapelle.

Tortouses, torture, Terreur et crainte des sorciers : « Je ne vois autour de moi que piloris et fourches patibulaires où est attachée de temps à autre une portion de cadavre humain dépecée avec un horrible sang-froid de par les décisions de justice. Tous les châteaux possèdent leur prison, séjour obscur, infect et mortel... On conserve pour n’en faire que trop souvent usage des tortouses, des jets, des cordes, des boutons (géhenne) et des maillets pour la torture ou la question » (Affre d’après témoins oculaires). En ville de Rodez, V. Durand est « appliqué à la grand question » puis exécuté pour emploi de « charmes, philtres et autres procédés de superstition ».

Poids de la religion dans la vie quotidienne : rites à chaque coup de tonnerre, chaque carrefour, chaque angélus, chaque prière ; formule sainte contre chaque maladie ; calendrier rythmé par les proverbes météorologiques, les fêtes religieuses et le culte des morts.

Intolérance et délation : Les paroissiens sont obligés de se confesser et de communier pour Pâques, sinon ils sont dénoncés et l’évêque les menace d’excommunication, peine conduisant toujours à l’exclusion et à la misère. En 1770, profitant d’une certaine libéralisation au niveau national, des protestants ouvrent une école à Saint Affrique. L’évêque, pourfendeur intransigeant de l’Encyclopédie, la fait fermer par ordre royal . Une « politique cléricale de purification » veille à l’orthodoxie des idées et de la vie quotidienne de chacun (interdiction des danses, cabarets, sociétés de jeunesse, défilés carnavalesques...). Les rares intellectuels contestataires sont écrasés

Religion du roi divin et absolu : Se développe en Rouergue le culte du Sacré-Cœur , en fait culte du roi de France, depuis l’apparition de Jésus à Sainte Marguerite : « Fais savoir au Fils aîné du Sacré-Cœur (Louis XIV)... qu’Il (Sacré-Cœur = Dieu) veut régner dans son palis, être peint dans étendards et gravé dans ses armes pour les rendre victorieuses de tous ses ennemis et de tous les ennemis de la Sainte Eglise ».

Morale religieuse, méprisante pour les pauvres et répressive au service des puissants : « Il faut craindre Dieu en mangeant, en buvant, en parlant, en riant, soir et matin, l’hiver, l’été, au champ, au ruisseau, au marché, à la foire... Pâtre, marche bien droit, Dieu est là qui te regarde. La femme qui ne craint pas Dieu est un diable d’intérieur. Sans la crainte de Dieu le valet est vicieux, la fille remplie de péchés... la servante traînaille, vole, ment, pense mal, sert mal, fait l’insolente... Tout dépend de Lui. Il est le grand souverain, le juge et le témoin qui entend tout » (texte local du 18ème siècle).

Repli identitaire : Soumis à leur seigneur et à leur curé, les villageois retrouvent une fierté collective à l’encontre des hameaux et bourgs voisins. Ainsi, lors des pèlerinages, des affrontements violents, parfois mortels, opposent les processions défilant sous leurs bannières religieuses locales. Ce repli identitaire et ce besoin d’identité collective contre l’Autre, pousse aussi à la persécution de boucs émissaires dès que leur physique, leurs idées ou leur origine les signalent comme « sorciers ».

Racisme : En 1775, un Turc, riche et noble, fils de Soliman Pacha, s’arrête à Saint Sernin. Il se présente à l’hôtel mais l’accès lui en est interdit. Condamné à une petite amende payable au visiteur ou à la prison, l’aubergiste choisit la prison.

Usage moyenâgeux du surplus économique : L’argent passe dans les rentes, dans des actes religieux (18000 messes de requiem pour un seul défunt), dans l’architecture et l’achat de terres. L’évêque Champion de Cicé vit souvent à Paris et les curés à Rodez.

Arriération économique : « Etat tout à fait rudimentaire de l’agriculture. Le commerce et l’industrie sont à peu près nuls en dehors de quelques centres populeux. Les voies de communication manquent (Affre). En 1789, le courrier de Rodez à Montpellier passe par Toulouse.

Misère : Placé à l’écart des grands courants économiques, saigné à blanc par les charges ecclésiastiques, royales et seigneuriales, le Rouergue produit des immigrés et des mendiants par milliers. Une « maison de force » horrible et sordide essaie d’en parquer et d’en anéantir une partie près de Rodez (à la Gascarie) mais il s’agit d’un phénomène structurel profond. Voici une situation moyenne d’après l’enquête de 1770 sur le district de Mur de Barrez :

• Mur : 1081 habitants, 401 pauvres, 94 mendiants sans comprendre un nombre innombrable d’autres mendiants du voisinage

• Brommes : 400 habitants, tous pauvres sauf 9 maisons, 100 mendiants

• Thérondels 1300 habitants, grande misère... 60 mendiants sans parler de ceux étrangers à la paroisse

• Lez : 48 habitants, presque tous pauvres

• Ladignac : 137 habitants, 112 pauvres dont 37 mendiants

• Nigreserre : 110 habitants, les 2/3 pauvres, 12 mendiants

• Sinhalac : 400 habitants, presque tous ont besoin d’être secourus, la moitié n’a rien, plus de 100 mendiants de la paroisse...

6) Face à la République, les racines cléricalo-royalistes de la droite aveyronnaise

Seigneurs et Eglise partagent voluptueusement le lit à baldaquin du Rouergue clérical du 6ème au 18ème siècle. Les 450 religieux de l’abbaye de Bonneval, par exemple, doivent surtout être comptés depuis le 16ème siècle parmi les rentiers du sol ; ils possèdent dix « granges » faisant travailler chacune 25 employés. Leur mode de vie et leur idéologie féodale imprègnent tellement et depuis si longtemps les coins et recoins de la société rouergate que les aspirations émancipatrices des années 1789 1793 percent difficilement.

Dès l’hiver 1789, les élus du département font marcher des troupes contre les paysans révoltés. En 1791, les « Chouans » de l’Aubrac assassinent des républicains, écrasent militairement les Patriotes de Marvéjols puis plusieurs milliers de volontaires venus de tout l’Aveyron. Des bandes royalistes renforcées d’insoumis agissent sur les Palanges et les Gorges du Tarn. 1000 prêtres, en symbiose affective, religieuse et politique avec les noyaux contre-révolutionnaires développent une opposition totale à la Déclaration des droits de l’homme puis à la Constitution civile. Des troubles violents éclatent, occasionnent des morts à Saint Affrique, Millau, Saint Geniez.

Parmi les courants d’idées de cette Contre-Révolution aveyronnaise, se détache un courant fanatique de droite cléricale royaliste, qui s’oppose en bloc aux droits de l’homme, à toute élection, à toute loi émanant d’un autre système politique que la hiérarchie Seigneurs, Roi, Dieu. Ces « Enfarinés » portent une queue de cheval saupoudrée de farine de riz, symbole de fidélité à l’Ancien régime. Leur secteur principal d’implantation couvre les environs de Villecomtal, caractérisés à l’époque comme socialement très arriérés avec une oppression des femmes de type esclavagiste. « Dans cette belle contrée… le sexe (féminin) est traité avec barbarie… le hâle, la sueur et le travail altèrent leurs traits… leurs pères ont été les oppresseurs de leurs mères… (Alexis Monteil) ».

Heureusement, la Convention montagnarde soutient la mobilisation révolutionnaire et le rapport de force s’inverse alors au profit des couches populaires et des républicains. D’après les sources disponibles, la terreur blanche est responsable de 47 tués, les révolutionnaires de 72 morts pour tout le département (dont 18 prêtres).

Des groupes hérités de la chouannerie se maintiennent cependant ; ils procèdent à des pillages et exécutions sommaires de républicains entre 1799 et 1802. Durant le Consulat et le Premier Empire, l’opposition royaliste se renforce car elle profite du retour dans leurs fonctions de nombreux notables d’Ancien Régime.

Des prêtres forgés idéologiquement avant 1789 dans le combat des Anti-Lumières puis contre les droits de l’homme, contre l’organisation d’élections… refusent le Concordat de 1802, n’hésitant pas à créer le schisme de la Petite Eglise pour défendre sans concession le pouvoir absolu d’essence divine vanté par le monarchisme légitimiste extrémiste. Eux comme les vicaires diocésains sont en lien avec l’évêque émigré en Angleterre. Dès janvier 1814, les Chevaliers de la foi groupent une troupe armée sur le Causse Comtal ; ainsi, la Restauration royale en Rouergue n’arrive pas seulement dans les fourgons des armées royales étrangères. En 1815, la Petite Eglise refuse de réintégrer l’Eglise qui a accepté la Charte de Louis XVIII puisque celle-ci prévoit en particulier l’élection de députés par les plus riches ; or, Dieu ne parle d’élection ni dans la Bible ni dans les Evangiles.

A partir de 1815, nobles nostalgiques, oligarques revanchards, religieux déconnectés de la réalité, notables autocratiques, juristes d’Ordre et bourgeoises religieusement « charitables » se rallient dans le mythe du martyre des prêtres réfractaires avec pour emblèmes de grandes croix qu’ils dressent au cœur des villages et pour dogme le christianisme féodal. Ce courant royaliste légitimiste, traditionaliste clérical et nationaliste constitue le socle de la droite naissante et la force politique majeure du 19ème siècle en Aveyron. Son empreinte va marquer l’Eglise, les élus et la presse conservatrice jusqu’en 1944 de façon nette, jusqu’en 1968 de façon plus cachée.

Le grand homme de cette épopée de la droite aveyronnaise se nomme Louis de Bonald. Durant tout le 19ème siècle, son nom suffit à poser ses descendants en chefs de la droite aveyronnaise. Dans les années 1950 et 1960, il est encore fortement présent sur le département par son nom donné à des rues très fréquentées, par ses statues et portraits, par les journaux et la radio qui vantent « ce grand philosophe français » lors du bicentenaire de sa naissance. Nous nous attarderons donc dans la partie suivante sur ce théoricien incontournable de la droite aveyronnaise, pré-fasciste plus rigoureux que l’abbé Baruel et bien plus actif que Maistre.

7) Louis de Bonald, père de la droite aveyronnaise et fondateur du pré-fascisme

Pour accéder à cette 7ème partie, cliquer sur le titre ci-dessus.

Jacques Serieys

A suivre


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