Histoire de l’Aveyron 1) Installation de l’Eglise et débuts de la féodalité

jeudi 14 février 2019.
 

En temps qu’institution, l’Eglise ne naît ni des apôtres, ni des martyrs, ni des catacombes mais des luxueux palais impériaux du 4ème siècle. L’aristocratie et l’Eglise accaparent alors richesses et terres des paysans. Elles limitent de plus en plus le rôle des magistrats municipaux au profit du pouvoir personnel du Défenseur de la Cité, véritable chef omnipotent incarné par l’évêque...

Le passage d’une religion d’espérance à une institution au service des privilégiés a évidemment occasionné des résistances. Les pélagiens, croyants comme évêques, ont théorisé la valeur de l’homme créé par Dieu, sa dignité, son corps, son autonomie pour être l’instrument du Bien, sa responsabilité dans sa destinée d’où l’importance de la liberté, de la raison, d’une vie morale active et généreuse. Les donatistes, majoritaires en Afrique du Nord, ont défendu la justice sociale aux côtés des paysans et ouvriers agricoles, refusant le christianisme d’Etat, profiteur de grands domaines et solidaire de la noblesse dorée.

La répression sanguinaire de tous ces "hérétiques pélagiens et donatistes" "qui ne possèdent pas la vérité" est bénie par le puissant Saint Augustin car, "pour redresser un bâton, il faut l’approcher du feu". "Ne te laisse pas émouvoir par les supplices et les châtiments infligés... aux sacrilèges... aux adversaires de la vérité". Pour comprendre l’idéologie portée par le catholicisme rouergat du Moyen Age jusqu’en 1944, la connaissance du "Père de l’Eglise" Saint Augustin est indispensable.

Pour ce Saint Augustin " maître incontesté de toute l’Eglise, immédiatement après les apôtres", l’humanité n’est qu’une masse de damnés résultant du pêché originel, mis à part un petit nombre d’élus investis du pouvoir divin sur terre. Il place Dieu en tout, de la Création à la procréation, mais déniche aussi partout "le péché" cause de l’esclavage et de la mort. Toute souffrance, tout malheur terrestre constitue une pénitence, une expiation, une épreuve, la punition des "fautes" par Dieu, un "noviciat pour l’éternité". Le but de la vie humaine, c’est la "jouissance de Dieu" par une vie d’obéissance, de peine, de continence sexuelle et alimentaire. La doctrine chrétienne "a ses préférences" car "elle prescrit de croire ce qui reste indémontré". Enfin, il dénonce la prétention de l’Etat et des Cités à rechercher la justice, l’ordre et la paix à la place de Dieu " qui seul dispense la grandeur des empires selon le besoin des temps que sa Providence gouverne".

Le christianisme devient une communauté à la fois sociale, politique et religieuse qui compense pour ses membres l’affaiblissement des structures publiques et accentue la crise de celles-ci par une logique de privatisation religieuse de la société. A Rodez, beaucoup d’églises sortent de terre, les impôts baissent, mais l’eau ne sort plus de l’aqueduc de 24 kilomètres qui alimentait ses milliers d’habitants (amphithéâtre de 15000 places).

Le baron de Gaujal, ancien émigré, constate dans ses Etudes historiques sur le Rouergue que "le christianisme donnait au clergé dans les municipes une influence devant laquelle tout s’effaça... Le pouvoir municipal fut dépouillé de toutes ses prérogatives". Il voit à juste titre dans "l’importance qu’acquit le christianisme et qu’il n’obtint qu’au détriment de l’autorité municipale" une raison importante de l’effondrement de la civilisation antique. Les villes se vident de leurs habitants qui partent à la campagne survivre en grattant la terre ; la monnaie et le commerce se raréfient. Les peuples germaniques profitent de cette crise et l’accentuent par leurs invasions.

L’Eglise regroupe alors les forces militaires "chrétiennes romaines" dans des régions protégées par leur relief comme la Bretagne et le Rouergue. Pour plus de sûreté, elle s’allie au chef de la peuplade franque nommé Clovis, traître, brutal, pillard, polygamme et probablement incestueux. La famille royale franque fournit des saints et saintes au Rouergue comme Tarcisse.

Le peuple gaulois local des Ruthènes est écrasé de même que les pays du Midi. "L’effet immédiat de la conquête fut le partage des dépouilles et de nombreuses terres... Après la guerre de Clovis contre les Wisigoths, annoncée comme une guerre contre l’hérésie... tous les évêques (obtinrent) des dons immenses... une influence illimitée" (De Gaujal).

Ce pouvoir cléricalo-féodal va être parfois fort mal utilisé comme le prouve le fameux meurtrier Innocent, comte du Gévaudan " Innocent de son nom, mais non innocent de meurtre... il fut récompensé par le don de l’évêché de Rodez. Fait évêque, il ne se dépouilla pas de ses affections vicieuses" (Aymoin le moine). Même l’Histoire des évêques de Rodez le caractérise d’"avide de pouvoir, ambitieux, inaccessible aux scrupules". De Gaujal partage le même point de vue contre ce prélat "indigne et simoniaque" mais il analyse surtout comment au fil des générations "le pouvoir ecclésiastique uni à celui des propriétaires (de fiefs) voit naître l’influence de la propriété... qui va devenir la base du pouvoir".

En effet, la féodalité s’impose. Durant quatorze siècles, les dogmes de Saint Augustin, Père et Docteur de l’Eglise, vont nourrir, pétrir, asservir, pourrir la société aveyronnaise : amour de Dieu, mépris des humains, soumission des femmes, défense de l’injustice sociale parce que naturelle et divine. Quatorze siècles plus tard, face à la 3ème République, les dirigeants de la droite cléricale aveyronanise se considèreront encore comme les descendants sanguins des Francs de Clovis "race illustre, fondée par Dieu même, forte dans les armes... d’une beauté et d’une blancheur singulière, d’un corps noble et sain" (quotidien Union Catholique).

Quatorze siècles plus tard, ils se rallieront encore au cri "Vive le Christ qui aime les Francs".

Histoire de l’Aveyron 2 (Moyen Age) : Seigneurs et moines, esclaves, serfs et sorcières dans le Rouergue féodal

Histoire de l’Aveyron 3 : De 1450 à 1560, Renaissance et humanisme touchent les villes mais une féodalité rurale, cléricale et brutale se maintient comme force dominante

Histoire de l’Aveyron 4 : La Sainte Ligue sort victorieuse des Guerres de religion

Histoire de l’Aveyron 5 : L’Ancien régime en Rouergue, deux siècles d’extinction des Lumières

Heureusement : 1793, 1905, 1944 et enfin 1968 nous ont sorti de cet enfer.


Signatures: 0
Répondre à cet article

Forum

Date Nom Message